AU FIL DES HOMELIES

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LE CONSENTEMENT : DU COMMENCEMENT A L'ACCOMPLISSEMENT

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année B (27 décembre 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L'oraison du début de cette messe fournit l'in­troduction de cette homélie : "Qu'en cette fête de la Sainte Famille nous prenions sur elle un exemple, demandant à Dieu de pratiquer les vertus familiales, d'être unis par les liens de l'amour pour trouver l'éternité et la joie de demeurer avec le Sei­gneur".

Frères et sœurs, je crois, non comme une opi­nion personnelle, mais par conviction d'homme et de chrétien, que la fête de Noël peut se dire la célébra­tion solennelle d'une réalité extrêmement quotidienne. J'aimerais appeler Noël la fête d'un consentement, car Jésus, le Fils de Dieu, la source de la lumière, consentit à demeurer dans la chair, cette chair hu­maine consentant à accueillir Dieu Lui-même. Cet aspect de la fête de Noël rejoint, ou plus exactement, met en valeur une de ces vertus familiales, famille dans un sens plus large que la famille nucléaire : le papa, la maman et 1,8 enfant, selon le taux de fé­condité générale en France, je parle d'abord de la fa­mille humaine, ou plus précisément toutes sortes de familles : paroissiale, politique, communautaire, mo­nastique, et ce fondement de toute relation humaine, je le nomme justement le consentement.

Vous le savez, la plupart d'entre vous mieux que moi, votre vie conjugale a commencé par un consentement : "Ils échangeront leur consentement dans telle église" dit une des formules de faire-part de mariage. Mais le mot "consentement" est heureuse­ment beaucoup plus large d'ailleurs que tous, nous pouvons nous retrouver dans un consentement. J'évo­quais à l'instant le consentement du Fils de Dieu avec la chair humaine, cette adhésion à la volonté du Père, cet abandon aussi : "Il ne retint pas jalousement le rang qui L'égalait à Dieu", dit saint Paul, "Il s'est fait esclave, homme jusqu'à la mort de la croix". La vierge Marie aussi dû consentir à quelque chose qu'elle n'avait peut-être pas prévue. "Tu m'annonces un enfant, dit-elle à l'ange, mais je ne connais pas d'homme". On comprend sa réaction, c'était une femme saine, sachant bien qu'il faut être au moins deux pour faire un troisième. Et Joseph aussi, on le comprend, vous auriez peut-être eu la même réaction : "elle a un enfant qui n'est pas de moi, je ne vais pas faire ma vie avec cette fille ". A la demande de l'ange, il donne lui aussi son consentement. L'un et l'autre durent consentir à quelque chose qui ne venait pas d'eux-mêmes et qui, profondément, bouleversait un certain nombre de leurs plans humains, probablement aussi bons et beaux que légitimes. Et encore l'évangile nous dit que Marie et Joseph ont dû consentir à ce que Jésus ne soit pas le fils de leurs projets, de leurs sen­timents, de leur désir. La réponse de Jésus le leur laisse entrevoir, même s'ils n'ont pas encore compris, et l'on comprend. Les mystères ne sont pas compré­hensibles immédiatement, même quand on est la Sainte Vierge ou saint Joseph : "Il faut que Je sois aux affaires de mon Père", et nous retrouvons ici son consentement de Fils de Dieu.

