AU FIL DES HOMELIES

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UNE FAMILLE CRÉATIVE

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année B (28 décembre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ?" Frères et sœurs, le problème de la famille a toujours été un sujet à la mode. C'est sans doute l'institution la plus stable à travers l'histoire de l'humanité. C'est la famille qui permet à ces petits d'hommes que nous sommes de venir au monde et de pouvoir ensuite grandir et de trouver notre place dans la vie de la société humaine. Les formes de la famille ont toujours été assez diverses, variées, même si au dix-neuvième siècle où l'on a programmé cette fête de la Sainte Famille, l'Église était à la pointe du progrès à l'époque, on pensait qu'on allait ramener le modèle familial à un type bien classique, inspiré à la fois de valeurs chrétiennes, de valeurs bourgeoises, d'une certaine stabilité de la société précisément à travers la famille. On s'aperçoit que le rêve n'a pas duré longtemps, et maintenant, quand on prépare les jeunes au mariage, on leur explique que les principes des modèles familiaux ne sont pas aussi évidents qu'il y a cent ans. C'est peut-être pour cela que la famille est vue comme l'institution victime de la société moderne, c'est la télévision qui rentre dans les familles et qui pervertit les esprits, c'est la presse, c'est Internet qui franchit tous les contrôles parentaux, c'est le danger de l'école primaire où ils apprennent les gros mots, c'est le danger de la société tout entière qui propose n'importe quoi. Bref, la famille qui était pourtant le dernier rempart des vertus familiales comme on l'a dit dans l'oraison tout à l'heure, est en train petit à petit de s'effondrer et de s'effriter.

Que faut-il penser de tout cela ? Pas grand-chose. Le problème est beaucoup plus complexe que cela et nous avons tendance à restreindre la notion même de la réalité de la famille et de la réalité familiale à sa plus simple expression, ce qui nous permet de ne plus la penser ! Pourtant, c'est vrai que la famille est la réalité la plus importante de la vie humaine à une seule condition, c'est que la famille ne soit pas cultivée pour elle-même.

Quand on regarde dans la Bible, on dirait que tout au long de l'histoire du salut, Dieu s'est plu sans cesse à faire éclater tous les modèles familiaux qui étaient apparemment les plus reçus et les plus convenus. A commencer par Abraham et Sara, ils sont vieux, ils ont un enfant à quatre-vingt dix-neuf ans (c'est une possibilité, on ne sait pas comment), mais de fait, ce n'est absolument pas le modèle habituel de la famille. Ensuite, quand on regarde un certain nombre de situations, il y a des familles recomposées, à commencer par la famille des rois d'Israël, David et Salomon, des harems de mille femmes, c'est assez recomposé ! Aucun de ces modèles ne convient à ce que nous imaginons être la famille. Quant à la famille de Jésus, ce n'est pas tout à fait le modèle non plus de la famille traditionnelle, rien ne correspond à ce qui se passe habituellement dans une famille.

Le problème de la famille est le suivant : pour que des individus puissent arriver à la pleine vie personnelle, à la pleine maturité dont ils ont besoin pour vivre dans la société, il y a un système que les humains ont inventé, et qui est propre aux humains. Avec les gens qui observent le comportement des animaux, ce ne sont pas tout à fait des familles, nous avons une société qui est basée sur le fait qu'il y a une institution familiale. Il y a beaucoup de variantes, mais elle existe en tant que telle. A quoi sert-elle ? A faire passer quelqu'un qui n'existe pas, quand les parents commencent à vivre ensemble ils n'ont pas d'enfants, mais ils portent le projet en eux de vouloir des enfants, il s'agit de faire passer l'enfant de l'état de projet à l'enfant à l'état de réalité aussi autonome que possible et ayant sa place dans la société. Le système de la famille chez les humains est un système de transition permanente. Rien n'est fixe dans la famille. Vous le savez vous-mêmes, être parents, c'est savoir improviser tous les jours avec ses enfants. C'est savoir répondre à telle ou telle situation, à tel ou tel problème qui se pose, généralement, y répondre sur le champ, en improvisant parce qu'on ne s'attendait pas à cela. Or, ce qui est extraordinaire c'est que la plupart du temps, on pense la famille comme institution, comme modèle fixe comme modèle de référence, on a toujours fait comme ça dans la famille un tel, et ne fera pas autrement même si le monde s'écroule, mais en réalité, ce n'est pas du tout ce modèle-là qui est en cause, c'est le fait qu'au jour le jour, en fonction de toutes les circonstances, de toutes les nouveautés qui surgissent à l'intérieur de la vie familiale, il faut que les parents, sans cesse, adaptent et modifient leurs plans d'attaque du point de vue de l'éducation de leurs enfants. Les parents sont un peu comme des musiciens qui sont devant le piano, surtout pour du jazz, leur enfant c'est la partition qu'ils imaginent jour après jour, je dirais presque heure après heure, il faut à tout moment être là pour essayer de lui donner sa véritable configuration, sa véritable personnalité.

