AU FIL DES HOMELIES

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LA FAMILLE LIEU DE MORT ET DE RÉSURRECTION

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année B (26 décembre 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, permettez-moi en ce lendemain de Noël de vous inviter à nous encanailler un peu. Je veux commencer par une citation d'un auteur que j'aime assez, ce n'est pas un grand auteur, c'est un journaliste du Nouvel Obs, plutôt le genre "gauche caviardé" que la "gauche caviar", il s'appelle François Reynaert et il a écrit un petit ouvrage qu'il a intitulé : "Nos années vaches folles", tout ce qui a changé dans notre vie quotidienne. C'est une réflexion assez drôle, pas mal d'humour, assez critique, un peu vitriolé, sur ce qui s'est passé depuis une quinzaine d'années à peu près et cette réflexion porte sur ce que signifie aujourd'hui la modernité, et, bien entendu, il consacre un chapitre à la famille.

D'abord, il critique tous les relents passéistes qui animent la réflexion sur la famille, voilà ce qu'il dit, je vous le lis, c'est assez drôle : " Dès que le débat social en vient sur ce sujet de la famille, tout le monde tremble comme des petits vieux, ils s'em­brouillent comme des rosières, ils ne savent plus enfin que s'accrocher à la seule canne qui leur paraît sta­ble, celle de la nostalgie, du modèle ancien, de la tradition, un truc fantasmé qu'ils ne vivent pas et qui n'a jamais vraiment existé, évidemment, mais qui a un nom qui résume tout : la famille. La famille ... la­quelle ? Tout le monde a une famille. Mais non, quand aujourd'hui on crie : la famille`e, on ne pense qu'à un seul modèle, la famille de toujours. Qu'est-ce que la famille de toujours ? Et bien, c'est comme sou­vent avec "de toujours", ça veut dire "comme quand j'étais petit", c'est-à-dire entre papa, maman, deux enfants, un chien nommé Jappy, une 203 pour partir en vacances sur la N.7."

Il continue en disant : "Ne me prenez pas quand même pour un vieux grognon, mais je n'aime pas ce discours officiel sur la famille et voici pour­quoi. Ce qui m'exaspère ce n'est pas la famille en tant que telle, c'est la "gnangnanterie bêtasse" avec la­quelle ce thème est utilisé socialement. D'abord parce que cette utilisation un peu nunuche d'un modèle dé­terminé qui n'existe plus pour personne, bloque toute évolution, et surtout, parce que ce faisant, on oublie cette loi simple et essentielle : une famille parfaite, ou plutôt un modèle familial parfait, ça n'a jamais existé, ça n'existe pas, ça n'existera jamais. Mais bien sûr, contrairement à ce que croient quelques nigauds, une famille avant tout, ça n'a pas pour fonction de rendre les gens heureux, ou de transmettre un héritage, ou de gagner sur les impôts, cela sert d'abord à fabriquer des névroses. Cela a toujours été comme ça, ça sera toujours comme ça, c'est une loi fondamentale et im­muable, et je le rappelle, ce grand barbu qui l'a dé­couvert, ce viennois à lunettes, là ... comment s'ap­pelle-t-il déjà ? Sigmund quelque chose, et bien, ce Sigmund quelque chose donc qui a étudié toutes ces choses avec beaucoup d'intelligence n'était, je le rap­pelle, ni le produit traumatisé d'une famille en kit, ni le fils d'un père reparti vivre en Pacs avec un mar­chand de divans, et il eut pourtant, me semble-y-il sur ces questions de famille et d'éducation le seul mot définitif et saint que je connaisse, faites comme vous voulez, de toute façon, vous ferez mal."

