AU FIL DES HOMELIES

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LA FAMILLE : UN LIEU DE TRANSFORMATION

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année B (27 décembre 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Frères et sœurs, l'évangile de ce jour nous pré­sente la Sainte Famille comme une famille exemplaire. Je ne résiste pas au plaisir de vous rapporter ce mot désormais célèbre du frère Daniel qui commençait ainsi son homélie, il y a un an, en disant : "curieuse famille qui est un exemple pour les familles puisque la mère est vierge, le père n'est pas le père et l'enfant est Dieu".

Vous toutes, familles rassemblées ici, vous ne ressemblez en rien à cette Sainte Famille. Et c'est vrai, à un point de détail seulement, c'est que, outre la vie paisible de Nazareth qui nous est rapportée dans cet évangile où l'enfant semble sage, il y a quand même un petit drame que toutes les mamans connaissent et que les pères aussi connaissent, puisque l'enfant fait une fugue, il n'est ni dans la colonne des pèlerins, ni auprès des parents auxquels il avait été confié.

Là, vous pouvez trouver quelque ressem­blance entre votre famille et celle de Jésus, puisque les drames sont chose non pas courante, mais disons qu'ils arrivent assez souvent pour qu'il y ait des points communs entre ce qui arrive à Jésus, Marie et Joseph et votre propre famille.

En fait je crois que fêter la famille, comme ce dimanche, c'est fêter un certain mystère. Vous allez me dire , "on a l'habitude de ce mot tellement fréquent dans les homélies qu'il finit par être banal". Mais j'y ajoute un autre mot que je vais appeler la transforma­tion.

Finalement qu'est-ce que c'est qu'une famille si ce n'est le lieu où nous avons à nous transformer ? Je ne parle pas seulement des enfants, mais je parle aussi des époux, et souvent on entend tel homme ou telle femme dire , "je ne la comprends plus, elle a trop changé" ou "je ne le comprends pas, il a trop évolué". C'est vrai que la famille est le lieu exem­plaire d'une transformation. Finalement si on deman­dait à une petite fille ce qu'elle rêve d'être, elle vous répondrait qu'elle voudrait être aussi grande ou aussi grosse ou aussi belle que sa maman. Mais reconnais­sez avec moi une grosse petite fille n'est pas une femme et que ce serait même monstrueux. Une petite fille ne peut pas devenir une femme simplement en grandissant ou en grossissant, il faut qu'elle se trans­forme, il faut qu'elle oublie ses jouets, ses poupées et qu'elle découvre un corps qui va la faire souffrir, chose que la petite fille discerne assez mal. C'est pa­reil pour les garçons. Il y a donc, si vous voulez, des métamorphoses à accomplir dans sa vie. Le problème c'est que nous le comprenons bien intellectuellement, mais souvent quand nous sommes le nez dessus, nous le vivons assez mal, que ce soit de la part de la mère pour ses enfants et réciproquement des enfants pour leurs parents.

Imaginez une autre histoire. Si je demandais à une chenille, nous sommes toujours dans les contes de Noël, ce qu'elle rêve d'être, elle vous répondrait qu'elle veut être la plus grosse chenille de la forêt afin d'en devenir le roi, mais à aucun moment elle ne rêve­rait d'être un papillon. Or il faut bien qu'elle passe par la mort, par une certaine mort, pour devenir papillon.

Se transformer cela signifie mourir à quelque chose pour devenir quelqu'un. Alors je vais reprendre un autre évangile que le Christ nous a laissé Lui-même, et qui est la parabole du grain de blé. Et je me suis dit que c'est peut-être là finalement le meilleur exemple pour illustrer la famille.

Imaginez avec moi un grain de blé enfoui dans la terre, que vous connaissez tous, imaginez avec moi le grain de blé dans le grenier. Ses rapports avec les autres grains de blé sont assez bons, la vie est plutôt paisible dans le grenier, il n'y a pas de gout­tière, et il y fait plutôt douillet d'être les uns avec les autres, serrés dans de grands sacs.