Frères et sœurs, votre vie a commencé par un consentement, votre vie adulte, j'entends. En tant qu'époux ou épouse, vous avez consenti un jour ; en tant que maître ou professeur, vous avez consenti à une tâche d'éducation, en tant que religieuse, j'en aperçois quelques-unes, il y en a peut-être d'autres qu'on ne voit pas, et prêtre et moine, toute notre vie a commencé par un consentement. Celui-ci, nous l'avons donné à un moment qui n'a duré qu'un bref instant, fût-il solennel, mais le consentement doit transformer l'instant où il fut prononcé en un accom­plissement, un achèvement. On n'est pas époux le jour où l'on se marie, vous le savez très bien, surtout les plus anciens. On n'est pas éducateur le jour où l'on commence à balbutier sa première leçon, on a beau­coup trop peur de la réaction des élèves. On n'est pas prêtre le jour de son ordination, vous ne le savez peut-être pas, mais nous sommes là quelques-uns à le savoir. Nous ne sommes pas moines le jour de notre profession, on le sera dans l'autre temps. Oui à cet instant tout est fait, mais je vous dis aussi, tout reste à faire. Le consentement de chacun doit être la trame par laquelle il va tisser humblement, parfois doulou­reusement, en tout cas quotidiennement ce qu'un jour il a accepté, ce à quoi un jour il s'est accordé, non à une chose ou à un événement, mais à un avènement, un avènement de l'homme, à un avènement de l'hu­main, car l'homme c'est d'abord celui qui devient homme et qui ne le sera parfaitement que dans la me­sure où il aura vécu fidèlement son consentement premier. Nous sommes tous liés par ce consentement du départ, et il doit devenir la direction, la route, pas toujours très claire à trouver, mais qu'il faut quand même parcourir pour avancer en humanité, la route de notre propre vie.

Nous autre chrétiens, hélas ! nous nous plai­gnons beaucoup des autres. Nous disons par exemple que les vertus familiales, pour reprendre le texte litur­gique, se perdent, qu'il n'y a plus de fidélité, plus de sens du devoir, on ne sait plus ce qu'est la maternité, la paternité, l'éducation, certes, c'est vrai, mais il n'y a pas que dans ce domaine où nous trouvons que nous rencontrons une telle fragilisation. Au moment où les vertus familiales se sont quelque peu effondrées, lors­que la courbe des divorces a commencé à s'élever rapidement, les lois anti-familiales légalisant la contraception, l'avortement et son remboursement, à la même époque un grand nombre de prêtres ont es­timé devoir cesser leur ministère et des religieux quitter leur monastère. Nous sommes tous marqués par la fragilité du consentement fondamental. Il n'y a pas de raison qu'il n'y ait que la famille qui en prenne plein la figure. Nous sommes trop solidaires les uns des autres dans ce que nous avons de meilleur et de moins bon. Et j'allais dire heureusement que cela s'est passé ainsi, non pas pour faire l'éloge de ceux qui sont partis d'une façon ou d une autre, bien sûr, mais pour bien saisir qu'il y a quelque chose de fondamental qui nous lie les uns aux autres et que la fidélité d'une personne au consentement premier, c'est la fidélité de toute l'humanité ou l'infidélité de toute l'humanité, comme de toute l'Église à travers chaque communauté et chaque personne.

Il me semble que la perte de sens de ce consentement premier constitue très probablement la cause de toutes les formes d'infidélité, d'abandon, de fragilité que nous pouvons constater. Le drame le plus grand n'est pas le dérèglement des mœurs, je ne crois pas. Il y a des époques où l'on n'a pas fait mieux, vous savez, on en parlait moins, dit-on, je ne suis pas sûr. Sénèque, qui n'est pas d'aujourd'hui, relevait que dans tous les journaux de l'époque il était question de di­vorce, il y voyait déjà une raison de l'augmentation des séparations. Notre principal drame c'est la perte de sens de ce consentement qui entraîne par indiffé­rence ou intérêt, mépris ou lassitude, une grave dété­rioration de ce que nous sommes en tant que couple, parents, éducateurs ou tout simplement adultes, aban­donnant d'une façon ou d'une autre ce consentement premier, les valeurs de l'homme et l'homme lui-même se pulvérisent. Le cardinal Lustiger déclarait fort, il y a justement quelques semaines, que les parents doi­vent être et demeurer parents pour que les enfants deviennent adultes, que les éducateurs et les maîtres doivent rester et devenir éducateurs et maîtres pour que les élèves deviennent à leur tour adultes, parents, restons parents, adultes, restons adultes, que chacun consente à ce qu'il est et qu'il le devienne encore da­vantage et mieux. L'abandon du consentement en­traîne une perte de l'humain, pour soi-même et pour les autres. Le drame d'une jeunesse se trouvant aux prises avec la drogue et tout autre maux ne vient pas d'elle-même, mais d'une génération d'adultes ayant démissionné de son rôle de parent, et aussi d'épouse, d'époux, de maître et d'éducateur, pour jouer avec leurs enfants aux ados et aux copains. Je ne vais pas faire de statistiques, mais sur les deux cents jeunes vivant actuellement dans la prison d'Aix en Provence, je ne me tromperai guère en disant que 90% y sont, parce qu'ils n'ont pas rencontré d'adultes véritable en face d'eux.

