AU FIL DES HOMELIES

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UNE SAINTETÉ AURÉOLÉE HYGIÉNIQUE ET POUSSIÉREUSE ?

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année B (26 décembre 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Sainte Famille, sacrée Sainte Famille qui, nous disait si justement un frère il y a quelques an­nées dans un précédent sermon, est une famille où l'Enfant est Dieu, où la Mère est toujours vierge et le père n'est pas le père, si elle est sainte, est-elle vraiment un exemple ?

Mais d'ailleurs sainte, pourquoi sainte ? Parce que Jésus est Dieu. C'est sans conteste la raison fon­damentale de sa sainteté. Mais sainte parce que la mère est vierge et que le père n'est pas le père ? Quelle ambiguïté !

Quand nous contemplons et prions la sainte Famille, il "plane" sur celle-ci comme un soupçon que nous balayons rapidement : "Marie n'a pas connu d'homme" et il semblerait donc que cette sainte Fa­mille ne soit pas touchée par ce qu'on appelle la sexualité. Rien à voir avec ça, nos familles à nous semblent évidemment d'un degré moindre dans la sainteté puisqu'elles connaissent la sexualité. Nous sommes tous tirés de cette union-là, mais la sainte Famille semble dégagée de cette contingence délicate et difficile qui est la vie sexuelle.

Ceci est quand même un petit peu gênant, on peut rapprocher cette première constatation de toutes ces représentations iconographiques et picturales où l'on voit Adam et Eve qui quittent, chassés par l'ange, le paradis avec les mains posés sur ce qui semblerait avoir été "l'objet du délit" ! comme s'ils avaient perdu quelque chose à ce niveau-là. Or, ils n'ont rien perdu à ce niveau-là, ils n'ont pas été surpris dans une "partie fine" sous l'arbre de vie, et ce qu'ils ont perdu est plutôt de l'ordre de l'intelligence et de la volonté, et ce n'est pas là, à mon avis, que se situent l'intelligence et la volonté, à moins que je me trompe. D'ailleurs le seul peintre qui ait représenté, à mon avis, plus juste­ment la fuite d'Adam et d'Eve du paradis est Masacio qui, dans une peinture que nous pouvons voir à Flo­rence, représente Adam et Eve qui se cachent le vi­sage, ce qui me paraît plus conforme à ce qui s'est vraiment passé au paradis.

Joseph, un homme sensé, aime une femme, elle-même sensée et de plus, belle, c'est pourquoi il la désire mais on lui interdit apparemment, si on le prend sous cet ordre-là, toute relation sexuelle, si conforme pourtant à leur nature humaine ! Est-ce qu'il n'est pas bon que l'homme connaisse la femme ? J'ai l'impression, frères et sœurs, que les moines et les moniales je vous dis cela en confidence, font courir un bruit depuis le début du christianisme que la sain­teté est du côté de la chasteté et non de votre côté à vous. Mais j'ai un peu le sentiment, et pourtant je suis moine, que nous nous trompons quelque peu et qu'il y a parmi vous des pères et des mères de famille qui peut-être sont des héros ou du moins des saints et quand je compare ma vie avec la vôtre, je trouve qu'il y a de la sainteté dans la charge et la conduite d'une famille. Il me semble donc qu'on a fait trop souvent courir ce bruit, qu'on a cru trop longtemps que la sainteté était synonyme d'une espèce de dégagement de la vie charnelle. Les saints sont des gens qui ont enfin pris l'élan, l'élan nécessaire pour être dégagés de ce désir de chair. Mais alors comment se fait-il que dans le paradis au début alors que Dieu tâtonne dans cette création du premier instant et qu'Il dit Lui-même : "il n'est pas bon que l'homme soit seul" , intéressant ! Il amène donc la femme à l'homme. Est-ce que c'est pour le piéger ? puisque cette sexualité est bonne sans être bonne, puisque plus tard on demandera la sainteté qui serait justement de s'abste­nir. Il y aurait une ambiguïté ou un piège de la part de Dieu : "aime-la mais de loin".

D'ailleurs lorsque cette femme est amenée à l'homme, dans le texte, "amenée" n'est pas très joli, mais en hébreu il faut lire le geste du don. En fait l'homme sans la femme dort radicalement, il faut que la femme rentre dans la vie d'un homme pour que cet homme se réveille. Dans la Bible, est affirmé que la femme change l'existence de l'homme en chant. C'est le don de l'existence de la femme. Elle est celle qui réveille l'homme, et la première chose que l'homme dit dans ce monde, c'est qu'il chante. Je ne vous chanterai pas le poème qu'on entend dans la Bible, en français il n'est pas très heureux, mais il est plus joli en hébreu, il dit en substance : " Os de mes os, chair de ma chair, tu es tirée de moi et tu es différente, car tu es femme". C'est un chant.

