AU FIL DES HOMELIES

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LA SAINTE FAMILLE, VRAIE OU FAUSSE FAMILLE

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année C (28 décembre 1997)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

S'il est un privilège des prêtres, et un seul, c'est que, nous, les prêtres, nous ne vivons avec ce souci terrible que vous avez, vous, les parents, vis-à-vis de vos enfants, souci de ce qu'ils vont deve­nir. Nous sommes pour le coup, bien protégés par rapport à ce qui peut être une croix, une douleur terri­ble, de mettre des enfants au monde, de les confier à ce monde en prenant le risque énorme de ne pas sa­voir ce qu'ils vont devenir, ce qu'ils vont être, et s'ils vont être heureux.

Lorsqu'on parle de famille, on parle tout à la fois d'amour, de tendresse, de complicité, d'attente, de risque, de crainte, de conflit. Et les images habituelles de la Sainte Famille nous les représentent souvent comme un peu immobilisés, comme si chacun d'eux, Joseph, Marie et l'Enfant Jésus, étaient enfermés dans leur secret. J'ai le sentiment que ces images anciennes un peu poussiéreuses donnent une drôle d'image de la sainteté, comme si chacun d'eux avait été sidéré par l'éternité, tout ça parce que Jésus est Dieu, et qu'il semblerait que, dans cette Sainte Famille, on ne se parle plus beaucoup. Joseph travaille ardemment, ses affaires marchent bien. Marie garde tout en son cœur. Et Jésus prie son Père dans sa chambre. Ces images un peu caricaturales, nettement caricaturales, où fina­lement on pourrait croire que s'est absenté de cette Sainte Famille ce qui fait le charme de la famille, ses discussions, ses paroles, ses nuits, ses fous-rires, ses complicités, ses incompréhensions, ses découvertes progressives les uns par rapport aux autres, le père par rapport à la mère, les parents par rapport à l'enfant. On a l'impression que la Sainte Famille est à l'abri de tout ça, qu'elle est comme sidérée sous la neige depuis la crèche à Bethléem et qu'elle ne bouge pas jusqu'aux trente ans fatidiques de Jésus, âge du début de sa mis­sion.

Il me semble qu'il y a quelque chose derrière cela, évidemment l'évangile n'en parle pas et cette ab­sence dans les textes a irrité les auteurs des premiers siècles. Et ils ont écrit ce qu'on appelle les textes apo­cryphes. On a inventé des choses incroyables, un petit Jésus absolument insolent à l'égard de sa Mère, qui la renvoie balader parce qu'elle ne comprend rien. Ou alors ce Petit Jésus qui, un jour de sabbat, décide de sculpter des oiseaux dans le bois, et Joseph effrayé de le voir travailler un jour de sabbat, Jésus d'un coup de chiquenaude fait envoler les petits oiseaux de bois pour lui bien montrer qu'il est au-dessus de toutes ces contingences. Et souvent dans ces textes apocryphes, Jésus les renvoie en leur disant : "Je ne suis pas Celui que vous croyez".

J'ai le sentiment, et c'est aussi celui de l'Église, que Jésus a appris avec son père, avec sa mère, qu'il y a une sorte d'apprentissage, tout l'ensem­ble de paroles qu'ils ont échangé, ils se sont appris mutuellement l'immense merveille de Dieu qui était dans leur vie. De même qu'il me paraît absolument incroyable, si j'en crois le dogme de l'Église que Jésus a assumé pleinement notre humanité, qu'il faudrait mettre Joseph et Marie hors du champ de la sexualité, comme s'ils faisaient chambre à part et qu'ils ne se parlaient plus ou ne se regardaient pas. Sujet infini­ment délicat, J'entends bien votre silence, vous vous dites : qu'est-ce qu'il va bien raconter encore ce frère Jean-François sur ce sujet-là. De fait, je n'en sais rien, puisque l'évangile n'en parle pas. Mais je suis certain qu'il y a eu de la joie et dans leurs corps et dans leurs âmes, dans la vie intime de Joseph et de Marie. J'en suis certain, sinon ça voudrait dire que la sexualité telle que nous essayons de la comprendre est une chose à rejeter et qu'elle est un pauvre moyen donné à l'humanité pour tenter d'avoir un peuple et de procréer sur cette terre.

