AU FIL DES HOMELIES

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MCWORLD CONTRE DJIHAD

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année B (29 décembre 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


La vie. Comment l'avons-nous découverte ? Comment cette vie, pas seulement celle de notre famille, cette vie du monde, cette vie du dehors est-elle parvenue jusqu'à nos oreilles ? Je crois que nous l'avons apprise en laissant traîner nos oreil­les dans les conversations de nos parents. Nous écou­tions ce qu'ils disaient du monde extérieur, ce qu'ils disaient des gens qu'ils rencontraient. Et nous compa­rions ce qu'ils en disaient à ce que, nous, nous vivions à la maternelle, à l'école, au lycée, etc ..., à la pa­roisse, pourquoi pas ? au catéchisme. Comme le disait très justement le frère Daniel l'autre jour, au sujet du film "Y aura-t-il de la neige à Noël ?", les enfants ont dans un monde à eux, le monde des enfants est un monde qui est presque fermé sur lui-même, le monde du jeu, du rire, de l'invention, de la chaleur fraternelle, du conflit, de la guerre, bref de la vie à la manière des enfants. Mais tout doucement ce monde des enfants, et souvent nous le regrettons, va se trouver atteint, fissuré par le monde des adultes, parce que l'enfant ne veut pas rester dans le monde des enfants, ce pourrait-être un peu pathologique, mais accepte peu à peu d'être touché par la réalité. Et cette réalité, il la vole, il l'épie dans la vie des adultes, dans les propos du père et de la mère.

Ainsi vous avez tous, comme moi, écouté aux portes, ou vous avez surpris des conversations qui ne vous concernaient pas. Et l'on vous a dit : "tu es trop petit, un jour tu comprendras". Et cela, vous l'avez gardé pour vous et vous vous êtes dit : "ça c'est sûr, alors un jour je vais comprendre". Et le jour où vous avez compris, vous avez été assez déçus par le secret par lequel les parents désigneraient toutes ces choses-là qui étaient les choses de la vie. Autrement dit, comme tous les gamins, nous mettons notre frimousse sur la vitre embrumée ou engivrée de Noël pour re­garder ce qui se passe dehors, pour regarder en restant bien à l'abri dans la famille, le monde du dehors.

C'est ainsi que j'ai appris à recevoir le monde, je ne le reçois pas directement, je le reçois à travers ma famille, à travers mon père, à travers ma mère et à travers tous ceux qui vont m'aider à communier avec ce réel qui est dehors et qui m'attire. C'est le rôle de la famille. Et je voudrais le désigner par deux noms : le rôle de la mémoire et le rôle de l'honneur.

Le premier, la mémoire, c'est qu'en fait nous apprenons dans une famille, ce qu'est le passé de la famille. Et contrairement à ce qu'on pourrait dire, c'est très important d'hériter de la mémoire de la famille pour pouvoir avancer dans l'avenir, car plus on est riche d'une longue mémoire du passé de la famille, plus on peut être capable d'innover, d'inventer de nouvelles réactions, de nouveaux comportements, ayant hérité de tous ceux qui nous ont précédés, ayant trié, ayant entendu, ayant compris, ayant dépassé les erreurs éventuelles de nos ancêtres qui sont plus ou moins morts sur le champ d'honneur de la vie. Voilà en quelque sorte le rôle premier rôle de la famille qui est de transmettre, d'élaborer une mémoire par la­quelle l'enfant va pouvoir mettre en place, réfléchir, penser et inventer sa propre vie d'adulte.

Et puis le second, l'honneur. Lorsqu'un enfant vient au monde dans une famille, comme c'est le cas de Clara aujourd'hui, l'enfant qui paraît dans une fa­mille, va porter différemment mais avec un honneur plus grand, l'humanité dont il est dotée et qu'on lui transmet. Cet enfant suscite toujours une espérance, de même que nous essayons de renouveler une espé­rance dans les générations qui viennent, espérance qu'elles portent avec un plus grand honneur, une plus grande beauté, un plus grand prestige, au sens noble du terme, l'humanité que nous avons essayé nous-mêmes d'ennoblir.

En quelque sorte, la famille, c'est ce lieu, de mémoire et d'honneur, et même s'il est décrit avec un certain idéalisme, car il est aussi le lieu du conflit, de la violence, de portes qui claquent et de gens qui s'en vont en pleurant, vous le savez mieux que moi. Lieu de conflit, lieu de mémoire, lieu d'honneur, c'est comme cela qu'on apprend la vie, qu'on apprend le monde. Le problème de nos familles, c'est qu'elles ont été fracturées par une guerre dont nous ne connaissions pas encore le nom et qui se déroule, vous allez me prendre pour un chef de secte, sur le plan planétaire.

