AU FIL DES HOMELIES

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LA FAMILLE, LIEU D'ENRACINEMENT ET DE DÉPASSEMENT

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-15 + 19-23; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année A (27 décembre 1998)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, le philosophe contemporain Paul Ricœur, voulant parler des symboles qui sont tout à la fois le matériau de nos rêves, de notre inconscient, de cette part de nous-même qui remonte très profondément à notre petite enfance, ces symboles qui sont aussi le langage des poètes, c'est-à-dire celui de la plus haute créativité humaine, et le langage de la Révélation c'est-à-dire celui de la com­munication entre Dieu et l'homme, voulant donc par­ler des symboles, le philosophe Paul Ricœur écrit ceci : "L'expression de la part infantile et instinctuelle de nous-mêmes est aussi le moyen propre d'anticipation de nos possibilités d'évolution". Et il continue : "L'immersion dans notre archaïsme et l'archaïsme de l'humanité est la voie possible d'une découverte, d'une prospection, d'une prophétie de nous-mêmes". Au­trement dit, ce qui touche aux racines les plus profon­des, les plus primordiales de notre être est aussi le lieu de jaillissement de ce qu'il y aura de plus nouveau, de plus original dans notre personnalité. Il n'y a pas d'un côté ce qui serait archaïque, instinctif, sous-conscient, sous-humain, et puis d'un autre côté ce qui dépasserait l'homme. C'est le même lieu où nous plongeons dans nos racines les plus fondamentales, et d'où se lève ce qu'il y a de plus neuf en nous, et quoi de plus neuf sinon le fait que Dieu, non seulement nous a créés, mais nous recrée sans cesse, c'est-à-dire nous remet sans cesse à neuf.

Alors, je voudrais appliquer cette réflexion de Paul Ricœur faite à propos du langage symbolique, à la famille. Et d'abord, puisque c'est ce que nous célé­brons aujourd'hui, si vous le voulez bien, à la Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph. Quand on veut faire de la Sainte Famille le prototype de nos familles, on est quelquefois un peu gêné parce qu'il n'y a pas exactement les mêmes relations entre les membres de cette famille : L'enfant n'est pas de Joseph, Marie est l'épouse de Joseph, mais elle a un enfant qui vient d'ailleurs. Bref ce n'est pas exactement la même chose que dans nos familles humaines, et alors, souvent, pour donner un contenu à la comparaison, l'on se ra­bat sur ce qu'on appelle les vertus familiales. Et bien ! Je voudrais essayer de manifester une caractéristique de la Sainte Famille qui est d'une très grande profon­deur et qui peut et doit s'appliquer à nos familles, avec la même profondeur.

Entre Jésus, Marie et Joseph, il y a tout d'abord une relation d'enracinement de l'enfant dans ce qu'avec Ricœur j'appellerai "l'archaïsme de l'hu­manité", car si Jésus naît de Marie, si Jésus reçoit Joseph comme père nourricier, c'est pour s'enraciner dans cette vieille humanité, dans cette vieille huma­nité marquée, dès les origines, par le péché. De Marie, Il reçoit notre nature humaine, notre nature blessée qu'Il va venir restaurer. De Joseph, Il reçoit la filiation davidique, l'enracinement dans Israël, dans la pro­messe de Dieu faite à David et auparavant à Abraham. Autrement dit, si Jésus naît dans cette famille où il y a Marie et Joseph, c'est pour recevoir d'eux le fonde­ment humain, l'enracinement humain qui est néces­saire, indispensable pour l'Incarnation, et donc pour notre salut, car si Jésus, Dieu, ne s'était pas fait vrai­ment homme, homme comme nous, homme de notre race, de notre histoire, homme créé en Adam et por­tant notre péché par la faute du péché d'Adam, si Jé­sus ne s'était pas enraciné de cette manière, Il ne nous aurait pas sauvés, Il aurait peut-être sauvé les anges ou que sais-je d'autre, mais pas nous-même. Il fallait qu'il soit notre frère pour qu'il puisse prendre sur Lui nos racines, nos profondeurs, nos abîmes, notre in­conscient obscur et pécheur.

Et en même temps cette Sainte Famille est le lieu où surgit, d'une manière parfaitement typique, et je dirais plus caractéristique que dans n'importe quelle autre famille, le mystère unique de l'enfant, car cet enfant, dès l'âge de douze ans, Il le dira à Jérusalem, à son père et à sa mère : "Ne saviez-vous pas que Je dois être aux affaires de mon Père" (Luc 2, 49), car cet enfant vient d'ailleurs, et cet enfant va ailleurs, et cet enfant n'est pas seulement la propriété de Marie, de Joseph, mais Il est appelé à échapper d'une certaine manière aux limites de cette famille, ne dira-t-Il pas Lui-même en parlant de ses disciples : "Quiconque écoute la Parole de Dieu est pour Moi un frère, une sœur, une mère" (Mc 3, 35). Jésus est venus pour, d'une certaine façon, faire éclater les limites de cette Sainte Famille dans laquelle Il s'enracine. Et donc dans sa relation avec Marie et Joseph car c'est l'amour de Marie et de Joseph pour Jésus qui ont été le terrain, le terreau de ce surgissement de sa mission divine, Jésus est venu pour dépasser, pour transfigurer, pour emmener plus loin cette famille dont il tirait pourtant sa substance humaine.