Il y a quelque chose que nous ne comprenons pas, mais qui n'est pas dépassé, qui n'est pas mis à mort, mais qui est transformé de l'intérieur. Nous avons le sentiment que, quand l'au-delà montre son nez dans les affaires humaines, l'au-delà fige les affai­res humaines, elles les immobilisent. Pour nous l'éter­nité, cette divinité, finalement quand elle commence à pénétrer, ce que nous sommes comme homme arrête et cesse cette activité humaine. Toute l'humanité se tait. C'est vrai, mais il y a derrière cette idée-là finalement une croyance, notre croyance qu'il y a une incompati­bilité définitive et non remise en cause, entre Dieu et l'homme. C'est vrai qu'elle est impossible à comprendre, comment il y a.eu compatibilité entre tout ce qui fait que nous sommes des hommes, et Jésus l'a été en étant fils d'un homme et d'une femme, et Dieu a eu besoin de Joseph, vraiment besoin de Joseph. Ce n'était pas pour que cela passe bien dans l'évangile. Ah ! oui "mère célibataire", cela aurait fait moins bien. Mais II a eu besoin de cet homme-là vraiment présent auprès de Jésus, pour que Jésus apprenne près de son père cette filiation et découvrant à travers Joseph non pas simplement Joseph mais : comme traversant Joseph, la filiation qu'Il avait avec son Père dans les cieux.

Il y a un tableau de George de La Tour qui est très connu de tous, et qui représente Joseph et son enfant Jésus, Joseph travaille le bois avec un rabot, il me semble, et Jésus est debout tenant à la main une lampe. Et les commentateurs précisent toujours lors­qu'on regarde le tableau, que Joseph semble travailler une croix, ce qui est vrai d'ailleurs. On a l'impression que la poutre que l'on voit en perspective ressemble à la poutre transversale qui pourrait être celle d'une croix. Ce qui m'a le plus amusé, c'est que Jésus à l'air distrait, tout occupé qu'Il est par le jeu de la lumière dans sa main et que, Lui, Il n'a pas du tout les yeux fixés comme à l'avance sur la croix que son père des­sine ou sculpte, travaille, mais qu'Il est occupé comme un enfant l'est, et même comme l'Enfant Dieu, par la lumière et par la lumière qui joue sur sa propre chair. Alors évidemment on pourrait dire, c'est cette main-là même qui va être crucifiée. Tout ça est vrai, tout ça se mélange incroyablement en une scène in­croyablement humaine, mais qui ne nie pas pour au­tant ce qu'elle prévoit ou prophétise à l'avance de la mort du Christ.

Et Joseph et Marie pouvaient sentir, comme vous le sentez comme parents, qu'il y avait un risque énorme à cette incroyable innocence qu'ils sentaient et devinaient dans l'Enfant Jésus et que pouvait Lui coûter la mort. Ca, c'est fort possible que Joseph et Marie l'aient connu et qu'ils en ont parlé et qu'ils ont été à la fois émerveillés de voir ce que Dieu faisait dans l'Enfant, ce qu'Il faisait en chacun d'eux comme père et comme mère, car j'imagine bien qu'ils se sont accomplis dans leur maternité et dans leur paternité, et en même temps ce même émerveillement était comme non pas abîmé, mais animé du risque énorme de l'Amour que Dieu faisait transparaître, laissait ap­paraître à travers cet Enfant et qui pouvait Lui coûter la mort.

Le problème, c'est que comme nous pensons qu'il y a incompatibilité entre l'éternité et le temps, entre Dieu et l'homme, lorsque nous pensons Dieu, nous nions tout ce qui précède, c'est-à-dire que pour nous quand l'au-delà, ce quelque chose de Dieu vient dans l'homme, l'homme cesse d'être un homme. C'est comme si nous disions tout à l'heure que dans le pain et le vin, ils cessent d'avoir le goût et l'apparence du pain et du vin, parce que qu'ils sont le corps et le sang du Christ. Le corps et le sang du Christ empruntent le chemin du pain et du vin pour qu'ils restent pain et vin afin que nous le mangions et le buvions et que nous puissions le recevoir pleinement, l'intégrer à notre corps.

Contrairement aux apparences, et c'est là que pour nous l'Incarnation est si difficile à comprendre, et nous sommes là comme au seuil de l'évangile, c'est qu'il y a non pas incompatibilité, mais il y a une façon que Dieu choisit d'assumer tellement l'humanité qu'elle en est honorée, elle n est pas dépassée parce qu'elle ne sert à rien, elle n'est pas une sorte d'écha­faudage préliminaire qu'on va ensuite éliminer, c'est l'humanité dans tout ce qu'elle est qui va servir à la divinité de pouvoir se révéler. C'est un hommage permanent à nos instants, à nos gestes, à nos pensées, à tout ce que nous sommes en tant qu'hommes, qui permet à Dieu de se dire totalement, c'est-à-dire qu'il n'y a pas seulement compatibilité, mais un mariage, il y a une noce permanente entre la vie humaine et la vie de Dieu, et c'est cela que nous confessons dans les sa­crements. On ne fait pas semblant de mettre de l'eau sur la tête des enfants ou de les plonger, non met vraiment de l'eau, comme on va vraiment manger du pain et du vin mais qui seront vraiment en même temps le corps et le sang du Christ. C'est cela la nou­veauté de l'évangile.

