AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA FAMILLE : VOULOIR VIVRE ET LIBERTÉ

Nb 6, 22-27, Ga 4, 4-7; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année A (31 décembre 1995)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Lève-toi, prends l'Enfant et sa mère, fuis en Égypte. Lève-toi, prends l'Enfant et sa mère et reviens au pays d'Israël".

Frères et sœurs, avant de revenir sur cette im­portante activité de télécom céleste et de Fax angéli­ques qui anime tous les récits de l'enfance, et il faut avouer entre nous que les messageries postales céles­tes sont de meilleure volonté que les messageries postales françaises voire marseillaises et qu'elles ne se mettent pas en grève pour mieux faciliter la commu­nication de tous les messages. Donc avant de revenir sur cette importante activité de télécommunication céleste et pour mieux comprendre le mystère de la Sainte Famille, je voudrais vous inviter à réfléchir tout simplement sur ce qu'est la famille pour que nous revenions ensuite au problème de la Sainte Famille.

La famille, qu'est-ce que c'est ? Tout le monde croit le savoir, mais ce n'est pas si simple à définir. On voit d'abord que c'est l'aspect du privé, un endroit où tout se gère en fonction de critères bien définis qui ne sont généralement pas des critères juri­diques ou des critères politiques ou d'existence publi­que. Ce sont plutôt des critères affectifs, des critères de relations, comme nous disons aujourd'hui, person­nelles. Mais plus profondément, pourquoi y-a-t-il la famille ? Pourquoi, malgré ce qu'on appelle les boule­versements et les crises de cette fin de vingtième siè­cle, les remous provoqués par l'industrialisation et la mondialisation de la vie de l'humanité, pourquoi la famille tient-elle encore ? Ou plus exactement, pour­quoi y tenons-nous ?

Fondamentalement la racine, la raison d'être profonde de la famille, c'est que les hommes veulent durer. Jusqu'à nouvel ordre, tant qu'on n'est pas en­core passé par la congélation et par les bidons d'azote liquide, le seul moyen que l'espèce humaine a de du­rer, c'est précisément la constitution de ce noyau fa­milial d'un homme et d'une femme qui donnent la vie à des enfants. Et donc la famille est cette réalité la plus humaine qui soit, puisque précisément elle a pour but, pour tâche unique, fondamentale, de faire que l'homme continue à être homme : les parents à travers leurs enfants, puis plus tard les enfants à travers leurs propres enfants, etc. En réalité, la famille est simple­ment le réflexe moteur le plus profond, plus que bio­logique, plus que purement volontaire, elle est le ré­flexe humain dans sa globalité : l'homme veut vivre et par conséquent il est obligé de passer par cette réalité qui n'est pas uniquement institutionnelle, nous allons y revenir tout à l'heure, mais qui est l'outil pratique­ment unique et insurpassable d'une permanence, d'une perduration de l'humanité à travers le temps, à travers l'histoire, à travers la mort, envers et contre tout. La famille c'est l'humanité qui veut durer.

Vous l'avez remarqué, c'est exactement la théologie de notre ami Sirac, fils de Sirac, le sage, qui explique précisément que toute l'économie de la vie familiale, c'est de faire que ça dure. A travers ses mots à lui, il explique que le père est glorifié dans ses enfants : cela signifie : le père dure comme père, sa gloire, son rayonnement, son identité perdurent à tra­vers les enfants. Cela renforce l'autorité de la mère sur les fils, or l'autorité de la mère sur les fils, ça n'est pas un pouvoir discrétionnaire et absolu, c'est l'autorité, c'est ce qui fait grandir, ce qui magnifie la fécondité de la femme à travers la personne de ses enfants. Puis vient le couplet sur le pardon des péchés. C'est clair, si les enfants font des bêtises, cela met en en jeu la pérennité et l'identité de la famille, on le sait bien, les parents sont toujours soucieux que les enfants "fassent des bêtises ". Eh bien, pense Sirac, fils de Sirac, si malgré tout, ils honorent leur père et leur mère, les bêtises seront pardonnées et donc l'identité familiale spirituelle va continuer, va traverser les épreuves et les dangers. Celui qui glorifie sa mère sera comme celui qui amasse un trésor, mais précisément, le trésor ce n'est pas simplement de placer de bonnes SICAV, c'est le fait d'avoir les moyens de subsister. Et donc celui qui honore son père aura de la joie dans ses en­fants, c'est le passage d'une génération à l'autre.

Pour Sirac le sage, c'est là l'essentiel du pro­blème de la famille : quiconque vit vraiment ce que nous appellerions aujourd'hui d'un mot pompeux l'éthique familiale comme l'Ancien Testament la concevait, celui-là donne des gages de durée, de per­manence de la famille à travers toutes les époques et les générations. C'est la grande hantise du monde antique : les temps sont durs, la mort est toujours là, avec le danger, la précarité, un peu comme aujour­d'hui d'ailleurs, et par conséquent, la famille est là comme le seul instrument humain pour que l'humanité dure et subsiste à travers cette fragilité et cette préca­rité.

