AU FIL DES HOMELIES

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LE JARDIN FAMILIAL

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-15 + 19-23
Fête de la Sainte Famille – année A (26 décembre 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Je crois que l'icône qui est dans le chœur résume à elle seule ce qu'est véritablement la famille, à la fois dans la dimension des relations conjugales, mais aussi parentales. Je n'avais jamais remarqué que la mère n'a d'yeux que pour son Fils, Joseph n'a d'yeux que pour Marie, et le regard de l'Enfant-Jésus s'échappe dans un ailleurs, vers le ciel, vers sa destinée, son futur, que sais-je ? s'échappant ainsi de ses parents. Et ce que ce tableau représente est comme une révolution dans l'histoire de la famille. En effet, la famille pendant longtemps, et encore dans certaines sociétés actuellement, est vécue plutôt comme un bastion, un endroit dans lequel l'individu est soumis à la communauté familiale, le père, en vue de la race, afin que puisse se perpétuer l'honneur, le patrimoine, les souvenirs de famille. Et ensuite, il y a la révolution de l'évangile, c'est une sorte de subversion dans les relations familiales. Cette subversion est très bien signifiée dans ce tableau, puisque l'Enfant-Jésus est emmailloté. En fait, jusqu'à des temps encore assez proches, l'enfant était considéré comme toujours rebelle, il fallait emmailloter les enfants et leur donner des bons coups de bâton pour que les idées rentrent bien dans leur tête et qu'ils deviennent de bons adultes. En fait, on était très méfiant vis-à-vis des enfants, on ne les aimait pas tellement, ce n'étaient que des petits rebelles. Ici, l'Enfant-Jésus est emmailloté, mais en même temps, les liens commencent à être comme desserrés. C'est vrai que théologiquement, on a vu aussi dans cet Enfant-Jésus emmailloté comme une annonce de la Résurrection du Christ, mais pour la fête de la Sainte Famille que nous célébrons aujourd'hui, je préférerais rester sur cette dimension familiale et d'y voir déjà dans cet Enfant, comme l'amorce d'une nouvelle manière de vivre les relations familiales, une nouvelle manière même de poser le regard sur les enfants et sur les bébés.

C'est vrai que dans l'antiquité l'enfant est soumis à la famille, et bien souvent, celui-ci n'a qu'à reproduire le modèle familial, le modèle paternel, mais dans l'évangile, c'est l'inverse : c'est la famille qui est au service de la personne. C'est la famille qui a pour but de recevoir un être nouveau et de l'aider à grandir vers sa vie adulte. Autant le premier modèle familial peut quelquefois nous choquer aujourd'hui, car nous n'avons pas le droit de forcer les personnes dans un destin qu'ils n'ont pas nécessairement choisi, autant je crois que nous sommes d'accord pour voir toute la perversion qu'il peut y avoir dans le deuxième système. Nous vivons actuellement dans un monde dans lequel l'enfant est tellement roi, qu'on en vient maintenant à écrire des articles sur les parents battus, et les enfants bourreaux. Cette culpabilisation portée sur l'enfant dans l'antiquité, semble alors être transférée aux parents, comme si on avait réussi à vous faire croire que vous n'aviez pas réussi à élever vos enfants comme il le fallait, et qu'au moment même où votre petit bébé crie, c'est la fin du monde, et vite, il faut agir pour l'empêcher de pleurer.

Frères et sœurs, dans ces deux modèles familiaux, il y a dans leurs extrêmes, comme je le disais, il y a un instant, il y a l'évangile. Il y a l'Enfant-Jésus, il y a la vie aussi de Marie et de Joseph. Il y a aussi ce mystère du regard que nous portons sur la sainte famille est plutôt un regard exemplatif : nous aimons scruter dans les paroles de l'évangile des lieux qui nous permettraient de reproduire ce modèle familial, comme si nous avions à nous calquer exactement sur ce qu'ils ont vécu. Peut-être que sur certains point, nous pouvons nous retrouver dans cette sainte famille. En lisant attentivement les récits de l'enfance, on se rend compte qu'on est très loin des schémas habituels proposés par les petites images pieuses. Ce tableau est exactement à l'inverse des images pieuses du XIXe dans lesquelles Marie est plongée dans son ouvrage, en train de filer sa quenouille et de tisser, Joseph a les yeux plongés sur son travail du bois, et Jésus a les yeux penchés sur les copeaux de bois avec lesquels il joue. Vous voyez que nous sommes vraiment très loin de ce que ce tableau nous propose avec ce jeu des regards entre la mère et l'Enfant, l'époux, l'épouse, et ce regard de l'Enfant qui s'échappe vers Dieu, par rapport à ce modèle proposé par certaines images qui nous renvoie à une famille plus fermée, à une famille (excusez-moi le terme), embastillée, où chacun est plongé dans son travail, mais aussi dans une fausse quiétude. Là aussi, je crois que ce jeu des regards est à cent lieues de cette fausse quiétude familiale que nous aimerions vivre. Cette quiétude peut exister, mais souvent, malheureusement, elle ne repose que sur l'indifférence que nous subissons par l'usure des années de vie commune. Parfois, cela éclate, quand on découvre que nous avons plus vécu la paix des cimetières que la paix de la relation.

Frères et sœurs, l'évangile ne nous demande pas de suivre l'exemple de la sainte famille, qui est unique, car je crois que chaque famille est unique. Par contre, ce que peut nous dire cette sainte famille, c'est ce jeu des regards à la fois entre la mère et l'enfant, entre l'époux et l'épouse, et surtout ce qui est le plus difficile dans la vie familiale, l'acceptation des parents de laisser le regard des enfants s'échapper du couple pour partir ailleurs, pour s'évader. Il faut que l'enfant puisse lui aussi devenir adulte et responsable, accéder à sa maturité.

Pour terminer, je vous propose une image que j'aime tout particulièrement, et qui est l'image des fêtes familiales. Cela se passe dans un grand jardin (il fait meilleur que ce matin), les grands-parents ont été invités, les oncles et tantes aussi, les cousins et les cousines jouent ensemble, et je ne sais pas si vous avez remarqué que les enfants aiment à la fois quitter les adultes, s'enfuient au fin fond des bois, pour jouer entre eux, vivre leurs petites histoires à partir de leur imagination et de leurs rêves. Parfois, cela nous inquiète, nous nous demandons où ils sont passés, avec le risque d'un bras cassé ou d'une chute malencontreuse, mais en même temps, les enfants sont toujours ravis de revenir vers les adultes. Observez les petits enfants qui se sont échappés un moment qui reviennent précipitamment vers les genoux du grand-père ou de la tante, comme demandant, quémandant à nouveau après ce départ, une présence rassurante, bienfaitrice et fondamentale de la famille et des adultes.

Frères et sœurs, que notre famille, déjà cette communauté chrétienne que nous formons ici à saint Jean de Malte, mais aussi que toutes vos familles soient sur ce modèle, non pas une famille enfermée sur elle-même, mais au contraire une famille d'accueil. Une famille dans laquelle les enfants auront autant de joie à vous quitter qu'à vous retrouver.

 

AMEN

 

 

 
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