AU FIL DES HOMELIES

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SACRÉE FAMILLE !

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année C (28 décembre 2003)
Homélie du Frère Bernard MAITTE


Monreale : détail des stalles
L'atelier de Joseph
Par tel ou tel subterfuge j'avais réussi jusqu'à présent à éviter le sujet de la famille, m'arrangeant toujours pour prêcher sur la fuite en Égypte ou sur l'enseignement au Temple. Donc je me suis laissé interroger par le fait de mon peu d'enthousiasme à parler de la famille. Peut-être que les psychanalystes me diront que c'est en raison de ma propre famille ? En y réfléchissant, ma famille n'est pas je pense (mes parents ne sont pas là, Dieu merci!), ni meilleurs, ni pire que les autres. Mais peut-être me fais-je illusion ?

Oui, pourquoi la famille me semble-t-elle un sujet si difficile et compliqué ? Tout simplement parce que la vie familiale est difficile et compliquée, et que fi de toutes les illusions et de toutes les images d'Épinal que l'on peut avoir sur la famille, il y a beaucoup plus de difficultés à vivre la famille, à réussir sa vie familiale, que d'avoir toutes les données, tous les modèles et tout ce qu'il faut faire pour réussir la famille type.

Ainsi je crois que ceux qui pensent que le christianisme ou que l'Écriture donnent les recettes de la bonne vie de famille, j'ai peur qu'ils ne se fassent illusion. Même l'Écriture ne pense pas à priori que la vie de famille est forcément aisée et qu'elle a tous les attendus en elle pour la pleine réussite. En effet, quand on lit l'Écriture aujourd'hui, on a les exhortations, on a tout ce qu'il faut faire : "Honore ton père, respecte ta mère, ne te moque pas de ton père surtout s'il est devenu un peu fada comme on dit en Provence, ne le méprise pas toi qui est plein de force". On peut l'Écriture lire en sens inverse, ce ne sont pas simplement des exhortations : il faut faire ceci, et faire cela et quand vous aurez fait ceci et que vous aurez fait cela, vous aurez fait une famille réussie. Je doute ! Mais si l'Écriture est obligée d'ailleurs de dire : "Honore ton père", c'est parce que certains n'honorent pas leur père. Si l'Écriture est obligée de dire : "Ne le méprise pas toi qui est plein de force", c'est que l'écrivain sacré sait très bien qu'il y a là (les vieux abandonnés ce n'est pas d'aujourd'hui), il y en a qui essaient quand même de se débarrasser de ceux qui sont encombrants dans la famille, les personnes âgées, surtout si l'esprit les abandonne.

C'est tout aussi vrai pour la deuxième lecture. Alors nous, cela nous a fait sourire (ne dites pas non, je vous ai vu), "vous les femmes soyez soumises à votre mari, vous maris aimez vos femmes (ce qui est plus difficile), et vous enfants, respectez vos parents, écoutez-les (on sait bien que les enfants n'en font qu'à leur tête), et vous parents n'exaspérez pas vos enfants (celle-là on n'y avait pas pensé)". C'est la même chose. Saint Paul fait le constat. Quand il dit : "Femmes soyez soumises à vos maris", cela nous fait hurler. Mais il faut savoir qu'à l'époque, le christianisme était plus une véritable libération, et que quand Saint Paul a écrit : "Il n'y a plus ni homme ni femme", il n'y a plus de clivage, donc ne soyez pas en train de dire : moi je suis au-dessus, toi tu es en dessous, etc … Ce n'est pas cela. "Maris aimez vos femmes, femmes soyez soumises à vos maris", c'était tout simplement parce que les femmes mettaient la panique dans la communauté chrétienne, elles faisaient à peu près ce qu'elle voulaient. Il suffit de lire et de voir comment après saint Paul va organiser : on va faire un ordre pour les veuves, pour qu'elles se tiennent bien en place, remariez-vous si vraiment il y a des problèmes. Il faut se sortir des schémas dans lesquels la femme était rabaissée. Non, il y avait un modèle de société, un modèle familial, et la femme prenait bien plus que sa liberté dans l'Église, elle prenait la parole, on avait éventuellement des diaconesses, ce n'était pas aussi fermé et "ric-rac" que ce que l'on pense. Comme je le disais, on exhorte les maris à aimer leur femme parce que ce n'était pas leur première préoccupation, donc c'est un gros progrès d'inviter les maris à aimer leur femme, et l'on voit très bien qu'il y a des problèmes familiaux, il faut que les enfants écoutent. Chose absolument nouvelle aussi : "Parents n'exaspérez pas vos enfants". Saint Paul prend les enfants en compte. Alors que dans cette société romaine, il fallait attendre que le père soulève l'enfant dans ses bras, pour reconnaître sa validité, sinon, il était passé aux oubliettes. Donc, prendre en compte les enfants en disant qu'il ne faut pas les exaspérer, c'est un immense progrès. Je ne suis pas sûr d'ailleurs que notre société ait fait autant de progrès en ce domaine.