Et je prends comme preuve, un sociologue américain, qui a expliqué à Monsieur Clinton qui est un monsieur que vous connaissez, que nous étions en fait, sans le savoir, depuis à peu près les années 60, dans une guerre qui va en grandissant. Ce sociologue, jeune professeur de sciences politiques s'appelle Benjamin Barber, essaye de comprendre ce qui se déroule dans le monde et ce qui a modifié l'existence de nos familles, de nos sociétés. Benjamin Barber s'alarme du mouvement de concentration dans le sec­teur de l'infospectacle, de la télévision, car ce mou­vement, pour lui, s'est affolé depuis l'été 95. Il raconte les achats des différentes sociétés, la télévision ABC qui a été rachetée par une autre société, etc... Et il dénonce que ces grandes multinationales n'ont plus d'obstacle pour opérer, pour avoir un pouvoir sans limites et sans bornes, indépendamment des frontières des différents états. Et pour délimiter sa thèse, pour l'écrire, il choisit pour faire choc, d'appeler McWorld l'univers façonné par MTV, par Macintosh, par McDonald.

En face du monstre McWorld, il n'y a plus, selon lui, le conservatisme passif. Désormais, provo­qué par les excès, abus et contraintes de McWorld, il y a une vivante et vaste réaction de tous les intégris­mes du monde, qu'il réunit sous le nom de "Djihad". Et ce qui est intéressant, c'est qu'il explique qu'il y a un rapport dialectique en quelque sorte entre ce monde des multinationales. Le McWorld et le Djihad, en ce sens que l'un provoque la naissance de son en­nemi et le second se nourrit du premier. Plus ils se combattent, plus ils se fortifient, et ces deux dynami­ques apparemment opposées œuvrent secrètement contre un seul et même ennemi : la démocratie. Si antithétiques qu'elles soient, les logiques de compor­tement de Djihad et McWorld aboutissent à priver le citoyen souverain de la capacité de choisir, de juger et de décider. Et Je cite, pour terminer, un court extrait qui décrit l'univers médiatique dont on parle tellement : "Cet univers médiatique utilise décidément tous les genres, les mélangeant soigneusement, y mêlant des fictions et créant des mythes pour mettre de la vie dans la consommation, de la consommation dans le sens, du sens dans l'imaginaire de l'imaginaire dans la réalité, de la réalité dans la virtualité et, pour bou­cler la boucle, de la virtualité dans la vie réelle, de telle sorte que la distinction entre réalité et virtualité s'efface. Tout est abâtardi : les magazines télévisés d'information se fondent dans les programmes de divertissement. Un acteur devient président, des pré­sidents deviennent acteurs, des ex-gouverneurs font des publicités en plaisantant sur leur récente défaite électorale, des stars d'Hollywood se présentent aux élections et des experts de la télévision deviennent des hommes politiques.. Pour l'opinion, on ne peut rien attendre de bon des politiciens, mais les célébrités du petit écran peuvent elles, tout se permettre jusques et y compris l'homicide".

Confusion des rôles. Et la famille n'a pas pu y résister. Face à ce fameux petit écran, mais compre­nons bien il est plus large que le petit écran qui est entré dans la maison, la famille n'a pas pu jouer son rôle de filtre, comme la vitre contre laquelle le gamin écrasait sa frimousse, l'écran est une parole totale, sans que la famille, sans que le père ou la mère, sans que le monde des adultes servent de filtre et de tra­duction de ce monde réel. Et non seulement, il n'y a pas eu traduction, il y a eu irruption d'un langage et d'un langage multinational, d'un langage du monde entier, où règne la confusion des rôles, c'est-à-dire qu'à la télévision l'on ne sait plus qui est qui, ou sur l'écran on ne sait plus qui joue quoi et qui tient les rênes du monde.

Comprenons bien que, progressivement, sournoisement, cette confusion des rôles, décrite assez bien pour la télévision américaine, mais que nous pouvons transcrire pour les médias en France, cette parole totale a progressivement défait les parents de leur rôle de transmetteurs d'une réalité et d'une vie qu'ils doivent transmettre comme "goutte à goutte" à travers leurs propres réflexions, et même à travers leurs propres défauts, qualités et défauts qui servent en quelque sorte de filtre de transmission de la vie, progressif, pédagogique pour que les enfants eux-mêmes se situent, se positionnent, définissent leur rôle à savoir ce qu'ils vont être : acteur, président, ou star d'Hollywood. Mais on ne peut pas être tous les trois à la fois.

Et nous comprenons bien que la famille a été en quelque sorte comme disloquée de l'intérieur, par un langage qui s'est imposé comme un langage uni­versel, une sorte de religion simplifiée. Et il y a beau­coup de petits livres qui vont dans ce sens-là, en croyant qu'une espèce de religion, une sorte de lan­gage un peu universel ou on se reconnaîtrait les uns les autres, où l'on passerait par-dessus les frontières des langages, des différentes particularités, ce qui permettrait d'assurer une paix sur cette terre. En fait on a tué les particularismes de chaque pays, on a tué les particularismes de chaque famille, en faisant croire à chacun qu'on pouvait baigner dans une espèces de sauce universelle, dans une culture universelle, où l'on pourra accéder à tout. Et en accédant à tout, on se perd peut-être.