Il n'est pas charismatique le premier homme, il ne se tourne pas vers Dieu en Lui disant : "Alleluia, gloire à toi, Seigneur. Super, j'ai une femme". Non, pas du tout. Il la regarde, la désire et l'aime. Donc si je prends le premier couple du paradis à qui il est bon qu'ils se connaissent et qu'ils s'aiment, comment se fait-il que le premier couple du Nouveau Testament, lui, est privé de ce plaisir et de ce chant initial ?

Frères et sœurs, je suis certain que le couple, l'homme et la femme disent le mieux possible l'amour de Dieu. De fait ce chant du début du monde, ce chant est tout à la fois celui qui éveille l'homme à lui-même en tant qu'homme dans sa virilité et celui de sa dé­couverte de la femme dans ce qu'elle est différente de lui, dans sa féminité. Cette virilité et cette féminité sont ce que Dieu a voulu fondamentalement pour dire le mieux possible ce qu'Il éprouve pour notre huma­nité. Et tout amour humain ne cesse de redessiner, de redire, de répéter l'amour immense dont on ne pourra jamais tout dire, cet amour de Dieu pour l'humanité. Et Dieu a décidé d'attirer l'homme dans ce paradis non pas directement vers Lui, mais Il a donné à l'homme cette femme pour que la femme l'éveille dans son désir, puis dans un amour épousant ce désir, afin que l'homme découvre la personne humaine qu'il devient. Il découvrira aussi qu'il est fait pour grandir, pour apprendre l'amour avec cette femme au travers de laquelle il voit la source de l'amour qui coule d'elle vers lui et qui est Dieu.

Lorsque nous serons en face de Dieu au para­dis, nous reconnaîtrons en Dieu tous les amours, même les amours d'amitié qui nous aurons donné le goût, le premier aperçu de l'amour de Dieu et nous dirons : "incroyable, j'ai déjà goûté cet amour-là mais si rapidement". Et tout ce qui nous conduit dans l'amour, dans ce monde, nous conduit à la source. Et c'est pour cela que l'homme avait reçu comme cadeau cette femme, comme premier don. C'est curieux. Dieu avait prévu qu'il y ait un arbre de vie, au centre du jardin, peut-être comme le symbole d'un don, du don de sa propre vie. Mais le récit à son début ne parle pas du fruit de l'arbre de vie parce que Dieu ne parle que de l'arbre de vie. Et la première qui parle du fruit de l'arbre de vie, c'est la femme. D'ailleurs elle entend dans un contexte particulier, elle entend lorsque le serpent la taquine, la panique, en lui disant avec son air de séparateur-diviseur : "alors vous ne pouvez pas manger de tous les arbres du jardin", et la femme non seulement panique, mais tout en paniquant elle essaie de se raccrocher à ce qui est fondamental en elle, d'ailleurs elle oublie quel est le nom de l'arbre, elle dit : "non, non, nous pouvons manger de tous les ar­bres du jardin, mais du fruit de l'arbre qui est au mi­lieu du jardin", elle ne sait plus son nom, par contre elle dit : "le fruit", parce qu'elle est elle-même don, elle est déjà un fruit. Elle est le fruit de l'homme, comme l'enfant sera le fruit de la femme et de l'homme.

C'est pourquoi la sexualité est si difficile à vi­vre, c'est qu'elle est le lieu où nous faisons parfois confusion entre fusion et communion, entre le don et la possession et que la sexualité est le lieu magnifique voulu par Dieu pour que nous apprenions en cette sexualité à recevoir et à donner et non pas à posséder C'est pourquoi souvent nous avons confondu sexualité et péché parce que ce lieu est si fragile, cette intimité si délicate que souvent nous faisons confusion et que nous nous trompons et que nous trompons notre par­tenaire d amour.

Donc j'affirme, je suis certain que l'amour d'un homme et d'une femme est la chose la plus belle que Dieu ait voulue en ce monde et qu'Il dit à travers elle comme en se taisant et en baissant les yeux par pudeur : "mais c'est de cette façon-là que Je t'aime". Et chaque fois qu'un homme réinvente l'amour, vous savez les gens sont curieux, ils croient toujours qu'ils réinventent l'amour lorsqu'ils s'aiment pour la pre­mière fois, ils n'inventent rien, ils ne font que puiser dans cet immense amour de Dieu, ce trésor inépuisa­ble et pourtant ils l'inventent parce que ce qu'ils di­sent, ce qu'ils vivent n'a jamais été écrit nulle part et n'est pas écrit parce que c'est dans leur corps que se déroule cette réalité de don de l'un à l'autre. Et plus, dans l'amour humain, le don est signifié, plus la femme est femme, plus l'homme est homme. Comme c'est magnifique de voir des hommes et des femmes qui s'aiment et qui grandissent chacun, l'un dans sa masculinité, l'autre dans sa féminité et qu'un homme se révèle homme dans les bras d'une femme et qu'une femme se révèle femme dans les bras d'un homme. Et c'est moi qui le dis.