Il suit de là que la famille devient, à cause de ce désir de permanence, le lieu de tous les réflexes identitaires : faire le même métier que papa, repro­duire le même modèle familial de génération en géné­ration, cultiver l'esprit de famille comme si toute re­production à l'identique était la garantie de cette per­duration. Et c'est pour cela que la famille a souvent tendu à se manifester comme le lieu de tous les conservatismes. En tout cas, la plupart des régimes conservateurs ont toujours un peu cherché de ce côté-là. C'est parce qu'en réalité, comme il s'agit de perdu­rer, de durer dans l'être, on valorisera la famille comme le lieu où se reproduit le modèle humain à l'identique. D'une certaine manière dans la mentalité courante, (bien que maintenant ces références com­mencent à être mises en cause) le modèle familial sert non seulement à durer et à vivre, mais à s'en donner ce que l'on estime les meilleurs moyens et habituel­lement, le moyen spontanément privilégié, c'est la reproduction à l'identique. On comprend mieux pour­quoi, il y a à peu près maintenant soixante ou soixante-dix ans, au moment où les premiers craque­ments des sociétés modernes commençaient à se pro­duire, on a vu la famille devenir le lieu même de tou­tes les agressions, de tous les conflits, de toutes les tensions, de toutes les critiques. Souvenons-nous du fameux mot de Gide : "Familles, je vous hais !", quel que soit l'arrière-fond personnel des idées de Gide, on voit bien ce qu'il voulait dire. Il traduisait à ce mo­ment-là ce malaise face à une compréhension de l'institution familiale comme quelque chose de non varietur, d'immobile, de stable et dont la stabilité ins­titutionnelle était le garant le meilleur que ça tienne et que ça dure.

Or la question est de savoir si c'est vrai. Est-ce que le blocage des deux choses est si évident que cela ? Le fait de vouloir vivre suppose-t-il toujours un "vouloir vivre de la même manière", un "vouloir re­produire de génération en génération le même moule et le même modèle" ? Rien n'est moins sûr, et le pro­blème de la vie familiale aujourd'hui et de l'identité familiale aujourd'hui, c'est précisément cela. C'est le problème de savoir si nous tenons tous à vivre. Tout le monde se plaint de ce que la vie n'est pas facile et qu'il est bien difficile de subsister et de survivre et cela signifie précisément qu'on y tient. Mais le pro­blème fondamental est de savoir : est-ce qu'on tiendra mieux ou est-ce qu'on est sûr de tenir simplement en reproduisant le modèle à l'identique ?

Or personnellement, il me semble que ce n'est pas la véritable solution. Le texte que nous venons de lire aujourd'hui nous explique exactement l'inverse. Si Joseph et Marie avaient eu simplement comme souci de faire perdurer le modèle familial dont ils étaient les héritiers, tout serait allé à vau-l'eau et à la catastrophe, à commencer par la constitution du foyer, de la fa­mille elle-même. Car lorsque Joseph s'aperçoit que sa fiancée est enceinte, il a le bon réflexe, j'allais dire "des familles", c'est-à-dire que, la jeune fille s'étant mal comportée, on ne va pas lui faire d'ennuis, mais on va essayer de l'écarter discrètement, en la ren­voyant. On ne va pas faire face à cette situation nou­velle qui n'a pas d'antécédents dans la famille royale de David, (c'est vrai que l'ancêtre avait déjà eu des aventures un peu bizarres avec une certaine Bethsa­bée, mais enfin, lui David savait d'où ça venait !) et depuis ce temps-là, on avait acquis de la moralité et Joseph n'allait pas prendre chez lui une fiancée en­ceinte, on ne sait pas de qui. Donc Joseph est obligé de modifier complètement le modèle familial auquel il se réfère spontanément. De la même façon, quand vous accueillez dans votre famille le Sauveur, vous n'allez quand même pas l'éduquer et lui faire passer sa prime jeunesse chez ces abrutis de païens en Égypte. Pour un bon juif, l'Égypte, ça rappelle quand même des souvenirs d'esclavage, de servitude et l'on ne va quand même pas emmener le gamin dans un pays où Il risque de vivre en métèque et comme un immigré. Donc Joseph est ici pris de court par les Télécom cé­lestes, il est obligé de se décider à aller vivre ailleurs pour sauvegarder la famille. C'est une question de vie ou de mort. Donc l'oracle cité ici : "D'Égypte J'ai rappelé mon Fils", en réalité, cette citation démolit, au nom même de l'autorité des Écritures, tout le mo­dèle classique familial de l'éducation de l'enfant par Joseph et Marie. Et de la même façon, le second ora­cle : "On L'appellera Nazaréen". Quand même, lors­qu'on est de la lignée de David et qu'on est inscrit au recensement à Bethléem, on ne va pas se mélanger à cette population de sous-produit religieux qui est la Galilée, la Galilée des nations, c'est-à-dire l'endroit où païens et Juifs sont mélangés, et de façon extrême­ment dangereuse pour le maintien de la pureté de l'identité familiale, un village juif, un village païen, un village romain, etc., des villes nouvelles. Donc là encore : "On L'appellera Nazaréen" contredit tout le modèle de la fixité et de la stabilité du modèle fami­lial idéal juif de l'époque.

