AU FIL DES HOMELIES

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VOUS N'IMAGINEZ PAS TOUT CE QUE LES ANGES  PEUVENT FAIRE POUR VOUS !

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-15 + 19-23
Fête de la Sainte Famille – année A (30 décembre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, il ne faut pas se faire d'illusion dans les deux premières générations chrétiennes on n'était pas pus bête qu'aujourd'hui. Le plupart du temps, on imagine que ces récits de l'enfance de Jésus, que ce soit ceux de Matthieu et que ce soit de Luc, c'est une espèce de légende dorée, le côté conte de fée, "il était une fois une jolie jeune fille qui s'appelait Marie …" et on profite pour enjoliver les origines de quelqu'un qui a réussi par la suite, mais dont il fallait montrer à priori qu'il avait un destin extraordinaire et que donc, son enfance a été tout aussi étonnante.

Il est certain que cette tendance à l'ornementation des récits a existé dans les premiers écrits chrétiens. Mais précisément, ce qui est symptomatique c'est que tous ces récits dans lesquels Jésus fait des choses extraordinaires, il joue à faire de la poterie, et avec la glaise il fait des colombes qui se mettent à voler, ou encore, un enfant malade prend le bain dans la même bassine que Jésus et il est guéri. Toutes ces choses-là on les a refusées. Le Canon des Écritures n'a pas admis ce genre de Légende dorée.

A cette époque-là, se posait une question beaucoup plus grave et plus importante et qui nous concerne encore aujourd'hui, mais qui était très réaliste. Ce n'étaient pas des contes pour amuser les enfants ! la question était celle-ci : un homme comme Jésus, ce qu'Il a fait, ce qu'Il a réalisé, la mission qui lui était confiée, comment cela a-t-il pu se produire ? C'est la question que se posent habituellement tous les historiens. Quand on fait l'histoire du Général De Gaulle, ou de Louis XIV, ou de Clovis, on essaie toujours avec plus ou moins de moyens mais finalement de façon assez logique et rationnelle, de dire que cette personnalité-là (ce que je dis là pour Jésus ce n'est pas très gentil) elle n'est pas tombée du ciel, et il faut donc expliquer comment les choses se sont passées. L'épanouissement, la maturation et l'accomplissement de la personne de Jésus, quel en est le processus ? Là, on est sur un terrain beaucoup plus sûr et plus profond, et qui nous concerne chacun d'entre nous. Ce n'est pas simplement un travail d'historien au sens du spécialiste de l'histoire, mais c'est véritablement un travail de méditation et d'anamnèse qui correspond à la question que nous pouvons nous poser : comment se fait-il que j'en sois là aujourd'hui ? Si vous allez voir le psychanalyste, c'est bien connu, et si vous preniez le soin de vous étendre une heure sur le divan, vous verrez que c'est de "la faute à maman". Matthieu a des solutions beaucoup plus réalistes et plus profondes.

En fait, c'est déjà la question que se posaient les contemporains de Jésus quand Il allait enseigner à la synagogue : d'où sort-Il ? C'est bien connu, quand on sait d'où les gens sortent, nul n'est grand homme pour son valet de chambre et l'on a tendance à rapetisser le format du personnage. Or ici, Matthieu est honnête et il va essayer dans une sorte de réflexion fondamentale de dire comment Jésus a pu devenir ce qu'il était. Vous pouvez me rétorquer : c'était écrit dans les astres ! Je vous laisse cette hypothèse. Mais Matthieu veut répondre à un auditoire des premières générations chrétiennes qui a envie de savoir autre chose que l'horoscope de Jésus.

