AU FIL DES HOMELIES

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NE SAVIEZ-VOUS PAS ? UNE FUGUE RÉVÉLATRICE

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année B (29 décembre 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

La fête de la Pâque s'est bien passée, il y avait du monde. C'est comme Lourdes le quinze août, c'est-à-dire qu'on se sent un peu pressé, mais en même temps, on se sent poussé par la foi, et puis on est reparti encore pour une année. On est re­parti un peu vite et l'on s'est dit que Jésus devait bien être dans la caravane, et finalement, il n'y était pas. C'est un peu incroyable, on se dit que Marie et Joseph avait un mode d'éducation un peu libre ! Il ne faut pas faire d'anachronisme non plus. Par contre, je trouve cela très beau que Jésus soit le fruit de tout un peuple, que Jésus ait vraiment été porté par un peuple, et qu'Il n'ait pas été simplement le produit d'une éducation de Marie et de Joseph "stricte sensus" qui aurait été un peu au vent du large. En tout cas, Il n'est pas là, ils reviennent. Etre cherché par Marie et Joseph, c'est quand même quelque chose. Imaginez Marie et Jo­seph se disant : toi tu va par là, moi je vais à gauche, on se retrouve à tel endroit (il n'y avait pas de télé­phone portable), donc c'était un peu compliqué. Etre cherché par Marie et Joseph, cherché comme on cher­che un enfant, ce n'est pas n'importe quelle recherche c'est une recherche ardente, une recherche passionnée, une recherche inquiète. Mais une fois dépassé le côté peut-être simplement anecdotique, et ils voient peut-être même un évangile mystique, parce qu'à travers cette recherche, ils parlent de la présence, de l'absence de Dieu, du silence de Dieu. On y parle d'une vérita­ble relation avec Dieu. Et si cette absence était pour la révélation ? Et si cet évangile nous conduisait un peu sur ces chemins escarpés de la mystique qui ne sont heureusement pas réservés à ceux qui sont parvenus à un tel degré de sainteté qu'ils ne touchent plus terre ? Il y a une sorte de constat que l'absence, le silence de quelqu'un, le silence d'un grand malade, l'absence volontaire ou non, le décès, normalement ne nous renseigne plus tellement sur la personne. Normale­ment, l'absence, le silence sont vides d'une nouvelle révélation. Mais curieusement avec Dieu, le silence et l'absence sont pour la révélation, pour une révélation plus haute. Et cet évangile nous conduit sur une révé­lation plus haute que s'il n'était pas parti, que s'il n'avait pas disparu, que s'il ne s'était pas échappé.

