AU FIL DES HOMELIES

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MANÈGE … CABANE … ROUTE VERS LE PÈRE

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-15 + 19-23; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année A (30 décembre 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Je ne sais pas Monseigneur si vous avez le temps et le loisir d'emmener vos neveux et nièces faire du manège ? J'ai fait l'expérience moi-même d'emmener mes neveux et nièce faire du manège. C'et un peu lassant, au bout d'un moment pour des raisons psychologiques qu'on ne peut pas explorer, cela ne doit pas s'arrêter, non pas le manège, mais de gagner une partie gratuite, de tourner en rond, et encore tour­ner en rond avec les enfants, et je me posais la ques­tion de savoir pourquoi ma nièce, la plus grande en tout cas, avait le plus grand plaisir de me faire signe pour me dire bonjour, on s'était quittés il y avait à peine deux minutes, et qu'on allait se retrouver très rapidement. Puis en fait, derrière ce manège, il y a ce plaisir de l'enfant à commencer un premier voyage d'exploration du monde, en sachant où retrouver la famille. Le point fixe, c'est la maman, c'est l'oncle, le prêtre, l'évêque, qui est à un endroit donné et qu'on peut saluer lorsqu'on passe, et l'on repart pour un voyage extraordinaire sur un cheval de bois avec le­quel on peut imaginer des tas de rencontres possibles ou impossibles. Et l'enfant de fait, a besoin de sa fa­mille comme un point fixe à partir duquel, il va aller plus loin, puis un peu plus loin, puis de plus en plus loin. Nous avons commencé dans le berceau en explo­rant d'abord les petits lapins, en explorant la distance entre le regard de la mère et soi-même, puis, on a été jusqu'au manège, on a fait le tour, puis le manège ne suffira pas, j'espère, et puis on a exploré le fond du jardin, chez les grands-parents, la rivière qui est en bas, là où ne devait pas aller parce que c'était dange­reux, on y a construit une cabane, on y a attiré les petites copines, etc ... etc ...

Et un jour, on s'en va. Mais il faut toujours que, comme dans le manège, où est le point fixe et la famille pour qu'on fasse "coucou" quand on revient.

L'évangile qu'on entend aujourd'hui de l'en­fance de Jésus, quand on le lit avec les yeux et les oreilles d'un croyant, on voudrait y discerner tout de suite, l'aspect surnaturel : en, quoi Il est enfant-Dieu, donc différent des enfants qui vont sur les manèges. Au fond, Il fait comme les autres enfants, et c'est ce qui m'impressionne énormément dans cet évangile, c'est que derrière l'apparence d'extraordinaire, c'est d'abord la grande vie ordinaire de l'enfant-Dieu. Il fait comme les autres, Il profite d'un pèlerinage classique, qu'on fait chaque année à Jérusalem, de la cohue des parents et des amis qui sont dans la colonne du retour pour disparaître, et pour faire comme l'enfant au ma­nège, un petit tour ailleurs. Ce petit tour évidemment, c'est auprès des docteurs, dans le Temple, c'est déjà un peu plus loin, à la frontière, à la limite. Mais le point ultime de ce en quoi Jésus est Dieu n'est pas uniquement là. Il n'est pas uniquement dans le fait qu'il stupéfie les docteurs et les savants. D'ailleurs l'enfant écoute, interroge, et les autres sont presque hors d'eux-mêmes, au sens de l'extase, ils s'extasient de l'intelligence, de l'à propos et de la pertinence des question et des réflexions de cet enfant. Mais le point de décalage qu'il y a entre nos enfances à nous, la façon dont l'enfant explore le monde, et la façon dont Jésus explore le monde, c'est très différent.

De fait, l'enfant, à partir de son berceau, en passant par le manège et la cabane, jusqu'à toutes les expériences, englobe d'emblée, tout ! Tout ce qu'il y a au-delà, le ciel y compris. La fascination de l'enfant et sa crainte, c'est l'illimité, c'est l'infini. Nous, nous avons posé des cloisons, entre le réel, l'irréel, le natu­rel, le surnaturel, mais l'enfant envisage à partir de son royaume où il est son propre roi, avec quelques sujets comme sa mère et son père, ce qui est occasion de combats dans la famille, il faut savoir qui est roi dans la famille, est-ce que c'est la mère ou est-ce que c'est l'enfant ? Mais en fait, son regard, lorsqu'il le lance, son intelligence, lorsqu'il la laisse s'ouvrir ap­pellent avec crainte et en même temps une grande fascination, l'illimité, l'au-delà, le ciel compris. Ce qui me fait penser, moi, que l'enfant est religieux au sens profond du terme dès le début, qu'il n'émet pas des barrières de foi ou d'athéisme qui sont des notions absolument abstraites, mais qu'il essaie d'appréhender cet au-delà. Il est encouragé dans cette interrogation par le fait qu'il est lui-même absolument certain que sa vie est illimitée et qu'au fond il a à la vivre invinci­blement. Il n'est pas tout à fait sûr, mais il a envie de penser que sa vie sera invincible et que le monde in­fini qui est autour de lui peut lui appartenir s'il avance prudemment de manèges en cabanes. C'est ce que nous avons tous fait étant enfants, nous avons com­mencé à explorer mais avec précaution, ce premier monde infini, et de cercle en cercle, on a commencé par la vie plus large, puis les amis, les copains, qui étaient bien mieux que la famille, puis la communauté paroissiale qui est extraordinaire, puis, on est passé à l'Église qui est vraiment l'universalité, et l'on va de plus en plus loin. On a quelque méfiance parce qu'après on a fait l'expérience des autres et c'était un peu moins drôle que prévu, c'était moins bien que dans la cabane mais enfin au fond, notre cabane au­jourd'hui, c'est celle-là.