Comment Matthieu répond-il ? Luc d'ailleurs aborde la question à peu près de la même manière, mais Matthieu est particulièrement enrichissant de ce point de vue-là et cela va nous amener à réfléchir sur ce problème de la Sainte Famille qui est la fête d'aujourd'hui. Le premier principe est de dire : Jésus est né dans une famille. Bien, il n'y a pas besoin d'être évangéliste pour attester de ce fait ! Précisément, cela aurait pu être autrement. Le Christ aurait pu être autodidacte de part en part. Il aurait pu se former tout seul et ne dépendre en rien d'un contexte familial. Les évangélistes nous répondrent que le premier élément pour comprendre Jésus, il faut le situer comme le fils de Marie et de Joseph, même si les caractéristiques de sa conception sont spécifiques. La réponse est claire : le Christ a accepté le mystère de l'Incarnation en passant par la vie familiale. La conséquence est immédiate : la réalité même de la vie familiale prend une valeur par rapport au mystère chrétien. On n'y pense plus, c'est devenu une évidence, même une banalité un peu édulcorée et démonétisée, mais il n'empêche qu'à l'époque, dire qu'un homme dans toute la richesse de sa personnalité, telle qu'elle a été manifestée par la suite, sauveur du monde, ressuscité, etc … le creuset même de cette mission et de cet accomplissement du salut pour le monde c'est une famille. Saint Léon qui prêchant sur l'Annonciation disait : "O homme, reconnais ta dignité". On pourrait transposer en disant exactement la même chose : "Famille, reconnais ta dignité". C'est un des aspects fondamentaux du message chrétien. Voilà donc le premier élément : inséré, formé dans une famille.

Pour comprendre la genèse de la personnalité de Jésus, il y a l'imprévisible, ou très poliment, les ennuis, c'est-à-dire les difficultés auxquelles on est affronté au jour le jour. Joseph découvre tout d'un coup que sa fiancée est enceinte ! C'est véritablement un imprévu. Joseph doit faire face au transfert à Bethléem : saint Luc l'a explicité de façon très détaillée. Joseph doit partir dans la condition d'immigré pour aller en Égypte et réorganiser complètement la vie du jeune foyer en fonction d'une civilisation, d'un contexte culturel, social, ethnique différent. Joseph doit ensuite revenir et organiser la vie à Nazareth dans un endroit qui, peut-être, ne lui était pas familier. Cela veut dire que Joseph a dû faire face sans arrêt à des imprévus. Et il a fait face à cet imprévu terrible qui est le mal du monde. C'est le problème qui est symbolisé par la persécution d'Hérode et le massacre des Innocents. Le creuset de la personne de Jésus, c'est une famille qui est livrée à tous les aléas d'un monde qui n'était pas plus sûr à cette époque qu'aujourd'hui. Jésus a grandi, a trouvé sa personnalité humaine et les moyens humains de l'accomplissement de sa mission dans le fait qu'Il a été avec ses parents, affronté à ce qui est le mal dans le monde. Ici aussi, cela nous montre que le creuset même de la genèse de la personne et de la mission de Jésus c'est le monde tel qu'il va. Le Saint Esprit n'a pas fait un cordon sanitaire autour de la personne de Jésus pour qu'il ne soit atteint par rien. Certes, Il a été sauvé du massacre des Innocents, mais il a subi une petite enfance extrêmement précaire. Il a donc su très tôt que la vie n'allait pas toute seule, et que le lieu même de la vie familiale est certainement un milieu protecteur, c'est le rôle de Joseph qui emmène Marie et son Enfant en Égypte, mais ce n'est pas un milieu qui préserve inconditionnellement.

La famille est un milieu qui expose à la vie du monde. C'est là une deuxième dimension de la vie et de la personne de Jésus, c'est cette exposition progressive au mal et parfois le plus terrible, le mal de persécution, de la vengeance, de la jalousie, à tel point même que le fils d'Hérode qui règne sur le trône de son père, Archélaüs, est un roi fou, plus cruel encore que son père, il a fait tuer dans une seule journée plus de trois mille personnes dans le temple de Jérusalem, et ils ont dû éviter cela.

Le mystère même de la personne de Jésus, c'est la confrontation au mal. Quand on fait la Sainte Famille en pâte d'amande, qui est sans tracé, sans traits marquants, en réalité, c'est tout l'inverse. C'est une famille qui est confrontée au mal et au déchaînement des passions dans le monde. Jésus a connu cette situation et c'est ce qui l'a formé et qui lui a permis petit à petit de se faire une personnalité humaine en fonction de sa nature de Verbe divin.

