AU FIL DES HOMELIES

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LA FAMILLE, LA SOCIÉTÉ ET LE CORPS : L’ÉGALITÉ DANS LA CHAIR

1 S 1, 20-22 + 24-28 ; 1 Jn 3, 1-2 +21-24 ; Lc 2, 41-52
Dimanche de la Sainte Famille – année C (30 décembre 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Il est assez difficile – et il serait peut-être lâche – par les temps qui courent de prêcher le jour de la fête de la Sainte Famille sans faire référence à l’actualité. En effet par la volonté de ceux que la majorité des citoyens français a élus comme ses représentants pour légiférer et pour gouverner, nous nous trouvons devant une situation sociopolitique très étrange et vraiment provocante : beaucoup de citoyens (je ne parle pas seulement des chrétiens, ni des croyants de quelque religion que ce soit) se trouvent mis au pied du mur sur une question qui agite certaines franges minoritaires de notre société. Cette question dite du « mariage gay » ou du « mariage pour tous », est posée par une minorité très agissante qui a réussi à faire de son combat un enjeu politique que l’actuel pouvoir exécutif et législatif a délibérément choisi de considérer comme un but à atteindre, justifiant ce projet non par le souci du bien commun mais par une certaine interprétation assez déconcertante du principe d’égalité républicaine. Ce qui, semble-t-il, ne trompe que ceux qui ont envie d’être trompés. Profitant d’une situation de crise économique gravissime à laquelle il fait face en feignant d’être surpris, le pouvoir politique en place semble donc vouloir faire diversion sur une question de société qui, apparemment, coûtera nettement moins cher que la restructuration d’un tissu économique très fragilisé et miné depuis le sommet jusqu’à la base par un système de privilèges à défendre, largement plus discutable que celui de l’Ancien Régime. Ce même pouvoir s’appuie également sur diverses formes de pilonnage médiatique dont le sens et le souci de la vérité sont bien connus lorsqu’il s’agit d’analyser, de canaliser ou de divertir la vie affective des sociétés contemporaines : on se souvient de l’immense succès d’une affaire concernant celui que nous aurions pu avoir comme candidat à l’élection présidentielle ou des délicieuse intrigues dignes de la Régence sous Louis XV, entre deux favorites qui ont alimenté et pimenté l’actualité médiatique au niveau du caniveau. Enfin, ce gouvernement n’est pas insensible à ce qu’on peut faire passer pour un progrès de la société : il s’agit de fonder ce prétendu progrès sur une conception de la liberté individuelle qui ne connaît plus de limites lorsqu’il s’agit de gérer et de cautionner cette trouvaille moderne qu’est la subjectivité purement individuelle : revers inattendu de l’histoire, c’est la mentalité socialiste qui va se charger de promouvoir dans le registre de la sexualité et de l’affectivité une liberté individuelle quasi illimitée que les néolibéraux les plus sauvages (c’est l’expression consacrée ! …) n’oseraient jamais s’accorder en la justifiant par la loi …

 

Dans un tel contexte, toute prise de position par une institution religieuse est a priori discréditée, l’Église catholique restant évidemment la cible la plus facile et la plus consensuelle. Même si le grand Rabbin Gilles Bernheim a pris sur cette question des positions nettement plus rigoureuses que son ami le Cardinal Barbarin, c’est quand même les autorités catholiques qui ont dû jusqu’ici essuyer les injures les plus grossières : c’est à vous donner l’envie de faire entrer de force tous les catholiques dans la Synagogue, pour avoir un peu plus de chance d’être écouté ; comme le disait Marcel Gauchet en 2000 : « La communauté catholique est la seule minorité persécutée, culturellement parlant, dans la France contemporaine » … Nous sommes donc les plus mal lotis pour donner un avis. N’a-t-on pas vu dans un journal régional, la Provence, les représentants de LGBT se féliciter de l’interdiction d’une conférence publique dans les locaux de l’Université pour exposer les fondements de la position catholique, et se réjouir de ce que les catholiques aient été « renvoyés dans leur gourbi » ? L’allusion délicatement teintée de racisme en dit long sur les muses et les « museaux », inspirateurs de ce projet de loi … Il semble désormais acquis, en France surtout, que grâce à la séparation de l’Église et de l’État, la liberté d’expression soit reconnue pour tous, sauf pour ceux auxquels on ne veut plus reconnaître ce droit. Dans un tel contexte, il ne faut pas se faire d’illusion : l’Église n’a pas beaucoup de chances d’être entendue, et encore moins d’être écoutée !