Pas très encourageant pour un lendemain de Noël. Mais, je dois dire, pas si faux que ça. Je suis d'accord pour reconnaître que Reynaert n'est certai­nement pas une autorité en la matière. Je tiens toutefois à préciser qu'il n'est ni marié, ni Pacsé ! La seule expérience de vie familiale très lointaine qu'il connaît, c'est celle qu'il avoue dans son bouquin, quand il dit que de temps en temps il invite sa voisine de palier qui a le doux surnom de Floflo, pour lui faire des salsifis à la crème qu'il a cuisinés lui-même. Avouez que c'est un peu restreint pour pouvoir parler d'autorité sur le problème de la famille. Mais en fait, il a quand même raison sur un point, c'est que la famille ne peut en aucun cas être une sorte de valeur refuge comme un compte au Luxembourg. Cela n'est pas possible, parce qu'il a raison de dire qu'il n'existe pas de famille en soi, qu'il n'existe pas de famille modèle et idéale, même si, reconnaissons-le parfois avec un tout petit peu d'hypocrisie on fait beaucoup pour donner l'impression que cela existe, surtout chez soi, et que la famille, c'est "nos familles". Et qui peut dire que dans nos familles cela va toujours très bien, que toutes les valeurs sont uniformément et unanimement respectées dans un enthousiasme féroce, tous les oreilles dans le sens de la marche et en chantant des hymnes et des cantiques, ce n'est pas vrai. La famille est un lieu de joie, c'est très sûr, c'est aussi un lieu de souffrance, c'est un lieu de profond bonheur, c'est sûr, aussi un lieu dans lequel se déroulent un certain nombre de malheurs parfois irréversibles et c'est pour cela qu'on parle tant de sa famille ou de nos familles, c'est parce que c'est le lieu dans lequel il y a le plus de suspens, c'est le problème fondamental de nos existences, mais pas tout blanc, pas non plus tout noir, comme dit Reynaert, c'est un lieu où il se fabrique des névroses, Mais on peut les appeler des "destins", le destin de chacun d'entre nous. Si on se bat tellement pour la famille, c'est parce qu'on sait qu'elle est le creuset de la personnalité de tout un chacun.

C'est par là que je voudrais recommencer. Au fond, qu'est-ce que c'est qu'une famille ? Une famille, c'est l'endroit où l'on naît, sans qu'on ait choisi ses parents, et d'ailleurs sans que nos parents nous aient choisis, puisqu'il y a une certaine statistique dans la rencontre des gamètes qui fait qu'on n'est pas sûr que les enfants aient les yeux bleus, peut-être qu'on va y arriver, mais à mon avis ce n'est même pas souhaita­ble. En tout cas, la famille, c'est le départ, c'est un lieu qui s'appelle d'ailleurs un "foyer", c'est très beau, le lieu où brûle le feu, et c'est là où on débarque comme individu. Individu, qu'est-ce que cela veut dire ? ça veut "unique", et cela commence toujours de la même manière : on n'a jamais vu un bébé comme celui-là, il est le plus beau, regardez ses yeux, jamais on ne pourra en faire un autre pareil, il est absolument uni­que, on le porte au pinacle, et c'est une certitude que nous partageons très vite, et que nous gardons assez longtemps. On se trouve tous des individus prodi­gieux et uniques. Et pourtant ? Et pourtant, cela ne peut pas durer car la famille, contrairement à ce qu'on pense aujourd'hui, n'est pas l'entreprise spécialisée dans la promotion de l'individu dans son individualité, mais la famille, c'est ce qui va faire passer un individu qui arrive, qui débarque au statut de personne, j'en­tends : quelqu'un ! Par le travail, qui s'accomplit dans la famille, par ses relations extrêmement compliquées qui va des bisous et des câlins à de temps en temps une petite fessée quand même bien sentie, par ce pro­cessus extrêmement bien dosé et calculé, même s'il est souvent improvisé, par ce procédé, on arrive à faire comprendre à ce petit bout de chou ou à cette petite chipie, qui se croit absolument unique au monde, et c'est normal que la grand-mère se mette à quatre pattes devant eux pour leur offrir des gâteaux et de calissons, parce qu'ils sont les plus beaux du monde, et que ce n'est même pas la peine de dire merci, on va passer de cette espèce d'individu humain, de cette matière humaine à l'état brut à une personne humaine. Heureusement, la famille n'aura pas l'exclu­sivité du problème, on partagera très vite avec l'école, le professeur d'équitation, de flûte etc ...