Il y a un troisième élément dans ce récit de Matthieu, et cet élément est dominant : c'est le problème de l'Ange du Seigneur. On aurait envie de dire qu'on est complètement dans de la mythologie : les interventions de Dieu qui surplombe l'histoire. Pas du tout, l'Ange du Seigneur qui intervient deux fois dans l'évangile que nous venons d'entendre, mais il est intervenu avant pour dire à Joseph de ne pas craindre de prendre Marie comme épouse, dans Luc, les anges sont intervenus auprès de bergers pour leur indiquer le lieu de la naissance du Messie. Maintenant, l'Ange dit à Joseph de partir en Égypte, puis en songe, il l'avertit de retourner à Nazareth. Il y a une sorte d'interventionnisme de l'ange qui peut paraître un peu bizarre et qui effectivement est tout à fait particulier dans son style. Dans la plupart des écrits de l'époque, quand les anges interviennent, ils n'interviennent jamais au niveau de la vie familiale, en général, ils décident des grands desseins, des grands projets et des grandes décisions, et généralement, dans les textes de l'époque, quand les anges interviennent, c'est la troupe des anges, c'est la force des armées célestes. Matthieu quant à lui, présente une conception de l'ange très particulière et personnalisée. La conception de l'ange, c'est l'ange de l'économie du détail. Il va intervenir au fil de l'histoire de cette famille pour la guider. Evidemment, cela va produire une sorte de rebondissement permanent entre d'une part les éléments qui se déchaînent, Hérode et la violence, la persécution, l'exil, et d'autre part la permanence de la présence de l'ange comme s'il faisait partie un peu de la famille, je crois que c'est un ange familial, pas encore tout à fait un ange gardien au sens de la théologie contemporaine, mais c'est l'ange de la famille, qui est là sans cesse pour veiller sur le développement et l'harmonisation du dessein de Jésus par rapport à la mission qu'Il a reçu et en fonction des situations dans lesquelles il se trouve.

Quelle est la signification de cet Ange ? C'est très intéressant parce que c'est la première fois que nous voyons dans un récit biblique de façon aussi suivie et aussi soutenue, le fait qu'il y ait sans cesse une dimension transcendante qui agit au cœur même de la vie familiale. Cela peut paraître artificiel du point de vue du récit. Mais du point de vue la compréhension, cela montre que le destin d'une famille dans laquelle s'inscrit la vie et la destinée de chacun d'entre nous, non seulement comme enfant, mais également comme parents, que ce destin est véritablement guidé par une main invisible (cela fera plaisir aux économistes), une main divine qui permet à cette famille d'avoir une ouverture à une destinée transcendante. C'est un aspect très intéressant. C'est la première fois qu'on nous présente la famille non pas simplement comme un lieu où se reproduit l'espèce humaine de génération en génération, un peu ce que dit le Siracide : fais beaucoup d'enfants pour qu'ils soient ta sécurité sociale dans tes vieux jours, et les enfants doivent être gentils avec les parents parce que même s'ils n'ont plus tout à fait leur tête, il faut leur assurer la vie au jour le jour, à cause de tout ce qu'ils ont fait quand ils étaient petits. Mais c'est une vision de la famille un peu plate, un peu au ras des pâquerettes et de la vie quotidienne.

Or, le génie de l'évangile de Matthieu est de nous montrer que la vie familiale est traversée par une sorte d'initiative transcendante qui est ici nommée "l'Ange du Seigneur", et qui sans cesse, là où normalement l'économie familiale devrait se refermer, s'ouvre à nouveau. Je vous pose la question : qu'est-ce qu'une famille encore aujourd'hui, sinon ce lieu où l'on essaie sans cesse, au profit des enfants et des parents de vivre vraiment cette destinée familiale. C'est le lieu où l'on s'apprend sans cesse les uns les autres, à s'ouvrir à une certaine transcendance, à un certain avenir, à de l'imprévu, à des choses qui peuvent arriver et auxquelles on ne pensait pas. On devine petit à petit au fil même de l'histoire de cette famille que s'est tissé un dessein, un projet qui était plus grand que nous et qui est symbolisé par l'avenir des enfants. Quand un père ou une mère pour la première fois tiennent dans leurs bras l'enfant auquel ils viennent de donner la vie, je pense que le premier moment, ils sont visités par l'Ange. C'est l'Ange qui leur dit : la destinée de cet enfant, le monde entier va s'en occuper, le ciel, l'Esprit Saint, et les anges vont ouvrir sa destinée à une destinée divine. L'Ange dans le récit de Joseph, c'est cette dimension de l'ouverture de la vie familiale à la transcendance, au mystère de Dieu. Il n'y a pas de lieu plus vrai et plus profond où l'ouverture à la transcendance et à l'irruption de Dieu par le message de l'Ange puisse être vécu de façon aussi réelle et concrète.

Frères et sœurs, je n'ai qu'un conseil à vous donner : faites bien attention aux anges, vous ne savez pas où ils peuvent vous mener !

 

AMEN

 

 

 

 
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