AU FIL DES HOMELIES

Photos

DIEU EN FUITE

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-15+19-23
Fête de la Sainte Famille – année A (27 décembre 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Où sont passées les foules de Noël ? où ont-elles fui ? pourquoi ne sont-elles pas là au­jourd'hui ? que leur est-il arrivé ? où sont tous ces gens qui se bousculaient la nuit de Noël ? sont-ils partis ? n'ont-ils pas reçu ce qu'ils voulaient le jour de Noël ? ont-ils l'impression qu'il y a eu sim­plement une tradition que l'on a répétée d'année en année, mais qui ne signifie plus grand-chose ? ou bien reprochent-ils peut-être à la célébration de Noël de n'avoir pas apporté plus que les autres années où sont-elles parties ces foules ? où ont-elles fui ?

Peut-être se trouve-t-il des gens qui y étaient à ces fêtes de Noël et qui reviennent voir encore un peu s'il y a quelque chose de plus. Mais pourtant, c'est vrai qu'après Noël, qu'y a-t-il de plus dans la vie de tous ceux qui sont venus cette nuit-là ? Est-ce que finale­ment ça a correspondu à un désir, à une recherche ? N'ont-ils pas finalement l'impression que s'ils ne re­viennent pas, c'est parce qu'ils n'ont pas trouvé grand-chose dans l'Église ? si finalement on se contente, une seule fois par an, de venir célébrer cette fête après tout sympathique et gentille de la naissance d'un en­fant, c'est parce qu'après, il n'y a aucune répercussion dans notre vie personnelle. Car combien de fois fina­lement Dieu semble absent, combien de fois finale­ment ce n'est pas tant nous qui semblons fuir que Dieu Lui-même. Tout le monde a de ces histoires où l'on se demande où Dieu était passé lorsqu'il arrivait un malheur, lorsque l'on perdait un enfant, mais où Dieu était-Il ? Lorsqu'on se séparait ou que l'on divor­çait, mais que venait faire Dieu dans la vie ? Lorsque tombait la maladie sur un être que j'aime, mais Dieu n'était-Il pas absent lorsque le malheur semblait au fur et à mesure gangrener ma famille ? mais où est-Il votre Dieu ? Lorsque la vieillesse semble absolument ravager toute ma personne, où est-Il ? où est-elle cette vie du Seigneur? C'est peut-être pour ça que les foules de Noël disparaissent. Car finalement l'évangile Lui-même ne nous montre-t-il pas l'enfant Jésus en train de fuir devant un massacre ? celui des saints inno­cents. Dieu absent au moment où des innocents meu­rent.

Oui Dieu s'enfuit. Notre Seigneur, c'est le Seigneur de la fuite. C'est Celui qui en effet part en Egypte pour ne pas être tué. Mais en fait, au-delà de cette fuite, le Seigneur, je crois, nous apprend quelque chose de profond. Il recommence dans cette fuite en Egypte l'Exode, Il reprend à son compte toute l'his­toire du peuple d'Israël qui a été sauvé par son Dieu. Et comment a-t-il était sauvé lorsque, conduit par Moïse, il est sorti de l'esclavage d'Egypte pour entrer en terre promise ? Jésus devient le modèle qui se ré­alisent finalement dans notre propre vie, cet Exode où nous allons sortir pour être sauvé. Jésus récapitule dès le début de sa vie cette histoire d'Israël pour bien si­gnifier qu'Il fait un passage, qu'Il fait une Pâque, qu'Il accomplit un exode. Il est Lui-même sorti de l'éternité du Père pour entrer dans le monde et ramener ce monde dans le sein de Dieu. Voilà la fuite de l'Enfant Jésus. Voilà son exode.