Je n'y peux rien, mais celui qui a cassé le moule de la famille, c'est Jésus-Christ. Et la Sainte Famille, loin d'être une sorte de modèle, de référence, de reproduction invariable du modèle familial style "Famille chrétienne", en réalité, cette sainte famille propose de mettre la nécessité et la grandeur de la vie familiale en face de la liberté de chacun. Car, pour revenir à la famille, c'est bien là le cœur du problème. La famille qu'est-ce que c'est ? Elle est ce vouloir vivre à la fois biologique et spirituel, mais en même temps la famille, c'est n'est pas le pur instinct de conservation, ni un pur instinct tribal, aveugle et re­producteur des mêmes comportements instinctifs. La famille, c'est paradoxalement le fait que le vouloir vivre humain ne peut durer, ne peut s'accomplir que par l'épanouissement de la liberté de chacun. Et donc, l'art de vivre de la famille, c'est la permanence du vouloir vivre, mais à travers la nouveauté de la liberté de chacun de ses membres.

Pour Joseph, sa liberté ce fut d'admettre dans la foi qu'effectivement, sa fiancée était enceinte du Saint Esprit. Pour tous les deux, leur liberté pour ac­complir vraiment leur responsabilité de parents, c'était d'accepter qu'ils éduquent leur enfant en bas âge dans une terre étrangère, l'Égypte, terre païenne. Et c'était aussi d'admettre que leur enfant fasse une fugue et de comprendre dans la foi pourquoi Il avait fait cette fugue au Temple, à l'âge de douze ans. La famille est donc bien ce lien paradoxal où se nouent le vouloir vivre et la liberté. Et c'est là son mystère particulier et incomparable à tout autre institution humaine. Et c'est la raison pour laquelle aujourd'hui encore, nous som­mes dans une époque extrêmement favorable à une réflexion et à une approche du mystère de la vie fa­miliale, précisément parce que les modèles sociaux changent, précisément parce que la société change et nous n'avons surtout pas à avoir ce réflexe finalement assez stupide qui consiste à penser et à agir en disant : si la société change, la famille ne bougera jamais. Ce serait précisément le péché originel de la vie fami­liale, ce serait vouloir maintenir à toutes forces une réalité purement formelle de certains comportements presque mécaniques comme s'ils étaient la meilleure garantie de la durée du vouloir vivre humain. Mais précisément si les sociétés modernes nous montrent, et en cela elles constituent un aspect réel du meilleur héritage chrétien, que chaque jour est un jour nou­veau, que chaque situation est une situation nouvelle et qui appelle et qui convoque la liberté de chacun à y répondre du meilleur de lui-même. Et la famille n'échappe pas à cette loi profonde. Et si nous célé­brons dans la Sainte Famille, la sainteté de la famille de Jésus.

Marie et Joseph, nous ne célébrons pas le conformisme benêt et appliqué, rivé à une certaine manière de vivre. Mais c'est au contraire le fait que Marie et Joseph qui devaient avoir dans leur tête un certain nombre de "projets éducatifs" pour leur enfant, ont été obligés en réalité de tout mettre par terre et de tout redéployer à partir des situations dans lesquelles ils se trouvaient. Et cela non pas pour faire n'importe quoi, car ce que je propose aujourd'hui n'est pas l'apologie du n'importe quoi, mais c'est l'illustration du fait que la famille, lieu nécessaire et incontourna­ble du vouloir vivre tout à fait réel et nécessaire, n'est en réalité le gérable et réalisable que par le don de la liberté de chacun pour que les autres vivent. Et donc c'est cela le paradoxe de la famille, le lieu de la pé­rennité par la nouveauté de la liberté. Voilà ce que nous sommes appelés à vivre, voilà ce que nous sommes appelés à redécouvrir, voilà ce que nous sommes appelés à réaliser.

Et au fond ce n'est jamais que l'idéal que Dieu a toujours eu pour l'humanité tout entière. Il suffit de comparer l'histoire du salut, l'histoire de l'Église, l'histoire du Peuple de Dieu à une histoire familiale dans laquelle Dieu est Père. Dieu précisément n'a pas reproduit indéfiniment les mêmes modèles. C'est même l'inverse : s'il y a eu des alliances, s'il y a eu une nouveauté, si toute la nouveauté nous a été don­née en Jésus Christ, c'est pour que l'exercice même de notre liberté soit le déploiement de notre vouloir vivre à la fois biologique, volontaire, humain, spirituel, intellectuel, dans la liberté des enfants de Dieu. Et le Royaume de Dieu sera quelque chose de nouveau : peut-être que cela ne plaît pas à tout le monde, mais je n'y peux rien, c'est comme ça. Le Royaume de Dieu, ce sera la nouveauté radicale, ce ne sera pas la repro­duction indéfinie de la famille patriarcale abrahami­que. Alors, frères et sœurs, puisque nous abordons une nouvelle année, essayons de la recevoir, de la commencer sur le mode à la fois d'un authentique vouloir vivre et en même temps en honorant toutes les exigences de notre liberté, ce don le plus précieux qui a été fait à chacun d'entre nous, dans nos familles.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public