La grande différence qu'il y a entre Jésus et nous tous, c'est la suivante : l'enfant, il compte à partir de lui comme centre de gravité. Il y a moi, et puis, il y a tous ceux qui rentrent dans mon monde. J'élargis complètement ce monde, mais au fond, je reste ma propre majesté en moi-même. Pour Jésus, le centre de gravité, ce n'est pas lui, l'enfant mais c'est le Père. Et c'est le fait étonnant dans l'évangile, ce n'est pas le fait qu'Il ait fait une fugue, qu'Il ait fait peur à ses parents, cela s'inscrit dans la façon dont le Verbe prend chair, et mène la vie ordinaire de l'humanité, non pas qu'elle soit banale, mais elle est pleine de richesses et d'aventures, mais la différence essentielle, c'est que l'Enfant-Jésus fait "l'expérience" (je le dis entre guil­lemets, c'est plus délicat à dire), qu'Il n'est pas le cen­tre de sa vie. C'est une différence radicale. C'est pour cette raison qu'il y a ce dialogue très curieux : "Ton père et moi nous te cherchions", et la réponse de Jé­sus : "Je dois être dans la maison, ou aux affaires de mon Père". Il y a une sorte de rupture radicale où là, l'Enfant-Jésus tout en étant tout à fait l'enfant ordi­naire de l'humanité, se désinscrit d'une expérience qui est la nôtre pour ouvrir à ce qui est impossible pour nous, c'est que le centre est ailleurs. Et l'évangile qui a l'air d'être très ordinaire et d'emprunter les sentiers de notre humanité, en fait, il emprunte vraiment tous les sentiers, tous les virages, tous les cailloux, que nous avons nous-mêmes trouvé sur notre chemin, et en même temps, Il est orienté différemment, comme si les choses n'étaient pas à comprendre à partir de moi, et de moi, de cercle en cercle, jusqu'au bout, mais à partir d'en haut. C'est incroyable que dans ce simple dialogue entre Jésus et ses parents, il y a une sorte de rupture, de révolution complète, on ne peut plus voir les choses de la même manière, le centre de gravité, ce n'est pas simplement moi, et nous adultes, nous nous battons aussi contre cette envie de penser que moi ou ma famille, ou ma façon de penser, ma petite communauté est le centre de gravité. Le centre de gravité il n'est pas là, il est d'en haut. Et Jésus est venu, le Verbe est venu pour réorienter, réordonner toutes choses, non pas à partir d'où elles sont, mais d'où elles viennent, c'est-à-dire d'en haut, du Père, du cœur du Père. Et c'est là la pointe "surnaturelle" de l'évangile, qui prouve que l'enfant est à la fois celui qui épouse complètement la vie ordinaire de l'en­fance, et en même temps la transcende, la dépasse.

Comment ce passage se fait-il en Jésus ? Et comme se fait-il en nous ? Par un mot, par des mots, le mot Père. Au fond, quand on nous a appris Dieu, on a dit Dieu, Père, royaume, on a dit des mots, et ces mots avaient déjà un sens en nous, psychologique­ment. Nous avons eu un père, et nous parlons d'un autre Père. Mais il faut bien quand nous avons pour la première fois entendu ou inscrit dans notre vie, ce mot "Père", notre Père qui est dans les cieux, il s'est ap­puyé sur la première expérience que nous avions du mot Père. L'idée que nous avons de Dieu, ou la rela­tion que nous avons avec Dieu, elle ne s'est pas cons­truite comme cela, par hasard, comme un échafau­dage, un immeuble à part qu'on aurait ajouté à notre vie personnelle. Cette idée s'est appuyée, nourrie, sur l'expérience que nous avions nous-mêmes de notre père de sang. Et notre façon de découvrir Dieu ne vient pas comme une chose tout à fait nouvelle et sans fondement, mais elle s'inscrit, s'appuie sur l'expé­rience que nous avons dans nos familles d'un père, d'une mère, d'un amour, d'un pardon, etc … C'est pour cela que le mots sont les mêmes, sinon l'évangile et la révélation se seraient arrangés pour trouver des mots tout à fait différents, comme un langage à part, on aurait inventé un mot tout à fait particulier pour dire ce qu'est Dieu. Et l'on aurait surtout évité tout contact entre l'expérience affective, familiale, psychologique, qui nous fait exister comme être, et puis l'expérience en Dieu. Mais les choses, non, elles s'appuient les unes sur les autres. Notre vie en Dieu, notre vie religieuse, notre relation à Dieu s'inspirera en même temps de tout ce que nous avons vécu dans nos familles, même si nous découvrons simultanément que ces modèles sont inexacts, incomplets, insuffisants, qu'il faudra donc les dépasser, en inventer d'autres apparemment un peu mieux, puis encore d'autres, et nous découvrirons encore qu'ils sont imparfaits, et de modèle en modèles, nous accepterons de plus en plus qu'il n'y ait plus de modèle, même si le point de départ a été le même. Mais Dieu n'a pas voulu s'inscrire autrement dans ce qu'il a de plus cher, Il a voulu prendre exemple et appui sur ce que nous avons vécu nous comme enfant et comme homme en ce monde pour dire ce qu'il était Lui.