Et cela commence à la Sainte Famille, ce n'est pas une fausse "Sainte Famille" qui a l'air d'être comme nos familles, mais en fait hors de tous les problèmes familiaux. Il y a eu dans la Sainte Famille sans que nous puissions en dire plus, puisqu'il y a comme un secret, je veux dire un secret qui nous laisse pressentir le trésor même de leur vie, l'intensité d'amour, et ne pouvait se dire qu'à l'intérieur de la famille. Faut-il qu'ils se soient aimés, si Dieu nous aime, pourquoi Joseph, Marie et l'Enfant Jésus au­raient-ils été sans amour les uns pour les autres ? Il y a une immense joie dans cette famille-là qui préfigure et qui prépare tout l'Amour de Dieu pour chacun de nous. Ce n'est pas possible autrement.

Alors, frères et sœurs, c'est l'hommage que Dieu nous rend, à nous, à nos pères, à nos mères, à nos enfants. En choisissant d'emprunter si patiem­ment, trente ans, c'est long, si patiemment tous les détours, tous les contours de la vie humaine, sans rien ôter, sans rien omettre, c'est-à-dire que Dieu a vrai­ment tellement aimé l'humanité qu'Il a pris le temps de vraiment la vivre avant de dire ce qu'Il y cachait. Trente ans et trois ans pour se révéler à ceux qui vont l'entourer, on entend la proportion. Trente ans où Dieu s'est dit : "cette vie-là, Je vais essayer de la vivre comme ils la vivent eux-mêmes, d'en goûter les joies, d'en goûter les nuits, d'en goûter les jours, d'en goûter les saisons, les matins, de goûter la douceur de ma mère, de goûter ce que Je peux recevoir de mon père, ce qu'il m'apprend jour après jour comme un enfant apprend auprès de ses parents". Et Il l'a vraiment vécu.

Alors on dit: pourquoi l'évangile ne le ra­conte-t-il pas ? J'allais dire un bonheur n'a pas d'his­toire. Et d'ailleurs quand on raconte dans nos familles nos histoires, on raconte les faits les plus percutants, les souvenirs un peu anecdotiques. Et qu'est-ce qu'on raconte dans l'évangile ? Cette fameuse fuite, cette fameuse "fugue" (entre guillemets) à Jérusalem quand ils l'ont retrouvé chez les docteurs. Ou l'on raconte différents événements un peu marquants. J'allais dire c'est pour cacher, sans vouloir ne pas le dire, l'im­mense bonheur, tout ce travail qui est le lieu que la famille donne à chacun de nous et qui a été la vie de la Sainte Famille.

Alors évidemment il y a une chose sur la­quelle je vais rester et qui m'interroge beaucoup, c'est que Joseph est absent de la fin de la vie de Jésus. Cela m'est apparu ce matin, et cela met par terre tout ce que je viens de raconter. On pourrait recommencer à zéro en disant non pas l'inverse. Mais, de fait, il y a une absence, il y a une absence qui m'embête beaucoup c'est que Joseph n'est pas là, à Jérusalem. Alors on pourrait imaginer qu'il est mort, non pas qu'il a divorcé, cela ne marcherait pas. Mais c'est vrai qu'il y a quelque chose. Effectivement tout n'est pas dit. C'est l'interrogation sur laquelle je vous laisse. Après tout, ce n'est pas la peine d'avoir des réponses à tout. Il y a une absence de ce premier jour qui s'effaçait devant la révélation de Dieu, devant la révélation de Dieu comme Père. Je n'en sais rien. C'est vrai qu'il y a sur la Sainte Famille un "tout n'est pas dit", mais ce n'est pas une raison pour aller inventer des choses comme je l'ai fait, mais surtout ce n'est pas une raison pour les immobiliser dans des images trop pieuses et trop poussiéreuses dans lesquelles effectivement chacun d'eux aurait vécu comme à l'écart des autres, gardant en lui-même un secret trop lourd à porter et qu'ils auraient eu de peine et de malheur et de tristesse.

Ce que je voudrais dire, c'est que cette Sainte Famille-là n'a pas dû vivre dans la tristesse et que, pour terminer là-dessus, Joseph et Marie ont dû vivre, dans l'intimité de leur couple, quelque chose que nous ne pouvons pas comprendre et qui n'était pas une né­gation de ce qu'ils étaient comme homme et comme femme, mais qui au contraire les amenait à un épa­nouissement par-delà même sexualité, à l'intérieur même de leur sexualité, est le dialogue même de 1'amour de Dieu et des hommes. Toute la Bible est traversée par ce dialogue de l'homme et de la femme qui commence par celui d'Adam. J'allais dire terrible cantique de l'homme et de la femme, mais ce cantique sera repris tout au long de la Bible pour s'achever dans le long dialogue entre le Christ et l'Église. Et Joseph et Marie sont à un moment donné ce relais, ce dialogue de l'homme et de la femme qui, devant les yeux de Jésus, devant l'Enfant Jésus, redit cet Amour éternel de Dieu. Ils se sont aimés et c'est cet amour que Jésus-Dieu reçoit, dont Il se nourrit pour ensuite l'offrir à tous les hommes.

 

 

AMEN

 

 
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