Mettons-nous à l'école des saints, de ceux qui ont franchi un certain nombre de degrés, qui sont allés plus loin. Il y a un texte qui m'a toujours beaucoup bouleversé dans l'histoire de la sainteté, ce sont les derniers entretiens de Thérèse de Lisieux. C'est un texte qui n'est pas à mettre entre toutes les mains parce qu'il est un peu terrible. On se dit que Thérèse de Lisieux est arrivée au sommet de son art, elle a vécu toute une vie d'ascèse, elle a été favorisée de grâces extraordinaires. Et dans ses derniers entretiens il y a des pages terribles, dont celle-ci : une sœur lui demande comment elle va, et elle répond : "vous voyez dans le cloître, là, sous le marronnier, près du cimetière, il y a un trou noir, c'est là que je suis, pour l'âme et pour le corps". Et Thérèse a cette phrase extraordinaire : "J'y suis pour la paix". On s'imagine les couvents comme des lieux de lumière, mais il y a pourtant dans le petit cloître du Carmel de Lisieux un lieu de ténèbres et c'est là que Thérèse se trouve. Elle y est pour la paix. C'est très étrange. Mais je crois qu'elle a compris qu'avec Dieu on ne traite pas, qu'on ne marchande pas comme avec un homme. On ne marchande pas comme avec un congénère, comme avec quelqu'un avec qui l'on est habitué de fonction­ner. On est toujours gourmand, inquiet de signes, de paroles exprès pour nous, de choses un peu extraordi­naires. Mais finalement accepter mais accepter au plus profond de soi cette absence qui est vécue dans la foi, c'est finalement trouver la paix. C'est finalement l'absence qui nous guérit de cette inquiétude qui est provoquée par notre recherche incessante de signes, de paroles. C'est tout à fait étrange qu'elle ait trouvé cela, mais je crois qu'elle avait compris, et c'est sans doute aussi ce qu'ont compris Marie et Joseph, c'est que quand quelqu'un nous aime, il veut être aimé tel qu'il est, il veut être aimé pour lui-même. Il ne veut pas être aimé pour une sorte de projection qu'on a de lui. Il veut vraiment que ce soit qui soit l'objet de l'amour. Et c'est pour cela que parfois, il se sauve. Dieu veut être aimé pour ce qu'il est lui-même, c'est pour cela qu'Il se sauve. Cette fuite, ces retrouvailles au milieu des docteurs, ce n'est pas pour dire : c'est un sur-doué, l'année prochaine, il va sauter une classe, il va pouvoir aller plus vite que les autres. Non. Sa fu­gue est proprement divine parce qu'en s'absentant, Il manifeste ce qu'Il est réellement. En s'absentant, en se retirant, Il manifeste le respect que l'on doit avoir pour ce Dieu tout à fait déconcertant et étrange. Je crois que c'est cela la révélation. C'est pour cela que l'affaire de cette fugue est divine. Qu'Il puisse discuter avec des vieux barbons, c'est bien, mais sa fugue est proprement divine parce que : Je suis un Dieu de douze ans et je me dois aux affaires de mon Père. Il veut être reçu dans l'aspect le plus déconcertant qu'il puisse y avoir pour Dieu, c'est-à-dire d'avoir douze ans et de devoir être aux affaires de son Père. C'est pour cela aussi que les connaissances, les familles, ne peuvent absolument pas renseigner, elles sont com­plètement impuissantes à dire où se trouve Jésus. Ce n'est pas simplement une affaire de connaissances qui vont nous amener à Jésus, mais c'est qu'il est tout autre, tout différent. Il y a une sorte de constante dans toute cette affaire, et je la percevais une nouvelle fois à travers la crèche au fond de l'église, magnifique crèche : il y a Jésus qui est là au premier rang, Il s'en va tous les santons sont derrière, ils courent derrière, Il leur échappe, Il échappe à sa mère, à son père, il échappe au ravi, il échappe à tous. Il y a Jésus à douze ans aujourd'hui qui nous dit : "Pourquoi me cherchez-vous ?" Et il y a Jésus au-dessus de la crèche, dans ce magnifique tableau de la Résurrection qui dit à Marie-Madeleine : "Ne me touche pas !" On a là une sorte de faisceau, de convergence, d'un Dieu qui veut se révéler même à travers son absence. Il révèle cette chose très extraordinaire : "Je dois être aux affaires de mon Père". Il révèle qu'Il est un Dieu qui tutoie Dieu, un Dieu qui est synergie avec Dieu, un Dieu qui fonctionne avec Dieu, un Dieu qui travaille avec Dieu, un Dieu qui a une affaire familiale avec Dieu. Et cette révélation très particulière n'est possible qu'à travers ce glaive de l'absence.

Cette affaire de fonctionnement, de synergie nous renvoie aussi à quelque chose qui va avec cette impression que nous ressentons parfois, que si Dieu avait été là, cela ne se serait pas passé, que si Dieu avait été là, Il aurait agi. On a parfois l'impression d'une sorte d'impuissance de la part de Dieu, ou d'inefficacité. Et les psaumes s'en font l'écho : "Pour­quoi dors-tu, Seigneur ?" Ou dans l'évangile dans la barque quand il semble dormir. C'est le même pro­blème que celui du silence et de l'absence que cette apparent inefficacité de Dieu. Je crois que c'est pour que nous collaborions à son projet. Comme le silence, l'absence nous constitue en quelque sorte chercheurs de Dieu, assoiffés de Dieu, cette apparent inactivité nous constitue aussi collaborateurs de Dieu, coopéra­teurs de Dieu, et nous fait entrer dans le fonctionne­ment même de Dieu. Ainsi, quand le Christ dit : "Je dois être aux affaires de mon Père", nous sommes poussés nous aussi à être aux affaires de ce Père, par ce constat que quelquefois le Père ne fait pas tout pour nous, du moins en apparence. Très mystérieuse­ment, Il semble nous laisser nous "dépatouiller".

En dessert, parce que j'ai trouvé quelque chose qui m'a fait bien plaisir. C'est une jeune femme qui est dans un sanatorium en Suisse et qui écrit ces très belles lignes qui ont inspiré ce que je vous ai ra­conté ce matin. C'est concis comme une carte postale, et c'est beau comme un poème. Elle est donc dans un sanatorium en Suisse, vous imaginez bien la vue dont elle jouit : "Solitude dans les Alpes. Les sonnailles d'un traîneau sont la voix même du froid. Il n'y a sur la neige que la seule trace de mes pas. Les malades ne bougeaient pas sur leur chaise-longue. Il faut de­venir humble et effacé pour que les petits animaux sauvages se rassurent. La nature peu à peu nous par­donnait d'être là. Les montagnes pures et le ciel vert s'offraient à la paix comme si nul ne les avaient re­gardé. Alors venaient les craintives mésanges".

 

AMEN

 

 

 
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