AU FIL DES HOMELIES

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L'HOMME : UNE LIBERTÉ DANS UN CORPS

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année C (29 décembre 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

La famille est une valeur en hausse, actuelle­ment. Après bien des bouleversements, après des critiques qui remontent bien avant mai 68, car je crois que déjà, André Gide avait dit des choses qui avaient beaucoup impressionné le subconscient hexagonal de notre bonne société française, après certaines hésitations dues à l'assimilation et à la lec­ture des grandes synthèses psychanalytiques, on est revenu de tout cela et la famille, finalement, ferait plutôt partie des valeurs qui ont tenu le choc : légère hausse des mariages à l'église, reprise dans un certain nombre de cas de familles qui dépassent le standard des deux enfants. Bref on dirait que ça va un peu mieux.

Pourtant je ne suis pas sûr que ça aille aussi bien qu'on ne le croit. Car on sait par ailleurs qu'il y a beaucoup d'échecs, beaucoup de tensions, beaucoup de souffrances, un grand nombre de divorces. Autre­ment dit, la famille va mieux en théorie, mais en pra­tique ça tire toujours un peu, "un peu beaucoup" : problèmes avec les grands enfants, les adolescents, relations pré-conjugales qui semblent s'étaler sur beaucoup de temps, divorce après vingt ou trente ans de mariage. Bref la famille est en passe de devenir une sorte d'idéal dans lequel on met sa confiance, mais vis-à-vis duquel on se sent souvent très démuni. Et bienheureux ceux chez qui ça va bien : ceux-là en profitent pour cultiver leur jardin.

En fait, la famille est tributaire d'une longue histoire, et pendant très longtemps, vous le savez, et je crois que cela a encore beaucoup de répercussions aujourd'hui, la réalité de la vie familiale était vue sous deux angles, dans deux perspectives. La première, c'est la structure d'autorité, un peu ce que nous avons lu tout à l'heure dans le Siracide et que l'on pourrait paraphraser ainsi : "Même si ton père est gâteux, c'est quand même lui qui a le pouvoir, il faut que tu le ré­vères, il faut que tu l'honores pour rester en bons termes avec Dieu". A ce moment-là, la famille, c'est le pater-familias, il faut que tout se tienne conformé­ment à son autorité : l'honorabilité, la respectabilité, l'image de marque, aujourd'hui on dirait le look. Mais de l'autre côté, la vie familiale était comme sans cesse menacée par un démon de midi, la passion, l'affecti­vité, les tensions, tout ce qui pouvait constituer les intrigues d'alcôve et qui menaçaient la vie de la fa­mille. Un peu comme on le voit dans l'opéra de Mo­zart : à la fois Don Juan et la statue du Commandeur la statue du Commandeur est comme l'évocation de l'autorité, de l'ordre moral, de ce qui devrait être et de l'autre côté, l'homme livré à sa passion, livré à ses désirs dans une effervescence anarchique, étonnante et déroutante.

La famille était vue dans cette espèce de tension, entre deux directions incompatibles d'une part, tout ce qui touche à l'affectivité, la sexualité, la passion, tout ce qui révèle en nous le registre d'une fragilité humaine fondamentale, et, d'autre part, l'ordre, ce qui tient bien, ce que j'appelle précisément la statue du Commandeur. On comprend dans ce contexte-là que l'image de la Sainte Famille soit appa­rue comme une sorte d'exorcisme de la vie familiale. Pourquoi ? parce que la Sainte Famille, c'était un monde dans lequel il y avait tout un pan de la réalité de la vie familiale qui n'existait pas. La mère était vierge, l'Enfant était conçu du saint Esprit. La Sainte Famille représentait uniquement le côté du bon or­donnancement, du bon ordre de la vie familiale, une vie familiale un peu aseptisée, sans danger, et par conséquent on pouvait la proposer à tout le monde, comme les films pour tous.

Mais est-ce vraiment cela la famille ? Est-ce vraiment cela la vie familiale ? Est-ce vraiment cela l'existence humaine ? Tout le monde sait qu'il n'en est rien. Ce n'est pas de refuser un aspect pour privilégier l'autre de façon exclusive, l'aspect de l'autorité, du bon ordre, de la hiérarchie de la vie sociale fondée d'abord sur la hiérarchie familiale. En réalité le pro­blème est plus compliqué que cela. Et, depuis environ un siècle, si la vie familiale a été si sérieusement se­couée par tous les mouvements de pensée et de ré­flexion, notamment dans le domaine des sciences humaines, c'est précisément parce qu'on a sans doute touché à vif un problème fondamental de l'existence humaine et plus spécifiquement de l'existence fami­liale. Et c'est sur ce sujet que je voudrais réfléchir brièvement avec vous.