Reste à savoir si cela marche aussi bien, c'est un autre problème. Toujours est-il qu'on démarre de cette pâte humaine à l'état brut singulière et unique, et par un travail permanent de la relation des parents avec les enfants, des enfants avec les frères et sœurs, et d'ailleurs comme ils se considèrent comme absolu­ment uniques, c'est pour cela qu'ils ne sont pas contents quand la petite sœur arrive, parce que tout d'un coup les privilèges de l'unicité repassent sur la petit sœur ce qui est quand même le traumatisme le plus grave et tous ceux qui sont des aînés ici pourront l'avouer humblement, de passer de ce privilège unique de se sentir unique, au fait de se sentir une personne, c'est-à-dire quoi, de pouvoir vivre en communion la plus harmonieuse possible entre les membres proches, père mère, et frères et sœurs et puis petit à petit d'élargir le cercle. Autrement dit, on naît comme une sorte d'entité unique, et l'on devient un être de com­munion, d'échange, de prise de responsabilité, de res­pect commun de la loi et de reconnaissance et de res­pect mutuel les uns vis-à-vis des autres. Ce n'est pas facile ! Ce n'est facile pour personne, et personnelle­ment, je suis même étonné qu'on ait pu dans les mi­lieux chrétiens faire une idéologie tellement exaltante de la famille, quand on pense que la plupart des mo­dèles de familles qui nous sont proposés dans l'An­cien et le Nouveau Testament, ce sont des modèles souvent assez dramatiques.

Le texte admirable que nous avons lu tout à l'heure sur la foi d'Abraham, au moment où il est confronté à la mort, il est vieux, il est pour la mort, et c'est dans la mort que surgit la possibilité de la vie, c'était tellement frappant pour les anciens, que lorsque l'épître aux Hébreux a relu les textes d'Abraham, elle ne s'est souvenu que de cela : Abraham était déjà mort, le sein de Sara aussi était déjà mort, et cepen­dant ils ont pu devenir une multitude de croyants, un peuple nombreux.

Dans la famille de Jésus, c'est un peu la même chose, ce Jésus qui fait une fugue au Temple, ce Jésus qui termine mal, il termine quand même sur une croix, pour une mère ce n'est pas évident d'avoir donné la vie à un enfant qui termine sur une croix. Tout cela nous montre que d'une manière ou d'une autre la notion de famille telle que la foi chrétienne l'a comprise, ou devrait la comprendre, n'est pas du tout celle d'une valeur refuge, pourquoi ? C'est précisé­ment ces textes qui nous le disent. Si la famille est le lieu d'avènement de nous-mêmes comme personne, nous ne pouvons arriver à être vraiment des personnes que par un minimum de mort à nous-mêmes. Ce n'est pas possible autrement. C'est vrai que nous naissons comme êtres de désir, c'est vrai aussi que nous nais­sons avec toutes nos singularités et toutes les capaci­tés, c'est vrai que nous naissons avec toute cette puis­sance de violence qui nous habite tous les uns les autres, c'est vrai que même la famille à certains mo­ments peut être un milieu dans lequel s'exerce une violence, parfois très fortes, il y a des violences af­fectives, comme il y a des violences agressives, il faut quand même le savoir. Mais à travers tout cela, il faut apprendre aussi bien du côté des enfants que du côté des parents à mourir à cela. Il faut apprendre à mourir pour devenir quelqu'un, et quelqu'un qui n'est pas exactement celui que nous étions au point de départ. Il y a donc dans le mystère même de la famille un pro­cessus de mort et de résurrection. C'est pour cela que lorsque Siméon dit à la vierge Marie :"Un glaive transpercera ton cœur", je crois qu'on peut très bien le comprendre évidemment du moment de la mort du Christ, mais on peut le comprendre aussi de tout ce mystère de l'éducation de Jésus-Christ qui a été de faire advenir cet enfant, petit à petit, à la plénitude de la vie humaine telle qu'il devait la vivre et la mani­fester au monde, et pour la Vierge Marie à travers un certain nombre d'efforts et de renoncements et de difficultés.

