AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA CONNAISSANCE HUMAlNE QUE JÉSUS AVAIT D'ETRE DIEU

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année B (27 décembre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

e passage de l'évangile de saint Luc qui nous rapporte un des rares faits de cette vie cachée, de cette enfance de Jésus au sein de sa famille à Nazareth, nous met au cœur du mystère même du Christ, vrai Dieu et vrai homme, et, plus précisément, nous pose la question de la connaissance que Jésus avait de toute chose et plus particulièrement de Lui-même, de la conscience que Jésus avait d'être Dieu. Nous voyons, en effet, que Jésus, répond à Marie et à Joseph : "Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père", affirmant ainsi très nettement qu'Il sait que son Père est Dieu, Lui dont le Temple de Jérusalem est le lieu de la présence. Et en même temps, la même page d'évangile nous dit, quelques versets plus loin, que Jésus grandissait, croissait en sagesse, en taille, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes. Il y a donc à la fois l'affirmation de cette croissance, de ce développement progressif en Jésus, non seulement de l'âge et de la taille, mais aussi de la sagesse, de la connaissance, de la grâce, et, en même temps, l'affirmation que, dès cet âge de douze ans, Jésus sait clairement que Dieu est son Père.

Sur ce problème de la conscience, la connaissance que Jésus avait de sa filiation divine, de sa propre divinité, on donne souvent des réponses un peu simplifiées pour ne pas dire simplistes. Les uns pensent et parlent souvent comme si Jésus était tellement Dieu qu'Il savait, d'une manière pleine et démonstrative, non seulement sa relation avec le Père mais si j'ose dire, tous les détails du mystère de la Trinité, comme si Jésus à douze ans, et même avant, dès sa naissance ou dès sa conception, avait pu expliquer, comme le ferait un théologien, ce qu'est la relation du Père avec le Fils et avec l'Esprit. Cette manière de comprendre ce problème est assez répandue et part d'un sentiment louable, du désir d'affirmer sans équivoque la divinité du Christ. Mais on ne se rend peut-être pas assez compte qu'en disant cela on risque fort, même sans le vouloir, de tomber dans une hérésie grave qui serait celle de nier de fait l'humanité du Christ, du moins la réalité de cette humanité car que serait une nature humaine qui ne connaîtrait pas de développement qui ne serait pas dans le temps et qui donc n'aurait pas, peu à peu, à prendre conscience d'elle même et à se déployer elle-même. Un être humain dès sa naissance, dès sa conception, saurait toutes les sciences de l'univers et tout de lui-même, ne serait pas simplement un enfant prodige, ce serait quelque chose de tout à fait monstrueux et en dehors des possibilités de la nature. Si Dieu s'est fait homme, ce n'est pas pour être ainsi un homme qui n'en est pas un, une apparence d'homme. Cette hérésie existe depuis les origines du christianisme et s'appelle le docétisme, cela veut dire que Dieu aurait fait semblant d'être un homme, mais sans l'être.

En sens inverse, de nombreux chrétiens et même théologiens, de nos jours, pensent que ce n'est que petit à petit que Jésus a pris conscience qu'Il était le Fils de Dieu et que cela s'est fait jour très progressivement dans son cœur et dans son esprit qu'au début Il croyait être un homme comme les autres, et puis que, d'événement en événement, une révélation intérieure s'est faite qui Lui a fait découvrir qu'Il était Dieu. Cette position part certes, de présupposés humains normaux, mais elle aboutit en fait à ne pas reconnaître la réalité de la divinité du Christ, car comment pourrait-Il, s'il est le Fils de Dieu, l'ignorer, et se trouver ainsi, en quelque sorte, surpris Lui-même un beau jour par cette découverte.

