AU FIL DES HOMELIES

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LA FAMILLE COMME LIEU D'ÉPANOUISSEMENT DE LA PERSONNE

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-15 . 19-23
Fête de la Sainte Famille – année A (31 décembre 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, je vous propose que nous commencions ce dernier sermon de l'année, sur le mystère de la Sainte Famille, par quel­ques considérations sociologiques. Ce n'est pas l'ha­bitude, mais c'est peut-être éclairant, si on regarde dans l'histoire ce que signifie la famille, ça peut nous apprendre beaucoup de choses concernant la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui au sujet de celle-ci. On a parlé d'une certaine crise de la fa­mille. Il n'y a pas si longtemps qu'un livre, un rapport, une enquête sociologique précisément menée par Ma­dame Evelyne Sullerot qui avait été synthétisée dans un livre qui s'appelait : "Pour le meilleur et sans le pire", nous disait que peut-être nous abordions dans l'histoire de l'humanité une nouvelle conception, non pas cependant de la famille puisque précisément c'était la famille qui était mise en question. Et il est peut-être important que nous, chrétiens, nous es­sayions de comprendre déjà au plan humain ce que signifie la famille pour qu'ensuite nous commencions à voir comment elle prend signification et forme dans le plan de Dieu.

En effet il y a eu une mutation assez considé­rable en ce qui concerne la compréhension humaine de la famille, entre l'Antiquité et aujourd'hui. Dans les sociétés anciennes, on peut dire que pratiquement la famille a un rôle central. Le premier problème c'est de durer et comment durer ? Il faut s'assurer des liens humains qui permettent une véritable fécondité à une famille de telle sorte qu'elle puisse passer de généra­tion en génération. On sent cette préoccupation à tra­vers tout l'Ancien Testament: c'est la raison pour la­quelle nous avons des listes de généalogies à n'en plus finir et qui rendent, à certains moments, la Bible si ennuyeuse. En réalité pour les gens qui lisaient cela, ce n'était pas du tout ennuyeux, c'était au contraire le signe manifeste que "cela avait tenu". Dire que nous avions pour père Abraham qui avait vécu il y avait mille ou deux mille ans, c'était précisément montrer la solidité, la stabilité de cette réalité d'un lignage et que par conséquent à travers ce lignage, on avait duré, au milieu même d'un temps qui use, d'un temps qui est marqué par la mort, d'un temps qui détruit, d'un temps qui dévalue, il y avait cette continuité.

De la même façon, l'héritage dans la famille avait beaucoup d'importance, avoir des héritiers, c'était avoir la garantie que tout ce qu'on avait pu ac­cumuler, tout ce qu'on avait reçu d'abord, puis ensuite enrichi et accumulé, pouvait ensuite se transmettre à ceux qui allaient devenir les héritiers.

Et c'est pour cela que la conception ancienne de la famille a des traits bien particuliers. On peut dire que d'une certaine manière, l'individu est toujours subordonné aux intérêts familiaux. Ce qui compte d'abord, c'est de parvenir à l'âge adulte. Dans les sociétés anciennes, l'enfant n'a pas fondamentalement une très grande importance, on ne s'attendrit pas sur ces petites têtes blondes comme on le fait aujourd'hui. Et précisément parce qu'on attend que l'enfant soit devenu adulte pour pouvoir ensuite assumer la responsabilité, la continuité de la tradition familiale.

C'est pourquoi aussi dans la famille ancienne, la notion d'honneur et d'honneur familial, a tellement d'importance. C'est pour cela qu'on s'émerveille en­core devant le Cid, parce qu'il faut que Rodrigue aille venger l'honneur de son père. Que voulez-vous, il s'agit de l'intégrité même de la famille, et tant pis si Rodrigue y perd sa vie ou son amour. Mais il faut sauver l'honneur familial. On pourrait multiplier les exemples pour montrer comment, dans l'Antiquité, dans la conception de la famille, dont nous sommes les héritiers d'une manière ou d'une autre, il y avait une sorte de primat de la gens familiale, comme di­saient les romains, de la famille, du patrimoine, par rapport à l'individu. Et l'on peut dire que le but d'un individu, c'était de petit à petit trouver sa place dans cette famille, comme héritier et ensuite de se poser lui-même comme père de famille pour ensuite susciter des héritiers et qu'ainsi la grandeur de la famille traverse les âges et l'histoire.