Rien dans la vie familiale ne relève exclusivement de l'aspect institutionnel. C'est vrai, que comme nous le rappelait l'épître aux Colossiens, honorer le père, et les épouses très respectueuses vis-à-vis de leur mari. C'est un autre sujet, mais je vous signale que saint Paul dans un autre passage dit qu'il faut que les femmes révèrent leur mari comme l'Église révère le Christ, or on n'a jamais vu que le Christ exerce une sorte de tyrannie sur son Église, par conséquent, cela met tout de suite le sens du verbe honorer, et être soumis à sa juste place. Ce n'est pas un esclavage, ni devenir une bonne à tout faire. C'est vrai que les sociétés familiales doivent avoir une certaine organisation qui a pour but de faire que ceux qui commencent à l'état de projet arrivent à l'état fini.

La famille n'existe pas pour elle-même et c'est toute la difficulté. La famille existe parce qu'elle a comme mission, à travers la personnalité constituée des parents, d'amener les enfants à trouver eux-mêmes leur place comme personnalité ayant leur fonction, leur responsabilité et leur vie dans la société. Cela n'a rien d'une sorte de conservatisme étroit, la vie familiale, c'est la transformation permanente de la vie d'une petite communauté pour petit à petit arriver à une sorte de plénitude à travers l'épanouissement et la personnalité des enfants.

C'est exactement ce que veut dire l'évangile d'aujourd'hui. Il n'est pas dit que Joseph et Marie n'aient pas été un peu, quand Jésus avait douze ans, des parents protecteurs, un peu angoissés ("tout angoissés nous te cherchions"), cela fait partie de tout un substrat du subconscient familial : si tu ne réussis pas la maternelle, tu ne feras jamais polytechnique. C'est le même problème ici, quand ils sont partis avec l'Enfant à douze ans, il est déjà capable de se débrouiller, et ils pensent que Jésus doit simplement se plier à la discipline familiale caravanière qui consiste à participer aux mouvements du voyage de Nazareth à Jérusalem et retour. Mais cela ne marche pas, au retour, ils ne retrouvent plus Jésus. Pour eux, normalement, leur fils aurait dû rentrer dans le cycle normal du retour avec la caravane, et il n'y est pas. Or, quand ils le retrouvent au temple, Marie lui fait un reproche, mais Jésus la remet très exactement à sa place : "Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ?" On peut traduire : vous avez oublié votre fonction de parents, vous n'êtes pas parents pour me faire plier dans un moule, vous êtes parents et vous exercez votre autorité parentale pour me faire trouver ma place au milieu des docteurs du temple, parce que ce sont les affaires de mon Père.

C'est cela la grandeur de la famille. La grandeur de la famille ce n'est pas de vouloir tout résorber dans son ordre propre. C'est une tentation permanente, parce qu'on trouve évidemment que l'ordre instauré par les parents dans une famille, c'est absolument parfait, comme père et mère, on ne peut pas faire mieux que nous, et les enfants devraient penser cela. Jésus ne l'a pas pensé ! il a pensé qu'à un moment donné, il pouvait faire ce qu'on appellerait aujourd'hui une fugue, en restant au temple au milieu des docteurs. Jésus donne là le sens exact de la famille : elle n'est pas cette institution bloquée sur elle-même qui consiste à reproduire indéfiniment le modèle de la famille X ou de la famille Y, mais le modèle de la famille, c'est le fait d'avoir cette possibilité, cette matière première qui est la vie d'un enfant, et de lui dire : maintenant c'est comme la Twingo, tu inventes la vie qui va avec …

Le problème est très simple. De deux choses l'une, ou bien nous nous crispons sur l'idée que la vie familiale c'est la reproduction à l'identique du modèle qu'on a hérité, on ne sait plus d'où ni de qui, car la plupart du temps on en ignore la provenance, et tout est menaçant, tout est dangereux, tout est terrible, le monde entier est ligué contre l'esprit de famille, ou bien on accepte que nos familles soient le lieu de cette inventivité et de cette création permanente. C'est pour cela que les chrétiens ont changé le vocabulaire concernant la réalité de donner la vie à des enfants. Auparavant, on parlait de reproduction, cela dit bien ce que ça veut dire. Reproduire, c'est produire à l'identique. Les chrétiens ont inventé le mot de procréation, création déléguée. Création veut dire ouvrir un avenir à quelqu'un. La famille n'est pas un lieu de reproduction à l'identique des modèles ancestraux, la famille c'est le lieu même de la procréation, non seulement les parents qui donnent physiquement la vie à leurs enfants, mais les parents qui donnent spirituellement la vie à leurs enfants et qui leur apprennent à être eux-mêmes des créateurs.

C'est ce que nous explique aujourd'hui ce thème de l'Enfant Jésus retrouvé au temple. Cela touche au plus intime de notre vie personnelle, de notre vie familiale, et comme je le disais au début de cette eucharistie, la seule condition de vivre véritablement notre responsabilité de parents et d'enfants, c'est non pas de vouloir se figer dans un modèle tout prêt, mais au contraire d'accepter la création et la transformation progressive de ce que nous sommes à travers l'avenir et le plan de Dieu qu'il a sur chacun d'entre nous.

 

AMEN

 

 

 

 
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