Certes c'est un petit bonheur de grain de blé, il loue gentiment Dieu, mais reconnaissez avec moi que ce Dieu-là n'est pas peut être le vrai Dieu. Certes ces petits bonheurs, il ne faut pas les mépriser, et en ce début d'année je vous les souhaite aussi : bonheur d'une aisance, d'un confort, d'une paix, comme ce grain de blé dans le grenier. Puis arrive le moment où l'on sort les grains de blé le ciel est bleu, les oiseaux chantent. Et nous voilà partis avec les grains de blé dans les grands sacs sur la charrette. Le grain de blé est toujours satisfait, il reconnaît que la vie est tou­jours aussi belle et il continue à louer son Dieu. Mal­heureusement l'histoire finit mal. La terre a été labou­rée et l'on plonge le grain de blé dans la terre, il est tout seul, l'humidité le pénètre, il commence à perdre sa petite coquille, il se désagrège, il va mourir. Et c'est là qu'il dit : "Si Dieu existait, de telles choses n'arriveraient pas". Et pourtant reconnaissez avec moi que, pour qu'il devienne un blé, une plante, il faut bien que ce grain de blé meure. Nous le savons intellectuellement, pour le grain de blé nous acceptons volontiers qu'il ait quelques problèmes métaphysiques avec Dieu. Mais pour nous qui avons aussi à mourir, c'est-à-dire à nous transformer, nous trouvons la chose un peu difficile. C'est pour cela qu'il faut prendre un certain recul. Il faut reconnaître que finalement nous ne sommes pas totalement achevés et que nous avons à vivre ce temps de vie terrestre comme un temps de préparation et de métamorphose.

Nous pouvons dire cela. En général nous le disons assez paisiblement lorsque, sortis du tunnel, nous trouvons que nous avons effectivement changé et que nous sommes plus fermement établis, plus hu­mains peut-être, avec un cœur peut-être plus ouvert, plus intelligents s'il s'agit de connaissance, mais lors­que nous sommes dans le tunnel, quand je parle de tunnel, je parle de difficultés conjugales, de difficultés familiales, de difficultés personnelles, professionnel­les ou même spirituelles intérieures, plongés même dans cette nuit, nous ne pouvons pas croire qu'il y a après une germination, qu'il y a après un printemps où nous sortirons de cette terre pour grandir et pour croî­tre. Et c'est bien ça la famille que ce lieu de crois­sance, ce lieu où nous avons à apprendre à mourir un peu pour pouvoir grandir réellement.

Vous, parents, pour vos enfants vous n'ac­cepteriez pas finalement intellectuellement que vos enfants restent des enfants. Et pourtant combien de difficultés une mère connaît pour lâcher un peu cet enfant, de même pour le père, et de même pour les enfants. Souvent on parle de conflit de générations, mais est-ce si facile que ça que de quitter le cocon plus ou moins douillet de la famille pour mourir un peu et rencontrer la vie ? Mais n'est-ce pas là la voca­tion de tout homme que de mourir à chaque instant, même dans les grandes étapes de sa vie : l'enfance, l'adolescence, puis la vie, l'entrée dans la vie profes­sionnelle et affective.

Mais, frères et sœurs, ce n'est pas seulement à ces étapes-là que nous avons à mourir, mais à tout âge, à tout âge nous avons à apprendre à nous désa­gréger un peu, à perdre un peu pied, car c'est là la preuve que nous grandissons, la preuve qu'il y a en nous comme une puissance de croissance.

Car quel est le projet que Dieu a pour nous ? Quel est le projet de cet enfant Jésus dans la Sainte Famille ? Si ce n'est de monter sur la croix, même si cette croix n'est pas directement inscrite dans la crè­che, cet abaissement même de Dieu comprend le ris­que de la Passion et de la Résurrection. Et Marie et Joseph ne peuvent pas comprendre du point de vue humain que l'enfant qu'ils aident à croître, à grandir, à qui ils ont appris à vivre, va monter sur une croix pour y mourir. Et c'est pour ça que l'évangile rapporte qu'ils ne comprennent pas les paroles qu'Il leur dit. En effet, nous, hommes, ne pouvons pas comprendre directement, car nous sommes plongés dans cette terre, nous sommes plongés dans ce temps où nous nous désagrégeons, nous n'arrivons pas à comprendre qu'il nous faut un peu mourir, car nous sommes comme mobilisés par la souffrance et la douleur, mais nous oublions que c'est là l'ultime passage pour pou­voir vraiment devenir ce que Dieu veut que nous soyons c'est-à-dire Dieu. Il nous faut passer dans cette vie d'une forme de vie d'esclave où nous avons appris à avoir faim, à avoir soif, à avoir chaud, à désirer, pour devenir des hommes libres, des hommes sous forme de Dieu. Car le projet de Dieu pour les hommes c'est de nous diviniser, et il faut bien que nous appre­nions déjà à mourir maintenant avant de mourir tota­lement pour vraiment ressusciter.