Et d'ailleurs, que font les moines et les mo­niales puisque eux n'ont ni femme ni homme ? C'est vrai que, les moines ont eu tendance à ramener un peu la sainteté de leur côté. Evidemment ils sentaient bien que cela leur échappait puisque fondamentalement cela leur échappe, puisqu'elle est liée à cet amour de l'homme et de la femme. Et pourtant je pense que notre vocation a un sens profond, que vous et moi, vous et nous, nous nous disons les uns les autres le même amour de Dieu, le même amour unique de Dieu. Vous, vous dites sa fécondité, vous dites l'in­carnation, vous dites la proximité, l'immédiateté, à travers la caresse vous dites cette présence, cette bienveillance, cette surveillance de Dieu sur vous. Et nous, nous disons, parfois à notre insu, comme vous d'ailleurs, nous disons oui à cet amour conjugal, mais nous ajoutons cette chose si simple : "le partenaire de l'amour est invisible". Pour vous, il est visible parce que c'est cela que Dieu a voulu dire : "Je suis là" et en même temps : "Je vais venir". Et dans votre vie conjugale, dans votre vie de chair, vous dites cette proximité de Dieu, cet amour d'aujourd'hui, cet amour de tous les jours. C'est pourquoi l'évangile ne dit rien sur la sainte Famille, il répéterait ce que les hommes et les femmes vivent dans leur propre famille, le quo­tidien. Aujourd'hui nous fêtons l'éloge du quotidien, du lever, du coucher, des enfants qui pleurent, etc ..., de cet amour de tous les jours.

Et nous, les moines et les moniales, non pas que nous soyons au-dessus, en-dessous, non, nous ajoutons, nous ne supprimons pas, nous ajoutons une autre réalité pour nous les rappeler à vous comme à moi. Oui c'est bien du même amour dont il s'agit, mais cet amour-là vient de Dieu et Dieu n'est pas là, Il est invisible.

Et ma vocation vous rappelle que finalement c'est de Dieu que vient l'amour, mais Dieu n'est pas là, je ne peux pas le posséder, je suis celui qui signifie que vraiment l'amour vient de Dieu, qu'il est le don de Dieu gratuit, mais que je ne le possède pas, je ne ferme les bras sur personne. Et je pense que c'est ainsi qu'il faut entendre la sexualité. Car tout est sexué en nous, même la vocation de moine et de moniale, nous la vivons comme des hommes, non pas comme des gens qui sont privés de ... Nous vivons vraiment toute réalité dans notre différence sexuelle. D'ailleurs quand un enfant naît, on vérifie tout : le nez, les oreilles, les yeux, la bouche, afin qu'il soit ou un petit garçon ou une petite fille, c'est la première chose qu'on de­mande : de quel sexe est l'enfant qui vient de naître? Tout en nous est non pas sexuel, tout en nous est sexué. Tout en nous signifie fondamentalement notre relation au don, je reçois comme homme ce don et les femmes signifient ce don en recevant elles-mêmes l'homme et en donnant la vie à un enfant.

Alors, frères et sœurs, un exemple oui, mais un exemple à bien comprendre. Et justement Marie et Joseph ne sont pas privés de sexualité, mais ils signi­fient à ce moment-là que Dieu est entré dans leur vie, que cette sexualité qui était l'occasion d'apprendre l'amour, d'apprendre le don, eux sont rentrés pleine­ment dans ce don. Et ce n'est pas qu'il leur manque quelque chose, ce n'est pas que le pauvre Joseph, comme sur cette icône, a l'air de s'ennuyer à mourir n'est-ce pas ? comme souvent d'ailleurs. Il faut défen­dre Joseph. Mais c'est que l'un et l'autre, l'un comme homme et l'autre comme femme, tous deux sont en­vahis définitivement par l'amour cette fois visible de Dieu. Ils vivent leur noce d'humanité avec Dieu. Non seulement Marie est épousée dans sa chair en deve­nant Mère de Dieu, mais je défends que Joseph, en adoptant cet Enfant qui est Jésus, le devient égale­ment. Et à ce moment-là la sainte Famille s'éclaire non pas d'une espèce de sainteté auréolée, hygiénique et poussiéreuse, mais elle nous montre le chemin dans lequel nous allons qui n'est pas une castration de notre humanité, mais qui est son ouverture, son épanouis­sement à la merveille que Dieu nous offre et qui nous signifie totalement et définitivement en son Enfant Jésus-Christ : son amour visible de chair en ce monde.

 

AMEN

 

 

 
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