Si l'on y réfléchit, le modèle de la Sainte Fa­mille que nous fêtons aujourd'hui est radicalement subversif. Vous avez entendu l'évangile de tout à l'heure, Joseph est obligé de partir en Egypte à cause de l'Enfant, c'est l'inverse de ce que nous venons de dire de la famille ancienne. Vous connaissez aussi la scène de Jésus retrouvé au Temple, on est obligé de complètement transformer l'itinéraire du retour parce que le jeune homme se trouve aux affaires de son Père, au Temple. Ici, ce n'est pas tellement Jésus qui a honoré la lignée de ses ancêtres que Lui-même qui est bien au-delà du statut de ses ancêtres. Certes on le situe encore dans une généalogie, mais Jésus n'aura pas immédiatement comme préoccupation de grandir la lignée de David, en suscitant une descendance im­médiate selon la chair et la vie familiale. Autrement dit, ce modèle de la famille qui nous est proposé au­jourd'hui, d'une certaine manière est un retournement total. Ce n'est pas qu'on va faire durer la famille de Marie et de Joseph, à travers les âges pour lui assurer gloire et honneur et considération, ce n'est pas que cette Sainte Famille va vivre uniquement sur des pré­occupations d'héritage, c'est qu'en réalité ici cette Famille va être au service de l'avènement d'un indi­vidu, et pas n'importe lequel : le Fils de Dieu. Autre­ment dit, dans cette conception de la Sainte Famille, ce n'est plus du tout le fait que naturellement la fa­mille a comme souci de se prolonger et de durer à travers les âgées et à travers les siècles. Le souci n'est plus une sorte d'auto-préservation de la famille au service de laquelle devrait se mettre chacun des indi­vidus. C'est au contraire cet ordre familial qui est pour ainsi dire renversé, retourné au service même de l'in­dividu Jésus qui vient dans une famille humaine. Au­trement dit, ici ce n'est plus l'individu qui va être au service de la continuité de la tribu ou de la famille, mais c'est plutôt la famille qui va être au service de cette personne qui est la personne même du Fils de Dieu.

Et ceci change radicalement les choses. Et je crois que si nous connaissons aujourd'hui une crise dans le monde moderne de la famille, ce n'est pas tout à fait étranger à cette nouvelle conception qui a été introduite par le christianisme lui-même. Ce n'est pas exactement le culte des vertus familiales dont nous parlait l'oraison tout à l'heure, mais c'est au contraire le fait que la famille peut devenir désormais le lieu même dans lequel chacun trouve la plénitude de ce qu'il est et de ce qu'il a à être. Et vous remarquerez, c'est ce qui fait que nous sommes confrontés aujour­d'hui à tant de problèmes et chacun d'entre vous, dans vos familles, vous connaissez cela. C'est ce qui fait que la famille aujourd'hui a un profil si différent de ce qu'elle était il y a, ne serait-ce que deux ou trois géné­rations. C'est qu'aujourd'hui, le travail féminin, ce n'est pas simplement que ces dames veulent concourir à la production économique du pays, ce qui est tout à fait honorable, mais ce n'est pas d'abord le premier aspect du problème. C'est le fait que la personnalité de la femme, comme femme, n'a plus exactement la même situation dans la vie familiale qu'auparavant. Auparavant on peut dire que la femme était totale­ment finalisée par le fait qu'elle fasse des enfants. Or aujourd'hui, c'est connu, ce n'est plus exactement comme cela que nos contemporains et vous-mêmes, vous ressentez les choses. Prenez également la place de l'enfant. Si on compare la place des enfants dans la famille antique et la place des enfants dans la famille d'aujourd'hui, c'est totalement inversé comme propor­tion : les enfants aujourd'hui ont une place absolu­ment royale et princière. On y pense avant, on les programme juste au bon moment. On fait tout pour que, petit à petit, ils s'épanouissent, les pauvres petits, si on leur fait un complexe, à ce moment-là on a l'im­pression d'avoir provoqué le malheur de l'humanité, et tout à l'avenant. C'est précisément parce que, mainte­nant nous nous rendons compte de ce que la vie fami­liale elle-même est le lieu d'avènement de la per­sonne, comme personne. Cela ne veut pas dire qu'au­paravant on ne s'en doutait pas, mais ce n'était pas les critères décisifs dans la gestion de la famille, dans ce que les anciens appelaient précisément l'économie, c'est-à-dire la gestion de la vie familiale.