Le consentement constitue un lien fonda­mental, une relation sacrée, sacrée parce qu'il rend l'homme à lui-même, non seulement dans l'instant de notre mariage, de notre profession monastique, de notre ordination, du choix de notre profession, mais parce qu'il doit être le fil conducteur permettant à un homme, à une femme de célébrer l'avènement de leur humanité comme époux et parent, à un moine ou à un prêtre de célébrer l'avènement de son humanité comme moine ou prêtre. Voilà ce qui sert à grandir, en même temps de par notre solidarité essentielle sert les autres et les aide à grandir. Mais il ne faut pas confondre consentement et sentiment, vous voyez bien le sentiment c'est fluctuant, mouvant, fragile. Mais si ces sentiments ne sont pas "canalisés", régula­risés par le consentement premier, ils sont comme les fleuves en crue qui débordent et recouvrent tellement de surface que l'eau ne parvient jamais à l'océan. Le consentement renouvelle et fortifie les sentiments en évitant, comme dit l'apôtre Paul, qu'ils s'agitent à tout vent de doctrine ou d'événement. Nous sommes tou­jours très forts, voyez-vous, pour prendre prétexte de nos envies et de nos désirs, de nos évolutions subjec­tives ou de nos plaisirs pour égratigner, abîmer ou abandonner le consentement premier. Tout cela ne peut être considéré comme de vrais arguments mais plutôt tel un jeu d'arguties spécieuses. Il faut aussi évoquer un autre élément, celui du renoncement. Il n'y a pas de consentement vrai sans renoncement. Je l'ai souligné tout à l'heure, le Christ a dû renoncer un temps à sa condition de gloire, Marie, Joseph à leur perspective de vie en tant qu'époux et parents. Eh bien, nous aussi, il faut que nous acceptions un certain renoncement, parfois un renoncement certain, le grain de blé doit consentir à la mort pour que, de ce consentement, naissent une germination, une crois­sance et un fruit. Evidemment, renoncement n'est pas un mot à la mode, vous ne le verrez sur aucune affi­che publicitaire. Mais que voulez-vous ! il y a des vérités qui n'ont pas besoin d'être affichées pour continuer à être vraies.

Frères et sœurs, j'insiste beaucoup sur cet as­pect du consentement, parce que je crois que nous autres, chrétiens, nous avons la connaissance de l'ori­gine de ce consentement et que nous avons célébré sa réalisation salvatrice dans le consentement de la lu­mière éternelle et de la chair humaine, nous devons reprendre avec force l'histoire de notre consentement pour le laisser vivre dans la fidélité et dans l'humilité, dans la charité et la réciprocité des uns aux autres, parce que, j'en suis convaincu, cela assure la véritable croissance humaine, la véritable fécondité chrétienne.

Alors selon mon habitude, je termine sur deux ou trois citations. La première, de la philosophe Si­mone Weil : "le consentement humain est une chose sacrée, il est ce que Dieu vient chercher comme un mendiant auprès des hommes, ce que Dieu supplie continuellement chacun d'accorder. C'est cela même que les autres hommes méprisent". Quelle actualité ! Et puis, cette autre d'un homme politique dont je tais ce nom pour ne pas courir le risque d'être classé : "C'est en allant vers l'océan que le fleuve est fidèle à sa source". Il l'a peut-être lu chez un Père de l'Église ou un maître spirituel.

Frères et sœurs, c'est en demeurant fidèlement, quotidiennement, douloureusement, mais aussi heureusement, dans notre consentement premier que tout sentiment et tout amour, tout attachement et toute déchirure, toute peine et tout bonheur parviennent à cet achèvement que Dieu accomplira en sainteté.

 

AMEN


 

 

 
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