C'est très important, parce que cette façon de penser la vie religieuse, la vie spirituelle, notre rela­tion à Dieu, sans arrêt s'appuie, se nourrit, s'arc-boute sur ce que nous vivons les uns avec les autres, en même temps les dépasse, mais ne les rend pas inadé­quates. En même temps, Il a besoin de ces relations humaines qui sont sans arrêt le terreau du pardon, de l'amour, sur lequel nous pouvons recommencer comme l'enfant dans le manège, à faire une explora­tion plus grande du ciel, et découvrir que ce Père dans le ciel, tout en étant comme notre père, et le vrai cen­tre de gravité du monde et de notre vie d'aujourd'hui et de demain.

C'est cela qui me paraît absolument incroya­ble, c'est que le Verbe s'est fait chair, signifie qu'il ramasse, rassemble, traverse absolument tout ce que chacun de nous a vécu et traversé pour grandir et pour croître. Il n'a pas vécu une vie comme au-dessus de la moyenne, très bon élève en classe, sachant répondre aux docteurs de la Loi, oui, il a fait une petite fugue, mais enfin, passons, c'était pour voir les docteurs, il n'a pas été voir les filles à Jérusalem. Non, il y a quel­que chose de beaucoup plus profond qui est qu'Il dé­sinscrit le centre de gravité, que tout enfant pense qu'il est le point de départ, pour l'inscrire ailleurs dans le ciel. C'est pour cela qu'il faut emmener les enfants au manège, c'est le point de départ du ciel. J'ai regardé attentivement, il y a sous la coupole du manège des étoiles, je trouve très ennuyeux ces chevaux de bois, mais il y a des étoiles qui symbolisent la présence du ciel, rassurante, en bois et bien charpenté, et une mu­sique un peu minable.

Frères et sœurs, nous avons été précédés par cet enfant qui deviendra adulte, qui englobe et ras­semble toute expérience qui est la nôtre, Bien sûr, à notre époque, Harry Potter, le Seigneur des anneaux, etc … nous ne rencontrons pas des gremlins sur le chemin de notre imaginaire, mais si les enfants sont si fascinés par ces films-là, c'est dans la manière dont ils ont à vaincre leur fascination de l'infini, et la peur que cet infini provoque. Parce que si ce double mouve­ment que nous avons peut-être oublié en nous-mêmes : au fond, le ciel nous attire, mais nous le craignons. Nous ne pouvons pas, adultes faire taire ce double mouvement de fascination et de peur, il est là le cœur de notre vie religieuse : ce ciel nous attire et nous fascine, et notre imaginaire est là pour tenter une ex­ploration timide pour découvrir qu'au fond, Dieu at­tendait, qu'Il est là, qu'Il s'appuie, qu'Il ressemble et en même temps, Il ne ressemble pas à ce que nous vivons parce que Il est au-delà de tout, et c'est Lui qui l'a inspiré, qui en est le moteur, qui en est l'essence, qui en est le début, le commencement et la fin.

Frères et sœurs, que ces années très cachées de l'Enfant Jésus nous aident à découvrir en nous-mêmes combien nous aussi nous sommes religieux et les yeux levés vers le ciel. L'évangile qu'on a entendu aujourd'hui ressemble tellement à l'évangile du matin de la résurrection : trois jours, pourquoi cherchez-vous, comme les femmes l'ont cherché au matin et elles sont angoissées ne l'ayant pas trouvé. Nous cher­cherons toujours Jésus avec une certaine angoisse, et au bout de trois jours, Il ressuscitera, et ces deux évangiles noués l'un avec l'autre, nous donnent l'in­tensité de la manière dont Dieu vient partager notre vie sans rien laisser derrière.

 

 

AMEN

 

 
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