Mais c'est aussi une fuite parce que son Heure n'est pas encore venue. Certes le moindre acte de l'En­fant Jésus, pourquoi pas ? aurait pu sauver le monde et si Il avait été massacré avec les saint s Innocents, le salut aurait peut-être pu aussi se faire. Et pourtant ce salut dans ce cas-là aurait-il vraiment emprunté les chemins des hommes ? aurait-il laissé au temps de s'accomplir ? aurait-il laissé à l'histoire humaine le temps d'être l'écrin de la révélation de Dieu ? Si l'En­fant Jésus n'avait pu naître et grandir obscurément au début dans la famille de Nazareth, aurions-nous à l'heure actuelle compris pleinement ce dessein salvi­fique du Seigneur ? Et c'est pourquoi nous retrouve­rons dans l'évangile ces passages du Christ où Jésus fuit devant les hommes pour qu'on ne l'arrête pas parce que son Heure n'est pas encore venue, où Jésus évite la foule et s'enfuit au désert pour qu'on ne le fasse pas roi après la multiplication des pains. Jésus qui semble vouloir esquiver même l'annonce de son mystère : "ne dites à personne que Je viens de vous guérir".

Certes son Heure n'est pas encore venue, mais alors qu'Il est là présent corporellement, charnelle­ment auprès des disciples, ne semble-t-Il pas encore partir et fuir ? Et là c'est Lui qui fuit la foule comme Il avait fui déjà les innocents qui mourraient. C'est parce que je crois que Jésus devait aller plus loin dans sa fuite. Il fallait qu'Il fuie pour que son Heure s'accom­plisse, pour que son exode se réalise effectivement, pour que sa Pâque soit consommée. Il fuit et cette fuite le mène jusqu'à la mort. C'est lorsque Jésus meurt sur la croix qu'Il comprend Lui-même que Dieu a fui : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ?" Là encore Dieu se fait absent dans son Fils, là encore Dieu est un Dieu de la fuite. Mais en même temps, c'est à ce moment-là, du vide et de l'ab­sence de Dieu dans la mort du Fils que se réalise plei­nement ce qu'aujourd'hui l'Église nous donne de mé­-diter. Ce Seigneur qui réalise pleinement sa fuite pour mieux rattraper toute l'humanité qui fuit vers le vide et le nihilisme. Là c'est Dieu Lui-même qui se fait absent en la personne de son Fils, qui fuit devant, semble-t-il, cette réalité insoutenable pour mieux faire comprendre que là aussi, même là, Dieu est présent.

Alors, frères et sœurs, qui a réellement fui notre monde ? qui a réellement fui les réalités de notre humanité ? est-ce Dieu ? ou les hommes qui fuient devant certaines responsabilités, devant les horreurs de la guerre ou du massacre ? est-ce Dieu ou les hommes qui sont responsables de certaines absences face à certains sacrilèges humains ? est-ce Dieu ou les hommes qui fuient devant toute menace, devant des famines, devant des guerres, devant des maladies ? est-ce Dieu ou les hommes qui fuient leurs responsa­bilités ? est-ce Dieu ou les hommes qui fuient même nos responsabilités de tous les jours, quotidiennes, dans notre famille en ayant effectivement à réaliser ce que nous sommes : un père, une mère, un enfant, que sais-je ? est-ce nous ou Dieu qui fuient ces réalités ? est-ce Dieu ou les hommes qui ont déserté l'amour ?

Frères et sœurs, nous en sommes même arri­vés parfois à déserter notre honneur. Alors où sont passées les foules de Noël ? où ont-elles fui ? Oh ! je ne me fais pas trop de souci pour elles, car dans leur fuite, plus loin encore, dans l'absence et le vide peut-être, elles retrouveront Celui qui s'est fait présent dans ces réalités. Car finalement de l'Enfant Jésus enve­loppé dans les langes à Jésus enveloppé dans son suaire, Dieu a tracé le chemin et la route où pour tout homme dans la déréliction, dans la souffrance, dans le mal, dans le malheur, dans la crainte, dans la peur ou en fuite, il a donné une réponse : "Je suis présent même là". Et nous-mêmes de notre berceau à notre cercueil, nous aurons la possibilité si nous ne fuyons pas devant la face de Dieu, de comprendre ce mystère d'un homme qui réalise pleinement, au-delà même de ce qui nous semble le pire, la plénitude de sa présence. Et nous qui sommes ici et qui aujourd'hui n'avons pas fui comme les foules de Noël, quand nous réaliserons sur l'autel le sacrifice de la messe, je le crois, pour nous encore ce sera Noël c'est-à-dire Dieu avec nous.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public