Je crois qu'il en va ainsi de toutes nos familles, car une famille humaine, c'est à la fois le lieu où l'enfant trouve tout : tout ce qu'il est, il le re­çoit de son père et de sa mère, c'est dans leur bras, c'est dans le sein de sa mère, c'est dans le regard de son père qu'un enfant puise sa vérité humaine, sa vé­rité personnelle, et au départ il n'est que réception, il n'est qu'accueil, tout en lui est comme une sorte d'ab­sorption de ce qui lui est donné, de ce qui lui est communiqué avec tout l'amour que ses parents met­tent en cette communion avec lui. Et pendant cette communion, ce don que les parents font à leur enfant, ce n'est pas pour l'emprisonner dans leur amour, ce n'est pas pour le garder dans les limites de la famille, ce n'est pas pour en faire un objet, fût-ce de contem­plation émerveillée, c'est pour que cet enfant devienne un autre, un autre être, unique, nouveau, inédit, fa­çonné par tout ce que ses parents lui ont donné certes, mais en même temps créé à nouveau, une nouvelle invention, une nouvelle réalisation de l'humanité qui n'a jamais eu de précédent et que précisément son père et sa mère vont favoriser de tout leur amour, non pas pour mettre la main sur lui et pour le garder, mais au contraire pour qu'il s'épanouisse dans son origina­lité, et qu'il devienne pleinement cet être humain qu'ils ont voulu et qui sera différent d'eux-mêmes et différent de ce qu'ils ont rêvé, différent de ce qu'ils ont pu imaginer de plus grand et de plus beau. Car ce n'est pas la réalisation d'un rêve des parents qui se produit dans l'enfant, mais c'est la réalisation de sa propre destinée, c'est la réalisation de ce germe qu'ils ont déposé en lui et qui va s'épanouir d'une façon unique et différente.

Et je voudrais dire que le sacrement du bap­tême, du baptême d'un petit enfant, tel que nous allons le célébrer maintenant avec Jean et Paul, ce sacrement manifeste, je crois, de façon très tangible ces deux aspects du rapport famille-enfant, parents-enfant. D'une part parce que Jean et Paul sont trop petits pour demander quoi que ce soit, pour désirer le baptême, pour accomplir un acte de foi, parce qu'ils sont trop dépendants de leurs parents pour pouvoir poser un acte autonome, ce sont le papa et la maman qui vont dire : "Je crois", ce sont le papa et la maman qui vont dire : "Je veux être baptisé dans cette foi", "Je veux que Paul soit plongé dans cette présence de Dieu", ce sont les parents donc qui, d'une certaine manière, font tout dans ce baptême, au plan des actions posées, voulues, librement décidées. Et en même temps cela même que vous allez faire, vous, les parents de Jean et de Paul, cela même que vous allez faire, c'est consentir à un dépassement radical dans la demande même que vous faites, car ce que vous allez demander pour vos enfants, vous allez demander qu'ils soient non seulement vos enfants, mais qu'ils deviennent enfants de Dieu, c'est-à-dire que le plus profond d'eux-mêmes, tel que vous allez le demander et le désirer va vous dépasser, vous dépasser radicalement. C'est dans la foi, donc dans cette sorte de plongée dans un au-delà de vous-mêmes, que vous allez de­mander pour Paul et pour Jean le baptême. Vous allez donc, tout en prenant entièrement cette responsabilité à sa place, le projeter en quelque sorte au-delà de vous-mêmes, au-delà de vos propres limites, au-delà de tout ce que vous pouvez penser, concevoir, imagi­ner, vouloir. Vous allez vouloir pour eux bien plus que ce que vous êtes, bien plus que ce que vous leur avez donné, bien plus que ce que vous pourrez jamais leur donner. Vous allez désirer, demander, vouloir pour eux qu'ils deviennent enfants de Dieu, c'est-à-dire qu'ils reçoivent cette nature divine qui nous dé­passe de toutes parts, mais qui va, comme un germe, s'enraciner en eux pour, petit à petit, grandir, s'épa­nouir et devenir plénière le jour où ils diront : "Oui, ce baptême que mes parents ont voulu pour moi, je le fais mien pleinement, j'adhère à cette foi, je me veux enfant de Dieu".

Alors vous le voyez, la célébration que nous allons faire est une célébration qui nous donne le sens de la famille, tel que j'essaye de vous le suggérer ce matin, c'est-à-dire a la fois le terreau indispensable, nécessaire, fondamental, qui donne tout, et en même temps le point de départ d'un surgissement, d'un jail­lissement, d'un au-delà, d'une nouveauté, d'une radi­cale différence qui est celle que vous voulez pour Paul et pour Jean. Alors si vous le voulez, nous allons tous ensemble célébrer ce baptême, célébrer chacun, tous, ce que nous sommes pour nos enfants, ce que chacune de nos familles est pour les enfants qu'elle a mis au monde, nous allons tous ensemble célébrer ce don, cet enracinement, mais ce don qui se veut ouvert, qui se veut sans recherche, sans repliement sur soi, qui se veut entièrement gratuit et entièrement tourné vers un avenir qui nous dépasse.

 

 

AMEN

 

 
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