Et qu'est-ce que c'est que la famille ? Si ce n'est le lieu de cet apprentissage d'une certaine mort progressive. Excusez-moi, ces mots sont un peu durs, mais je crois qu'ils sont vrais, qu'ils pèsent sur la vo­cation réelle de l'homme qui est appelé à apprendre à mourir, qui est appelé à se désagréger un petit peu, parce que finalement quand nous grandissons, nous apprenons à consolider notre forteresse profession­nellement, conjugalement, nous apprenons à nous défendre avec le langage, avec les gestes, et s'il nous fallait un peu non pas démissionner, mais reconnaître que dans les épreuves que nous vivons, et c'est peut-être là la chose la plus importante, Dieu non pas les veut en tant que telles, ces épreuves, mais Dieu fait de ces épreuves le lieu même de notre appauvrissement afin de nous rendre riches. Si nous renversions le sen­timent de l'épreuve que nous avons ou de l'échec qui nous brûle le cœur en prenant conscience que ce n'est pas là une chute, une régression, mais que c'est là, dans ce que Dieu en fait, le moyen de nous appauvrir un peu, de nous faire vivre un peu plus. Car pour nous faire un peu plus vivre, il lui faut nous faire un peu mourir à cette vie à laquelle nous nous accrochons. Il nous faut mourir à certaines formes de vie. Et la fa­mille est le lieu par excellence de cette transforma­tion.

Alors, frères et sœurs, en conservant comme un conte de Noël cette histoire du grain de blé, en imaginant qu'il ne peut pas comprendre alors que, plongé dans la terre, tout s'acharne contre lui, pour l'écraser et pour l'opprimer, essayons de lire, puisque c'est la fin de l'année, dans notre vie toutes ces petites épreuves, toutes ces grandes épreuves qui nous ont fait un peu mourir, et essayons de les lire non plus à l'envers comme nous les lisions, comme des blessu­res, ce qui est vrai, mais essayons d'avoir une lecture plus positive, celle que Dieu peut avoir sur nous en y lisant le projet qu'Il a de nous humaniser et de nous diviniser, que ces différentes épreuves ont été l'occa­sion de nous appauvrir, de nous rendre capables de Dieu. Essayons de les relier ensemble afin de discer­ner la trace que Dieu laisse dans notre vie, et souvent là où elle est plus visible, c'est dans les souffrances et dans les difficultés et dans les familles par exemple. Essayons de relire ce long travail de Dieu sur nous qui a été que nous sommes passés du Dieu du grain de blé dans le grenier où tout semblait bien et bon, à un Dieu plus difficile qui est Celui de la terre labourée, mais dans lequel nous devenons réellement semence, se­mence pour un printemps. Essayons de relier tous ces événements les uns aux autres, et nous y lirons la trame même de notre vie dans laquelle Dieu est inter­venu et est devenu présent.

Frères et sœurs, dans la crèche un enfant que nous appelons Jésus-Christ, mais qui n'est pas que Jésus-Christ, car il faudrait donner à Jésus-Christ quatre ou cinq adjectifs supplémentaires pour com­prendre ce qu'Il signifie, cet enfant, là entre l'âne et le bœuf, vivant, présent, souffrant et ressuscité.

Et c'est là ce que nous célébrons, et c'est là ce que nous avons à célébrer les uns avec les autres, là où nous sommes plantés, dans nos familles, dans nos communautés où nous avons tout à la fois à être vi­vants, présents les uns aux autres, en communion profonde, souffrant, mais sachant que cette souffrance nous mène à la résurrection et qu'elle est le lieu ultime où nous avons à naître pour grandir.

Frères et sœurs, ce ne sont pas mes vœux que j'exprime, ce sont les vœux de Dieu. Dieu ne nous promet pas une année de prospérité où tout ira bien, Il nous promet une année dans laquelle nous allons en­core un peu plus apprendre à faire grandir en nous cette vie nouvelle. Jésus dans sa crèche qui est venu naître parmi les hommes se prépare à mourir pour naître d'une vie nouvelle qui est la vie même de Dieu. Et cette vie de Dieu, Dieu nous l'offre comme son cadeau pour chacun de nous, en chacune de nos vies, en chacun de nos instants. C'est cette vie de Dieu qui doit renverser notre vie afin que nous nous préparions réellement à naître c'est-à-dire à mourir un peu pour renaître en Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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