En réalité, ces deux positions ont un défaut commun, c'est qu'elles ne conçoivent de connaissance que la connaissance claire, conceptuelle, analytique, c'est une position cartésienne, on imagine qu'il n'y a de vraie connaissance que de type scientifique, fonctionnant de manière rationnelle, déductive, par manière de démonstration logique. Mais c'est là une forme de connaissance très particulière, très sectorielle que nous-mêmes n'exerçons que dans des domaines bien précis et qui est infiniment loin de recouvrir tout l'ensemble de notre connaissance humaine. Ainsi d'une part ceux qui, voulant affirmer que Jésus savait qu'Il était le Fils de Dieu, en concluent qu'Il pouvait l'expliquer, le démontrer, en donner à sa mère et à son père une démonstration parfaitement théologique, tombent dans le défaut de ne pas comprendre qu'il y a une autre forme de connaissance que celle-là. De la même manière, ceux qui, à juste titre, estiment qu'un enfant qui vient de naître ne peut pas avoir en lui une connaissance de ce type rationnel et communicable, arrivent à nier chez Jésus toute connaissance de sa filiation divine parce qu'ils n'arrivent pas, eux non plus, à imaginer un autre type de connaissance que celle de la science moderne.

Si vous voulez bien, pour y voir plus clair, je prendrai une analogie, c'est-à-dire un exemple similaire, quoique tout à fait différent, comme nous le verrons. Un petit enfant, (je ne parle pas du Fils de Dieu), un petit enfant ordinaire sait parfaitement qui est son père, qui est sa mère, et il sait parfaitement quelle est la relation extraordinairement intime qui est la sienne, avec sa mère et avec son père, mais il ne sait ni se le dire, ni moins encore l'exprimer, ni moins encore l'expliquer, car il n'a pas les mots, il n'a pas les idées, les concepts d'adulte pour pouvoir donner de cette réalité qu'il vit profondément et qu'il connaît de l'intérieur, une explication adéquate et communicable. Mais cela ne veut pas dire qu'il ne connaisse pas sa relation à son père et à sa mère, bien au contraire. Ceci est tellement important que toute connaissance plus explicite qu'il pourra en avoir par la suite, repose sur cette connaissance fondamentale, cette connaissance si intime, si intérieure, si radicale qu'il a de son père et de sa mère. Et s'il n'a pas perçu dès sa naissance et sans doute avant sa naissance, dès sa conception, s'il n'a pas perçu cet étroit lien qui l'unit à sa mère, s'il n'a pas découvert ensuite la place de son père, s'il n'a pas compris intuitivement tout cela, toutes les démonstrations, toutes les explications, les rationalisations qu'on pourra lui proposer ensuite, et qu'il répétera peut-être, ne seront jamais une véritable connaissance de son père et de sa mère parce qu'il y manquera la substance même de cette connaissance. Tout ceci d'ailleurs est bien connu, on appelle ce substrat de la connaissance, antérieur et plus profond que toute démonstration, on appelle cela la connaissance par connaturalité parce que c'est une connaissance qui repose sur cette similitude profonde qu'on a avec l'être connu parce que cet être est aimé. Et c'est dans l'amour de ses parents que cet enfant puise cette certitude, cette connaissance profonde qu'il a d'eux-mêmes et de son rapport à eux.

Toute proportion gardée, c'est quelque chose d'analogue qu'il faut comprendre pour la connaissance que Jésus avait de son Père. Comme Dieu, le Fils est constamment en face du Père, dans une transparence et une lumière parfaites. Mais voulant être un homme, le Fils de Dieu a voulu passer par toute la progressivité du déploiement de cette nature humaine qu'Il venait prendre dans le sein de Marie, et Il a, Lui aussi, commencé par cette connaissance radicale, profonde, cette connaissance par connaturalité. Il a progressivement acquis les concepts et les mots pour s'exprimer. Jésus a appris à parler et Il a appris à réfléchir, Il a appris à lire, Il a appris à marcher, Il a appris donc à s'exprimer, mais avant de s'exprimer, Il avait comme tout enfant cette connaissance bien plus radicale et bien plus profonde. Et il avait non seulement, comme les autres enfants, une connaissance de sa relation à sa mère selon la chair, mais Il avait, plus profondément et d'une manière plus extraordinaire encore, la connaissance radicale, profonde, par connaturalité, de son lien avec le Père, avec Dieu de qui Il jaillissait de toute éternité. Cette connaissance, il ne faudrait pas d'une manière trop simplifiée que nous imaginions que l'Enfant Jésus, dès sa naissance, pouvait l'expliquer, mais elle était en Lui, elle était consubstantielle à sa propre vie humaine qu'Il venait de prendre dans le sein de Marie et qui, dès le début, était toute pénétrée de cette lumière divine.