Qu'est-ce qui est étonnant chez l'homme, j'entends l'homme au sens génétique, aussi bien l'homme que la femme ? le plus étonnant, c'est que sa faculté la plus haute et la plus profonde, sa liberté conçue comme la capacité de se donner, d'entrer en relation personnelle avec une autre personne, cette liberté est enracinée, inviscérée dans un corps et dans une sexualité. C'est étonnant car cela n'existe pas chez les anges, c'est même la grande différence entre nous et les anges : les anges ont une liberté qui n'est que liberté, tandis que nous, nous avons une liberté qui, pour agir, pour entrer en rapport avec l'autre, passe toujours par le corps, par l'affectivité et par la sexua­lité. C'est finalement la marque propre du fonction­nement de la liberté humaine. Et la liberté comme puissance de se donner, comme puissance d'entrer en relation avec l'autre, passe par une réalité qui est dif­férente d'elle : le corps, l'affectivité et la sexualité, ce qu'on a appelé parfois les pulsions qui, elles, sont un matériau à l'état brut, quelque chose qui rappelle, je ne dis pas qu'il faille les réduire à cela mais qui rap­pelle en nous quelque chose de la vitalité animale, du désir de vivre à l'état brut. Et donc avec tout ce que peut charrier cette vitalité en nous de la sexualité, c'est-à-dire à la fois une réelle tension et un réel désir de l'autre, mais en même temps certaines pulsions de violence, certaines pulsions qui sont de l'ordre de la vie la plus instinctuelle, comme l'égoïsme, la posses­sivité ou la haine. Et la caractéristique de notre huma­nité, c'est que cette liberté ne se réalise qu'enracinée dans ce terrain-là, et que vouloir vivre une expérience de la liberté pure, c'est inhumain, ça n'a pas de sens, c'est renier ce que nous sommes en tant qu'hommes et femmes. Nous ne pouvons pas vivre autrement notre liberté qu'à travers et avec tout ce tissu et tout ce ter­reau affectif, sexuel, corporel et charnel.

Et c'est ce qui fait la marque propre de l'exis­tence humaine, une liberté qui se réalise dans ces conditions-là. Vous comprenez pourquoi c'est la fa­mille qui devient le pôle central de toute l'existence humaine. Pourquoi ? parce que, dans la famille, que ce soit évidemment le rapport entre mari et femme, que ce soit le rapport des parents avec les enfants, toute la vie familiale est enracinée d'abord dans les liens affectifs, charnels et sexuels. Et la liberté de chacun des individus ne pousse et ne grandit que sur le terreau de tous ces liens qui soudent les uns aux autres tous les membres du même sang, de la même race, de la même famille, de la même descendance. Et donc c'est effectivement dans la famille que s'exerce et se vit au plus haut point le mystère même de notre liberté. C'est dans la vie familiale qu'à travers le ré­seau affectif, et la trame des liens de chair et de sang qui nous unissent les uns aux autres, parents entre eux, parents et enfants, que s'épanouit, grandit, prend forme progressivement la liberté de chacun. Le véri­table visage de la femme et de l'homme ne se trouve que dans le vis-à-vis de l'autre, comme le dit le pre­mier Livre de la Bible : "l'homme n'avait pas un vis-à-vis qui lui soit assorti". C'est dire que la découverte propre de l'identité de chacun et de chacune se fait à travers ce jeu de toutes les relations familiales : pa­rents entre eux, parents et enfants. Et c'est pour ça que c'est si délicat, c'est un véritable mécanisme d'horlo­gerie, et s'il y a quelque chose qui ne marche pas dans la vie familiale, cela entraîne souvent des répercus­sions très graves. Car on ne touche pas seulement le niveau affectif, mais on touche le développement et le mystère même de la liberté. Et donc, c'est dans ce contexte que se forme la personnalité d'un enfant, ce qui fait que tout puisse tenir ensemble et que toute l'histoire personnelle d'un homme soit précisément liée à cet équilibre sans cesse à refaire, sans cesse à reprendre : et c'est la tâche de toute une vie.

Frères et sœurs, à travers ces quelques ré­flexions, on comprend mieux ce que peut signifier le mystère de la Sainte Famille. La Sainte Famille n'est pas du tout, comme on le croit, cette "idée" désincar­née d'une famille qui aurait pu ou dû dire : "la sexua­lité, connais pas !" Le mystère même de la Sainte Famille, c'est le fait que l'amour de Dieu, la liberté même du Fils de Dieu se soit insérée dans le tissu humain d'une vie et de relations familiales. Ce n'est pas du tout l'exclusion de tous ces rapports affectifs, de tout ce contenu et cette richesse d'humanité. C'est le contraire la Sainte Famille, c'est la preuve que la liberté divine des enfants de Dieu peut s'insérer dans le terreau humain d'une famille, à travers la relation de la mère avec son enfant, à travers l'affection et l'amour profond qu'il y avait entre Joseph et Marie, à travers le rôle que Joseph a joué vis-à-vis de Jésus, dans la formation de sa personnalité humaine, à tra­vers tout cela, c'est le mystère même de ce que la plus haute possibilité de liberté, la liberté du Fils de Dieu a voulu s'enraciner dans le terreau même de cette hu­manité.

Alors, nous demanderons au cours de cette eucharistie, en priant pour chacune de nos familles et en priant les uns pour les autres qu'en cette fin de siècle où la famille a été une réalité si durement mal­menée, si passionnément interrogée, mais parfois si mal questionnée, nous redécouvrions les uns et les autres la plénitude de ce que sont notre vie et notre liberté d'enfants de Dieu : une liberté véritablement incarnée, non pas une liberté qui a peur de la relation à autrui, qui a peur du corps, qui a peur de la sexualité tout cela c'est de l'ordre du refus, source de névroses et c'est mauvais. Mais au contraire, une famille qui soit le lieu même de l'épanouissement, de la plénitude de notre vie filiale en Dieu, à travers le mystère même de la condition charnelle et incarnée de notre liberté.

 

 

AMEN

 

 
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