Troisième lecture, celle de l'évangile, c'est que Jésus n'est pas plus un exemple. Il fuit, et moi, si j'avais été son père, je n'aurais pas aimé du tout la manière dont il me répond. "Mon enfant pourquoi m'as-tu fait cela ? Vois comme nous avons souffert". Et ce n'est pas rien : ils ne le trouvent pas dans la caravane, parce que quand même ils sont un peu angoissés, comme dit l'Écriture. Et puis, ils le cherchent pendant trois jours, et là, ils peuvent le croire quasiment mort. Lui leur répond tout simplement : "Comment se fait-il que vous m'ayez cherché ? (j'allais dire : deux baffes !). Ne le savez-vous pas, c'est chez mon Père que je dois être". Moi, mon fils m'aurait fait cette réponse, très honnêtement, je ne sais pas ce que j'aurais fait, mais je n'aurais pas été très content. Donc pas de modèle familial et de réussite de la famille dans l'Écriture. Tout cela conforte une idée que j'ai et que les sociologues défendent aussi, c'est que notre société aujourd'hui ne donne pas plus de modèle familial absolument réussi. Il y a un sociologue qui exprime ainsi l'évolution depuis 1960 de la famille : on le voit bien, la diminution du nombre de mariages et de remariages, l'augmentation des unions libres, la cohabitation (à l'époque le Pacs n'existait pas encore), l'augmentation des divorces et des séparations, l'augmentation des familles monoparentales, des familles recomposées, la diminution du nombre des naissances, l'augmentation du nombre des naissances hors mariage, l'augmentation du travail salarié de la mère. On pourrait encore rajouter des éléments auxquels le sociologue n'a pas pensé à l'époque, comme le fait d'avoir un enfant qui vous ressemble, un enfant comme on veut, et quand on veut. On pourrait penser aussi à des choses qui se passent aujourd'hui, le nombre de jeunes qui ne se marient pas ou qui ne trouvent pas à se marier, et qui n'arrivent pas à fonder une famille, et qui pourtant le voudraient.

Donc on le voit bien, le modèle familial est tout à fait éclaté. Mais s'il en est ainsi, c'est parce qu'en soi, il est certainement très difficile de vivre et de comprendre la réalité familiale.