Je vous ai proposé comme analogie, le cas d'un petit enfant ordinaire, mais il ne faudrait pas imaginer exactement la même chose pour Jésus. Pour nous, quand nous sommes petits enfants, quand nous naissons, nous connaissons par connaturalité la mère qui vient de nous donner la vie, nous connaissons aussi par connaturalité le père qui est proche et nous entoure de son affection. Mais vis-à-vis de Dieu, nous n'avons comme connaissance qu'une connaissance de foi parce que, même si Dieu est notre Créateur, Il reste extérieur à nous, Il est le Tout Autre, sans commune mesure avec nous. Et c'est donc seulement par la confiance que nous Lui ferons, par la confiance que nos parents nous apprendront à lui faire à travers celle que nous leur faisons, que nous découvrirons la per­sonne de Dieu. Notre connaissance de Dieu sera une connaissance de foi, non seulement dans notre enfance, mais même tout au long de notre vie, c'est-à-dire une connaissance en quelque sorte indirecte et, nous le savons bien, une connaissance obscure et tâtonnante. Nous allons à Dieu à travers la nuit, dans la certitude de l'amour, mais comme vers quelqu'un qui nous reste extérieur, qui reste inconnaissable, même s'Il nous est infiniment proche par son amour.

Dans le cas de Jésus, il s'agit de tout autre chose. Même considéré dans sa nature humaine, sa proximité avec Dieu était incomparable, et Il n'avait pas besoin de la médiation de la foi pour aller vers le Père. Il était réellement, par sa nature divine, le Fils du Père, égal au Père, identique à Lui, et donc c'était de l'intérieur qu'Il était en réelle connaturalité avec le Père, car Il était de la même substance que le Père, consubstantiel au Père, et c'est à l'intérieur de Lui-même qu'Il vivait en communion de nature humaine et de nature divine. Par conséquent il ne faudrait pas dire que Jésus, ni à douze ans, ni avant, ni plus tard, a eu une attitude de foi à l'égard de Dieu. Il était Dieu Lui-même. Et quand vous lisez cela dans tel ou tel article de théologie ou de revue, il faut vous en méfier, parler de la foi du Christ est une façon tout à fait inexacte de s'exprimer, car il ne s'agit pas de cela, il s'agit, en Jésus, de cette communion intérieure de sa nature humaine avec sa propre nature divine qui sont dans le contact le plus intime qui soit possible, puisque ces deux natures sont celles de la même Personne qui est le Verbe de Dieu, le Fils de Dieu, qui est Jésus le Fils de Marie. Telle est donc la connaissance que Jésus avait de Lui-même. Et nous devons donc comprendre ces paroles de Jésus, à l'âge de douze ans, à Jérusalem, comme une affirmation pleine, forte, de sa conscience d'être le Fils de Dieu, même si cette conscience était en progressif déploiement dans la manière de s'exprimer, ce que la même page d'évangile nous dit quand il nous est affirmé que Jésus croissait en sagesse et croissait en grâce, que petit à petit la plénitude de sa divinité envahissait de plus en plus fortement, explicitement, consciemment tout le champ de sa nature humaine.

Frères et sœurs, le mystère de la croissance de Jésus est pour nous, en quelque sorte, au cœur de notre foi, car nous devons scrupuleusement, avec beaucoup de soin, affirmer à la fois que Jésus est vraiment Dieu, totalement Dieu, Dieu de toute éternité et par conséquent Dieu avant même sa conception, et en même temps nous devons affirmer que Jésus est vraiment homme, vraiment l'un de nous, qu'Il a vraiment voulu partager notre condition humaine dans tousses détails et dans toute sa progressivité. Et c'est ceci qui est très important parce que nous ne pouvons être les proches de Jésus, nous ne pouvons être si intimes avec Lui et mettre nos pas dans ses pas, nos pensées dans ses pensées que précisément parce qu'Il a voulu se faire ainsi infiniment proche de nous pour que la splendeur de sa gloire divine puisse passer aussi en nous-mêmes, par adoption bien sûr, non pas par nature, mais réellement. Ainsi nous pouvons, en nous faisant proches de Lui, en recevant de Lui son Esprit, en devenant ses frères, en devenant comme Lui fils de Dieu par adoption, être réellement remplis de toute sa plénitude.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public