Et Benjamin Barber, tout américain qu'il soit, reconnaît à un endroit très intéressant de son ouvrage que la France cocorico, la France, pour une fois, s'est bien battue : "La culture distinctive de la France, sa fierté nationale parfois excessive mais toujours opiniâtre, son obstination enfin à protéger sa langue, ses films et son héritage culturel de toute américanisation, tout cela peut de l'extérieur sembler rétrograde et ridicule, mais la France défend la diversité culturelle pour le plus grand bien du monde entier". Alleluia. Pour une fois que nous sommes encensés par nos cousins lointains.

Il y a quelque chose de vrai dans cette affir­mation. Et nous pouvons aussi l'entendre sur le plan de la famille. L'Église, excusez-moi de récupérer un peu, en défendant la famille, défend ces mêmes parti­cularismes, non plus sur le plan national auquel je crois moins, mais en tout cas sur le plan local, fami­lial. Elle défend ces cultures qui sont les nôtres, qui sont celles de votre cuisine, de votre passé, de vos ancêtres, de vos grands-parents, que vous transmettez à vos enfants qui sont ces cultures locales, ces langa­ges, tous ces petits mots de la famille qui font que c'est comme cela qu'on apprend le langage par lequel les enfants vont pouvoir un jour accéder à quelque chose de plus grand. Ainsi ils vont surtout pouvoir se reconnaître dans une vocation, dans un métier, dans une façon un jour de rentrer dans ce réel. Car com­ment voulez-vous maintenant que les enfants se re­connaissent au milieu de ce chaos des rôles ? Il n'y a pas d'autre solution, à part Dallas et des choses sem­blables, être bien peigné et voguer sur des navires en carton, comment réussir sa vie, puisque tous ceux qui sont sur l'écran apparemment la réussissent ou que tous ceux dont on parle doivent réussir.

Comment voulez-vous que l'enfant à la fois absorbe le milieu familial, ce particularisme parfois étroit, nous en avons tous souffert, mais pourtant qui est nécessaire et une sorte de langage universel cultu­rel qui serait celui des médias, du petit écran, etc... Il y a, comme si il fallait redonner à la famille son sens de dépositaire d'une mémoire, d'un honneur, d'une façon d'être homme et de porter une humanité qui est tout à fait unique, qui est propre à cette famille, qui s'invente dans la famille, qu'on peut un jour contester, mais il faut le dépasser, non pas pour faire mieux, mais pour tenter, à sa manière, d'inventer quelque chose de différent, mais en héritant, à travers la lignée continue, de mes parents, de mes grands-parents et de tous les ancêtres qui constituent la mémoire de ma famille.

Et la mémoire de ma famille ne s'écrit pas sur le petit écran, elle s'écrit dans les langages, dans les récits, dans ce qu'on raconte sur le grand-oncle, le grand-père ou la grand-mère dont on rit encore main­tenant ou dont on pleure encore maintenant. Elle s'écrit dans les photos, elle s'écrit dans les souvenirs. Et c'est à travers ces photos, ces souvenirs, ce lan­gage. Evidemment Dieu s'inscrit dans cette transmis­sion. La culture chrétienne qui est la nôtre, dont cha­cun de nous a fait son propre beurre, sa propre chose, chaque famille a sa façon d'être chrétien, cette façon d'être chrétien ne peut se transmettre que de cette manière-là, et non pas de manière universelle.

Tout ce que je pourrais dire, même ici, alors que nous sommes à peine trois cents, tout ce que je pourrais dire ici est déjà une vue un peu trop générale. Il y a une façon, à vous, qui est propre de comprendre et de vivre l'évangile, qui est bien plus vivante que toutes les prédications qu'on pourrait faire dans une église et même que tout le catéchisme. Il n'y a rien de plus précieux pour transmettre l'évangile que quel­qu'un qui parle de son propre cœur de la manière dont il vit l'évangile et dont il voudrait le transmettre. Tout ce que nous pourrions dire, nous les prêtres, n'a aucun poids par rapport à cette force du témoignage dans la famille, de la façon dont le père, la mère, le grand-père, la marraine, que sais-je ? vit l'évangile et vou­drait le transmettre avec la chaleur, l'émotion qui a tenu toute sa vie face à Dieu. Je défends la famille, je défends son langage, je défends sa propre culture parce qu'elle est le lieu où Dieu peut se dire, où Dieu peut se dire et donc Dieu peut se transmettre.

Hier nous célébrions ensemble dans votre fa­mille le pré-baptême de Clara, et vous avez dit vous-mêmes : comme c'était émouvant de reconnaître, ici, dans notre famille, cette présence de l'Église. Hier, c'était votre famille qui se préparait, qui s'ouvrait par son propre langage au baptême de Clara. Aujourd'hui, tous ensemble, nous allons l'accueillir pour que, dans une dimension plus large, elle puisse s'ouvrir davan­tage. Mais vous n'êtes pas pour autant dispensés en quelque sorte, et vous le savez, de transmettre cette foi à Clara pour qu'un jour elle puisse être présente parmi nous, et la transmettre à son tour.

 

 

AMEN

 

 
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