Devant mon trouble et ma difficulté à savoir ce qu'il faut penser de la famille, ce qu'il faudrait dire aux parents chrétiens, parce que là aussi, je ne vous raconte pas des histoires, et pourtant, je ne veux pas décevoir les jeunes couples très gentils qui, avec leurs petits-enfants, sont sur le chemin de la réussite, mais pour ceux qui ont déjà un petit peu turbiné, vous savez très bien que dans vos familles, ce n'est pas toujours la joie, c'est même parfois compliqué. Vous ne divorcez pas forcément, vous essayez de tenir le coup, vos enfants ce n'est pas tout à fait la réussite, même si vous trouvez parfois qu'ils se tiennent mieux que ceux du voisin, mais pour faire un panégyrique de la famille chrétienne il ne suffit pas comme on le disait à une époque, d'avoir la Renault espace et le reste. Oui, je connais des parents (ils ne sont pas de cette paroisse), qui font chaque fois des enfants pour rester ensemble. Mais le jour où ils ne pourront plus en faire, que vont-ils décider ? Même le modèle chrétien de la famille, quand on reçoit des couples, que dire, que faire, que dire à ce niveau-là, ce n'est pas évident.

Il me semble qu'en revenant à l'Écriture, il faut peut-être poser la question autrement. Jésus a voulu vivre dans une famille. Après tout, s'il était si bien : "Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ?" il aurait pu se passer d'une famille. Pas la peine de mettre en branle l'Incarnation, la Vierge Marie qui reçoit la visite d'un ange, Saint Joseph qui est obligé pour ne pas répudier sa femme, de recevoir aussi la visite d'un ange pour la garder … Il aurait pu, à la limite, s'élever tout seul, ce petit ! Il choisit quand même d'habiter une famille, il veut faire partie d'une famille, et il se reçoit de cette famille. Le père lui donne son nom, la mère lui donne sa vie, il reçoit une éducation, peut-être que jusqu'à présent, il n'avait pas beaucoup posé de problèmes, parce qu'on ne parle de l'enfant Jésus qu'à l'âge de douze ans. Avant cela, il y a eu les bergers, la crèche, c'était il y a quelques jours et après, on va le trouver tout de suite à trente ans avec saint Jean-Baptiste qui dit : "Voici l'Agneau de Dieu". Il y a juste cet épisode à Jérusalem. Mais cet épisode est marquant par le fait que Jésus a voulu faire partie d'une famille humaine et qu'il se reçoit de cette famille humaine, qu'il en reçoit les principes d'éducation, de transmission, se savoir être et de savoir vivre.

Cet évangile ouvre à trois rencontres. Je crois que c'est cela qui est intéressant pour le modèle familial ou parental. Il y a tout d'abord la rencontre de Jésus avec les docteurs de la Loi, Il enseigne parmi eux. La rencontre finalement a l'air très sympathique, ils ont même l'air de parler d'égal à égal. Ils sont interrogés par son intelligence, par son savoir, et lui les écoute, etc… Bien, aujourd'hui on dirait : c'est un surdoué, on va lui faire faire Math-spé, et voilà. C'est un enfant qui, à douze ans, est capable de discuter directement avec les grands. Mais ce que je retiens c'est que Jésus est capable de discuter, c'est-à-dire qu'il est capable d'entrer en relation. Il est capable de créer des liens avec les autres, et avec des gens qui de prime abord il n'est pas donné de discuter : on ne discute pas ainsi avec les docteurs de la Loi, même un adulte ne s'y risquait pas, un adulte n'allait pas faire la leçon aux docteurs de la Loi. Or, de ce qu'il est, de ce qu'il a appris, de ce qu'il a vécu, il est capable d'entrer en relation, même avec une partie la plus difficile, la plus étrange même de la société, c'est-à-dire ces docteurs de la Loi qui enseignent au Temple.

