AU FIL DES HOMELIES

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LA FAMILLE SELON LE MYSTÈRE DE DIEU OU SELON LES GRAFFITI DES MURS

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année C (26 décembre 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

Au temps de Noël on raconte volontiers des histoires. Si vous le permettez, je vais vous en dire deux, très courtes. La première est un scénario d'une des pièces de Jean Giraudoux, cette pièce se passe dans une ambiance de fin du monde, alors que beaucoup de choses sont déjà détruites, il reste quelques couples. L'un d'eux âgé d'environ une soixantaine d'années, découvre tout à coup, à l'occasion de la visite d'un autre couple, qu'ils ne se sont jamais très bien entendus ni jamais très bien aimés, qu'ils ont vécu dans la proximité sans se comprendre, sans partager tout ce qu'ils avaient cru, au début, pouvoir se donner pour en vivre tout au long de leur vie. Au fur et à mesure que la dispute grandit entre les deux conjoints de ce couple, par interférence d'ailleurs avec la présence des deux autres conjoints, s'élargit l'abîme qui les sépare. Or un ange vient régulièrement les visiter, parfois en silence, parfois pour leur dire de façon très forte : "réconciliez-vous, essayez de vous entendre, de vous remettre ensemble, car si vous vous séparez, le monde sera détruit". L'ange apparaît régulièrement pour leur rappeler au nom de Dieu, cette vérité. La pièce s'achève ainsi, le couple ne se réconcilie pas et immédiatement toute la terre est foudroyée, le monde disparaît et le rideau tombe. Ce n'est pas une histoire de Noël, c'est une histoire de famille, mais nous fêtons la Sainte famille, j'y reviendrai tout à l'heure. La seconde histoire tient plutôt à un fait divers dont vous pourriez d'ailleurs être témoins puisque ça se passe à Aix. Sur un des murs de la faculté, je crois que c'est la faculté des Sciences économiques, il y a parmi les graffiti, celui-ci que je vous donne tel quel : "deux mille ans de couple, vous n'en avez pas marre " ?

Ces deux petits faits, écho de notre monde contemporain nous posent quelques questions, celles d'ailleurs qu'ils contiennent en eux-mêmes. "Deux mille ans de couple, vous n'en avez pas marre" ? Il y a d'ailleurs une erreur historique : le couple n'existe pas depuis deux mille ans, mais depuis toujours. "Vous n'en avez pas marre" ! Aujourd'hui, dans une société "avancée" dans une société qui sort de toute une "barbarie", ou de toute une inconscience d'elle-même, pourquoi ne faudrait-il pas changer le style de la vie des couples, des hommes, des femmes ? pourquoi ne faudrait-il pas trouver d'autres modes de vie communautaire entre les humains ? pourquoi ne faudrait-il pas essayer de faire quelque chose de nouveau qui, de fait, et définitivement, et vraiment, changerait notre société ? Pourquoi toujours vivre sur ce passé en essayant plus ou moins de l'arranger avec cette espèce de concept du mariage et de la famille dont notre société contemporaine a hérité de par un trop long passé véhiculant toute une conception de morale chrétienne ou de morale "bourgeoise" qu'en définitive empêche d'avancer, et d'aller dans ce qu'il est convenu d'appeler, de façon fausse d'ailleurs, le sens de l'histoire pourquoi ne faudrait-il pas refaire quelque chose de neuf ?