Frères et sœurs, je crois qu'il y a là quelque chose de très profond et de très vrai. Si les familles peuvent être chrétiennes, ce n'est pas en vertu de la configuration à une sorte d'idéal qui planerait tout inscrit, tout gravé ou balisé, c'est en fait parce que la famille est le lieu de l'histoire de chacun d'entre nous. En fait, l'histoire la plus profonde que nous gardons dans notre cœur, au fond de nous-mêmes c'est notre histoire familiale, et c'est pour cela qu'on aime ra­conter les histoires des grands-parents et que cela pas­sionne même les petits et arrière-petits-enfants, c'est parce qu'on sent là que cela touche un mystère d'his­toire dans nos racines mêmes, c'est là que nous avons été forgés, c'est là que nous avons été façonnés. La famille est donc ce lieu de notre histoire et de notre surgissement à l'histoire humaine, et ce n'est pas un hasard de dire : "nous sommes le fils d'un tel, le père ou la mère d'un tel ..." à ce moment-là se dit quelque chose de mon origine, se dit quelque chose de cet acte profond de la paternité que j'ai pu exercer à l'intérieur d'une vie familiale. C'est cela d'abord qui compte : c'est cette inscription dans une histoire. Et c'est peut-être là le danger le plus grave du clonage et des cho­ses comme celles-là, c'est qu'on ne saura plus qui est le fils de qui et qui est le père de quoi ! c'est le brouillage des pistes de la filiation. C'est peut-être la chose la plus atroce qui soit, c'est de vivre en étant le fils de personne et le père de nulle part. C'est la pre­mière chose, la famille c'est le lieu de surgissement de l'histoire, et puis ensuite, cette histoire si elle est chrétienne, dans le cas d'une famille où l'on croit, cette histoire est livrée à cette loi profonde de la mort et de la résurrection. La famille est le lieu dans lequel on peut effectivement naître comme individu, mourir à soi-même et ressusciter comme une personne, et c'est d'ailleurs parce que nous vivons ce mystère-là à l'intérieur d'une famille, que le but même de la famille humaine, c'est l'émancipation. Qu'est-ce que veut dire l'émancipation ? C'est dire à quelqu'un : à cause de notre amour de parents nous t'offrons la possibilité de vivre une liberté qu'au départ tu ne soupçonnes pas, de pouvoir vivre ta liberté non pas dans le n'importe comment d'un individualisme effréné, mais de vivre ta liberté comme la possibilité de communion avec tous tes frères dans le respect et l'amour fraternel.

Et puis ensuite, c'est aussi pour cette raison que la famille humaine peut devenir le lieu et le creu­set de l'éclosion de notre appartenance à l'Église, parce que si on veut appartenir à l'Église, et s'il est vrai que l'Église est d'une certaine manière une fa­mille, c'est précisément parce qu'elle n'échappe pas à cette loi-là. Qui que nous soyons, chrétiens baptisés, nous avons à vivre tous, chacun pour soi et tous en­semble le mystère de la mort et de la résurrection de cette existence d'ici-bas pour entrer un jour dans la plénitude même du monde de la résurrection et du Royaume de Dieu.

Ainsi, je dirais à travers cette fête de la Sainte Famille, ce n'est pas cette "gnanganterie bêtasse" dont nous parlait François Reynaert, mais c'est le mystère même de la mort et de la résurrection de chacun de nous à la fois à la vie humaine, à la société humaine et à cette société de Dieu qui est l'Église que nous célé­brons aujourd'hui. Autrement dit c'est une manière de nous dire que s'il est né hier c'est pour la Pâque de­main, si nous sommes nés hier, c'est pour notre Pâque demain, c'est pour notre mort et pour notre résurrec­tion. Si nous voulons croire vraiment et surtout vivre vraiment le fait que la famille est un lieu de salut, est un lieu de mort et de résurrection, ne nous hâtons pas trop de nous réfugier dans des nostalgies ou dans des passéismes, sachons que la vérité de la famille n'est pas dans son passé, elle est dans l'avenir que Dieu lui ouvre, puissions-nous en être les témoins.

 

 

AMEN

 

 
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