Or et c'est là peut-être que nous, comme chrétiens, nous avons quelque chose à découvrir, car si vraiment la famille aujourd'hui est plus lucidement reconnue comme ce lieu d'apparition de la personne humaine, si la famille aujourd'hui est ce creuset dans lequel apparaît quelqu'un, et que les parents se sentent comme les serviteurs de la venue de cet enfant, de la même façon que Joseph et Marie ont été totalement serviteurs de Jésus, Fils de Dieu, qui est venu et qui est entré dans une famille humaine particulière, celle de Nazareth, dans la famille humaine que nous constituons tous, si c'est cela désormais qui est le point majeur, le point force de notre compréhension de la famille, qu'est-ce que cela veut dire ? Je crois que cela veut dire essentiellement ceci : alors qu'auparavant la famille se comprenait dans une conception purement naturelle en vue de se prolonger, de se perpétuer, de rester comme famille à travers les âges, voici qu'aujourd'hui la famille est devenue le lieu de naissance de quelqu'un. Mais comment ? comme enfant de Dieu, c'est-à-dire que le rôle de la famille n'a pas été diminuée pour autant. On lui demande plus, on lui demande d'être ce lieu dans lequel chacun découvre non seulement sa personnalité humaine, mais également sa personnalité d'enfant de Dieu. Et c'est cela que signifie exactement le mystère de la Sainte Famille que nous célébrons aujourd'hui. Ce n'est pas la Sainte Famille, au sens de ces petites images-chromos où la Sainte Vierge a toujours son bleu ciel un peu délavé et saint Joseph son vêtement de travail brun un peu sali. Mais c'est la Sainte Famille, au sens où la famille peut être le creuset de la sainteté de chaque personne : des parents entre eux et des enfants par les parents. Ca ne veut pas dire que c'est simple à faire, c'est plus facile à expliquer qu'à réaliser. Vous me direz que mes explications ne valent pas grand-chose puisque je n'ai pas de responsabilités éducatives. Mais ça n'empêche que c'est extrêmement important de comprendre que, face à une crise réelle de la vie familiale, ce qui est en jeu, c'est effectivement ce que nous croyons, c'est que la famille elle-même peut devenir comme famille, comme réalité naturelle qui continue d'exister et qui est bonne, mais qui est pour ainsi dire surélevée et soulevée de l'intérieur, la vie familiale peut devenir le lieu d'éclosion de la personne d'enfant de Dieu de chacun d'entre nous.

C'est démesuré, et l'on en a la preuve dans le fait que Marie et Joseph, quand ils arrivent vers l'Enfant Jésus pour le retrouver au Temple, lui disent : "Nous étions complètement affolés, nous T'avions perdu". Et Jésus répond : "Je dois être aux affaires de mon Père". Il répond sur le sens véritable et réel de ce que signifie maintenant la famille. Dans la famille humaine commence à se tisser, à se façonner notre véritable sainteté, ce qui n'est pas d'être des enfants modèles, mais qui est d'être des enfants de Dieu. La famille humaine, comme ce lieu de relations, comme ce lieu d'engendrement n'est pas simplement réduite à sa dimension naturelle, si grande, si honorable et si vénérable soit-elle, mais elle est le lieu de l'éclosion même de notre personnalité d'enfant de Dieu.

Frères et sœurs, vous voyez pourquoi ce mystère a une très grande importance dans notre vie, non pas au sens où nous devrions imiter la famille de Nazareth, tous redevenir des charpentiers, filer la quenouille, mais au sens où il s'agit du mystère même de notre existence, que les racines charnelles de notre être, les racines filiales de notre existence dans la vie familiale sont, par cette vie familiale, au cœur même de cette vie familiale, dans les gestes les plus simples, le lieu d'épanouissement, d'avènement de notre personnalité d'enfant de Dieu.

C'est très important de comprendre cela parce que, même si la vie familiale peut-être marquée de beaucoup d'échecs, et quel parent ne sent pas à l'intérieur de lui-même des moments d'échec par rap­port à cet élan profond de la vie familiale ? quel pa­rent n'a pas senti, à un moment ou l'autre, son cœur remué voire même torturé par une sorte de souffrance en face de tel ou tel échec ou de telle ou telle diffi­culté dans l'éducation d'un enfant ? Au lieu de nous décourager, le mystère de la Sainte Famille que nous célébrons aujourd'hui nous montre simplement que si, pour le Fils de Dieu Lui-même, la plénitude même de ce qu'Il est devenu dans la Résurrection, et passé par la mort et par la croix, cela veut dire que pour aucun d'entre nous il n y aura d'exception et que par conséquent le mystère même de la croix est gravé déjà dans tout ce tissu de relations de vie familiale et éducative qu'il ne lui est pas extérieur et qu'au contraire, ce n'est pas le signe qu'on a échoué et qu'on est complètement à côté, mais que même à travers cela le salut de Dieu advient. C'est la grande diffé­rence pour les chrétiens par rapport à ceux qui, comme dit saint Paul, n'ont pas cette espérance. C'est que quand on n'a pas cette espérance, que chacun de nous est appelé à une vie divine, on peut considérer qu'un échec en éducation est quelque chose d'irrémé­diable et sans espoir, tandis que pour nous nous pou­vons tout de même, même si c'est horriblement diffi­cile et qu'à certains moments ça peut être désespérant, on peut tout de même dans la foi, petit à petit, faire ce chemin avec les enfants, faire ce chemin avec un conjoint, pour découvrir qu'au cœur même de ces souffrances, de ces échecs ou de ces croix, il y a réel­lement le mystère de la Résurrection qui s'opère, le mystère du véritable avènement de la personne de chacun d'entre nous, comme enfant de Dieu pour la famille du Royaume.

 

 

AMEN

 

 
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