Et la fidélité, l'indissolubilité, la fécondité, la liberté de choix pour les parents de l'enseignement qu'ils vont vouloir donner à leurs enfants dans un établissement ou un autre, pourquoi toujours vivre sur ces idées ? pourquoi ne pas tout transformer ? et tout renouveler sans tenir compte de cet héritage du passé dont il faudrait se débarrasser, ou mieux, se libérer pour cause de désuétude et d'inadaptation actuelle ? Et vous savez très bien qu'un personnage politique, de second rang, dans un long discours prononcé dans une ville de la région lyonnaise vient de reprocher fortement au pape Jean-Paul II et à l'épiscopat français d'avoir des conceptions complètement dépassées pour le monde d'aujourd'hui, qu'il valait mieux que les chrétiens l'écoutent lui et son parti politique que les Évêques ou le Pape ! Bon. Tout cela veut dire que toutes ces idées nous les respirons dans l'air du temps, tout cela suinte dans les flots de discours de tout ordre qu'on nous impose toute la journée, et petit à petit, sans que nous ne nous en rendions bien compte, comme fait l'air d'ailleurs, elles rentrent en nous, s'inscrivent en nous. Mais, plus grave encore, ces idées, selon les jeux astucieux de quelque assemblée, deviennent loi ; et voilà que par l'intermédiaire de la législation, elles mènent le monde ; voilà que ce qui est inscrit sur les murs de nos villes un proverbe dit que les murs sont les cahiers des fous, voilà que ces graffiti ont fait leur œuvre et qu'ils se sont introduits petit à petit dans nos mentalités et dans nos esprits, comme des mites et des vers, ils les ont rongés et détruits de l'intérieur, on se rend compte de leurs méfaits quand tout commence à tomber en poussière. Les graffiti, ceux des murs ou ceux des discours, vous savez très bien qu'ils n'ont pas d'autre but que de donner des idées à ceux qui n'en ont pas, ceux-ci se jettent dessus et prétendent gouverner ceux qui ont des idées en leur imposant les leurs.

Pourquoi je vous dis tout cela, frères et sœurs? parce que nous célébrons aujourd'hui une fa­mille, celle du Fils de Dieu venu dans la chair hu­maine. Or, lorsqu'on se laisse prendre à tous ces élé­ments que je vous rapporte trop rapidement, il se passe, j'en suis convaincu et vous aussi peut-être, il se passe la même chose qu'à la fin de la pièce de Jean Giraudoux : lorsqu'on aura détruit la relation homme et femme et démolit le lien des parents et des enfants qu'est-ce qui arrivera tôt ou tard ? la destruction du monde des hommes. Car une fois la structure atteinte, on ne peut plus habiter dans la maison, et l'on devient des vagabonds, des gens de la route sans feu ni lieu, croyant vivre simplement avec quelques idées, et quand elles sont fausses, c'est terriblement grave. La famille humaine n'est pas uniquement une réalité sociale, la cellule première de notre vie ensemble, le compagnonnage, puisque le mot "société" ruine en lui cette idée de compagnonnage, le compagnonnage entre l'homme et la femme puis entre les enfants et les parents, ce n'est pas quelque chose dont on pourrai- si facilement que cela se passer.

Et je crois que la pièce de Jean Giraudoux touche juste lorsque le rideau tome et que la fin du monde arrive et détruit les hommes au moment où le dernier couple se sépare Car voyez vous, frères et sœurs, la famille humaine, la vôtre, toutes celles que vous formez, toutes celles que les jeunes formeront dans quelques années est quelque chose de beaucoup plus grand, de beaucoup plus profond et en même temps de beaucoup plus grave qu'une réalité sociale que n'importe qui peut se permettre de bouleverser, même si une majorité le lui permet, car nous sommes là en présence d'un mystère et quand je dis ce mot c'est à dessein, il y a dans la famille humaine une relation immédiate avec le mystère de Dieu. Rappelez vous lorsque Dieu créa l'homme, Il lui a donné une femme ; et la première parole que Dieu a dite à ce premier couple la voici : "croissez et multipliez-vous" ; "ayez des enfants formez une famille, la multiplication de ces familles formera votre façon de vivre ensemble et peuplera la terre que je vous donne. Or, Dieu a créé l'homme et la femme à son image et à sa ressemblance. Il y a dans le couple et dans la famille l'image et la ressemblance de Dieu. Le couple et la famille participent au mystère même de l'être de Dieu. Voyez-vous, l'amour humain, la famille, cela l'homme ne l'a pas inventé, il a trouvé et découvert tant de choses si belles et si merveilleuses, mais cela ce n'est pas lui qui l'a inventé ; il l'a reçu de Dieu au premier jour de son existence. C'est son premier cadeau, le premier cadeau que Dieu a fait à l'homme, le cadeau de son mariage : Il lui a donné une épouse, Il lui a donné une famille. Mais vous le savez aussi, le premier péché, cette division entre l'homme et Dieu a eu comme théâtre le couple. Dans cette réalité conjugale, le mal s'est inscrit comme opposition à la Présence de Dieu et surtout à la prédominance de Dieu ; dès ce moment-là non seulement l'homme s'est détourné de Dieu, mais l'homme et la femme se sont détournés l'un de l'autre, puis les enfants les uns des autres. Caïn tua Abel, et les peuples les uns des autres: Babel et le déluge. Oui, à partir du moment où le péché est entré dans cette cellule première la destruction du monde a commencé.