Il y a la deuxième rencontre, celle avec les parents. C'est une manière aussi de se situer. Deuxième rencontre qui est très importante : désormais, Jésus qui a été éduqué se fait aussi l'éducateur, en ce sens qu'il dit à ses parents : vous devriez savoir. Il faut savoir, il faut connaître. Quelle est cette connaissance ? C'est que désormais, j'ai aussi une mission. Autrement dit, j'ai une histoire, j'ai une personnalité, j'ai quelque chose à faire et quelque chose à dire. En somme, c'est parce que vous êtes mes parents, que vous allez maintenant m'aider à lire la relation. C'est parce que vous êtes mes parents que vous allez m'aider aussi à vivre un autre type de liens, un autre type de relations

Cela passe par la souffrance : "Vois comme nous sommes angoissés. Ton père et moi, nous avons souffert". C'est le propre de la vie familiale que a souffrance, parce que s'il y a confusion complète, ou s'il y a fusion parfaite entre les enfants et les parents, il se peut aussi que cette fusion soit tellement totale qu'il y ait écrasement, et que les uns et les autres ne puissent pas s'épanouir, ne puissent pas s'ouvrir et être eux-mêmes. Or, le propre de l'éducation, et de l'éducation chrétienne en particulier, c'est justement d'ouvrir à la personnalité et à la dignité humaine de l'autre, de son conjoint bien sûr, et aussi de ses enfants. C'est-à-dire que l'enfant Jésus ne peut pas être le duplicata de la Vierge Marie ou Saint Joseph. Il ne peut pas être le modèle conforme, il ne peut pas être le "clone" comme nous disons aujourd'hui. Il doit être lui-même, et qui peut l'aider à devenir lui-même si ce n'est justement ceux qui lui ont donné le premier principe de la relation, c'est-à-dire les parents, ceux qui ouvrent à la relation notamment en société.

Troisième rencontre, c'est celle avec Dieu, puisqu'en fait Jésus dit : "Je dois être aux affaires de mon Père". C'est peut-être la dimension que l'on oublie le plus. Il me semble qu'en fait, ultimement, au-delà de ce que doit être la famille, comment elle doit être composée, la famille est-elle nécessaire, y a-t-ils des principes d'éducation meilleurs que d'autres, etc … il me semble qu'on oublie le rôle essentiel de la famille ou sa vocation, qui est d'ouvrir à la dimension spirituelle. Pourquoi ? Surtout quand on est chrétien, on est convaincu que chaque homme doit être ouvert à Dieu, que chaque homme est capable de Dieu, que chaque vie est un don de Dieu, que chaque être doit être ce lieu de l'Alliance, de la rencontre entre le Créateur et le créé. C'est une fonction de non-appartenance familiale pour laisser à Dieu toute sa place, et en même temps de vocation propre à la famille, irremplaçable, parce que c'est la famille qui arrive à créer du lien et à donner du lien et de la relation.

Il y a un texte de Jean-Paul II et je terminerai par là, qui disait dans Familiaris Consortio, une chose qui me semble très pertinente pour notre réflexion sur ce que peut être la famille. Il dit : " Pourquoi dans une société qui risque d'être de plus en plus dépersonnalisante, et anonyme, on le constate tous les jours, et donc, inhumaine, déshumanisante, avec les conséquences négatives de tant de formes d'évasion telles que l'alcoolisme et la drogue". Et je sais que nous sommes touchés dans les familles par l'alcoolisme, la drogue et d'autres choses encore. "La famille possède et irradie encore aujourd'hui, des énergies extraordinaires, capables d'arracher l'homme à l'anonymat, de l'éveiller à la conscience de sa dignité personnelle, de le revêtir d'une profonde humanité, et de l'introduire activement, avec son unicité et sa singularité dans le tissu de la société".

Je crois qu'il n'y aura de famille et d'éducation réussies finalement, que si ensuite celui qui avance dans le monde et dans l'âge adulte est capable de se sentir lui-même, est capable justement de vivre en société, mais pas une société où les principes sont si déshumanisants, comme le dit Jean-Paul II, mais dans une société où l'on est capable de recréer du lien social, où l'on est capable de se sentir solidaires les uns des autres. Pour le chrétien, certainement version ultime, c'et une société où l'on se sent frères les uns des autres, ou en fait, notre monde est une famille comme devraient l'être d'ailleurs notre Église et notre communauté.

 

AMEN


 

 

 

 
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