Alors Dieu dans l'amoureuse fidélité de sa pédagogie envers les hommes est venu le recréer, commencer l'œuvre de la rédemption au cœur d'une famille humaine. Ce Jésus que nous avons fêté hier comme petit enfant, nous le fêtons aujourd'hui comme enfant d'une famille humaine, d'une famille humaine particulière certes, puisque la mère du Christ était vierge, mais une famille humaine quand même, puisqu'ils ont vécu ensemble, dans une intimité humaine et spirituelle bien plus forte que toutes celles que peuvent connaître aujourd'hui nos familles humaines. Voilà ce qui donne à la famille humaine tout le poids de son mystère, celui qui doit entraîner chacun des membres de ces familles et l'humanité tout entière vers la croissance en taille et en grâce et en sagesse devant Dieu et au milieu des hommes. C'est pour cela qu'en tant que chrétiens, comme disciples du Christ, l'Église non seulement doit promouvoir cette famille mais qu'elle a le devoir impérieux de la défendre, non pas simplement et d'abord pour des raisons terrestres, sociologiques ou politiques, mais avant tout parce que c'est un trésor qu'elle a reçu de Dieu. Et quand on a reçu un cadeau de quelqu'un qui nous aime, on prend bien soin qu'il ne soit jamais attaqué, jamais abîmé, jamais détruit, parce qu'on sait que si cela se passe, c'est la relation elle-même qui est détériorée et blessée.

Avez-vous bien compris ? Oh, je le sais bien, la vie du couple, la vie de la famille pose aujourd'hui d'énormes difficultés, de graves problèmes et l'on a l'impression, et vous avez l'impression qu'à vues humaines on n'en sortira pas ; les infidélités s'ajoutent aux infidélités, la routine, à l'habitude venant miner cet amour premier, les différences de génération ou de culture, peu importent les mots, entre les enfants et les parents ne se règlent jamais, il y aura toujours des conflits ; c'est vrai, il y aura toujours des conflits, mais quand même il n'est jamais dit dans l'évangile que ce que Dieu nous a donné était facile à vivre. Un don d'amour de Dieu, c'est toujours, pour ceux qui acceptent de le recevoir, une exigence terrible, très forte, qui demande un surcroît d'amour et tout ce que la société humaine peut nous proposer de solutions, même quand elles sont bonnes, ne suffit pas à faire que ce trésor soit gardé le plus intact possible, quand il est blessé et abîmé, il n'y a que Dieu Lui-même qui peut le restaurer et nous le redonner, le façonner de nouveau comme au premier jour, parce que c'est Lui qui en est le donateur et l'origine et la destinée ultime.

Frères et sœurs, en ce lendemain de Noël, en ces temps où l'Église, c'est-à-dire vous-mêmes, doit combattre et lutter sur le front de la famille pour préserver vos familles et celles de vos enfants, et pour garder le don que Dieu nous a fait, nous sommes appelés à prendre une vive conscience de ces exigences, de leur application pour nous et du devoir qui est le nôtre, de faire en sorte qu'elles soient appliquées aussi par les autres et pour eux. Le jour où la famille se détruit, la société se détruit aussi, car lorsque la première cellule d'un corps est atteinte, si on ne la soigne pas immédiatement et énergiquement, tout le corps se trouve gangrené et conduit rapidement à la mort. Que le Seigneur nous aide à choisir les moyens justes et efficaces pour préserver ce trésor inouï et qu'ainsi, ce soit la société des hommes tout entière qui puisse continuer à vivre, à se développer, à grandir.

 

AMEN

 
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