 

Raison de plus pour parler et pour parler clair … et c’est d’autant plus difficile de le faire que ce que nous disons et ce que nous pensons être vrai ne relève directement ni de la Révélation ni de notre foi. Cela nous complique singulièrement la tâche par rapport aux autres religions. Probablement d’ailleurs, cela fait que les autres religions ayant pignon sur rue en France actuellement, paraissent moins menaçantes, car on peut toujours les renvoyer à la sphère privée des convictions religieuses. Il n’en va pas de même pour le christianisme et surtout pour la tradition catholique qui a toujours affirmé que la réalité du monde, de l’humanité, de la société et de la pensée avaient une légitime autonomie certes, mais aussi un lien structurel avec la foi : l’Église considère comme faisant partie de son devoir et de sa mission de défendre cette réalité du monde tel qu’il va pour qu’il soit reconnu dans sa plénitude et sa vérité. Car le monde est une réalité créée, l’homme est créé dans son être personnel et social, l’intelligence et la liberté humaines sont créées. Or, ce qui est créé porte en soi une configuration et une richesse d’être qui ne peuvent pas être traitées n’importe comment. Que ce donné créé ait été appelé « nature » en référence à la pensée grecque, n’est pas d’une importance capitale, car ce qui compte c’est le fait que nous ne sommes pas la source de nousmêmes : nous existons et nous nous éprouvons comme donnés, engagés dans l’aventure de la vie et de l’aventure humaine, sans que nous soyons la source de cette genèse. On peut envisager le problème dans toutes les directions : aucun d’entre nous ne peut s’éprouver comme source de ce qu’il est. Comme le dit l’apôtre Paul dans une de ces formules dont il avait le secret : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » Personne n’a été jusqu’ici le Frankenstein de lui-même et il semble peu probable – et sûrement pas souhaitable – que nous le devenions un jour … La pensée occidentale a forgé un nom pour dire cette non-origine de soi-même à soi-même, c’est le mot procréation : la fécondité humaine est une fécondité déléguée, reçue d’ailleurs aussi bien pour l’enfant engendré que pour les parents qui, par leur fécondité, engendrent une vie humaine. Remarquons en passant que l’Incarnation du Fils de Dieu n’a pas échappé à cette donnée fondamentale : dire qu’il est né d’une femme signifie qu’il n’a pas voulu entrer dans l’humanité sans recevoir cette humanité à travers l’enfantement dans le sein d’une femme : c’est ce que les chrétiens proclament dès les origines lorsqu’ils confessent que le Christ est « né de la femme ». Voilà donc une première donnée qui structure de façon essentielle la réalité de la sexualité humaine. On n’est heureusement pas obligé de croire en Dieu créateur pour faire des enfants (ça marche très bien sans la foi et même parfois sans les moeurs), mais si on ne le reconnaît pas par la seule adhésion de l’intelligence humaine, on se retrouve devant une question insoluble sur le sens et l’être de la sexualité du vivant en général et plus spécialement de la sexualité humaine. Personnellement, je crois qu’il est difficile d’imaginer que la psychanalyse puisse apporter des lumières fondamentales sur la question de l’origine à ce niveau …

 

Mais il y a une énigme encore plus étonnante et plus déroutante. C’est le fait que dans ce processus de notre genèse personnelle à la vie et de notre avènement à la société humaine, rien ne se produit de spirituel et même de vivant en l’homme qui ne soit précédé par la chair et le corps. C’est le constat le plus énigmatique et le plus inexplicable. C’est sans doute la marque spécifique de notre humanité : il n’y a rien dans la vie psychique et spirituelle de l’homme qui n’ait un fondement de réalité génétique et réel dans son corps, aucun acte humain si intellectuel soit-il, qui n’engage d’une façon ou d’une autre. Tout ce qui situe l’homme comme être psychique avec son affectivité, comme être intellectuel et culturel avec l’intelligence et le langage, tout cela ne peut exister de façon humaine sans un enracinement corporel et physiologique qui le précède et le rend possible. Quand on comprend cela (et pas besoin de lire des traités indigestes sur les neurosciences), toutes les considérations sur le désir d’enfant, sur la dimension psychoaffective de la paternité et de la maternité sont aussi romantiques et inconsistantes que des romans de gare à l’eau de rose … La chair au sens originel du terme, l’être corporel que nous sommes, vous et moi, ne peut se réduire à un simple amas de cellules et de viscères, le corps n’est pas le frère âne, le fardeau incontournable qu’une certaine tradition chrétienne prétendument mystique en a fait ; il n’est pas davantage la boîte à médicaments, le pilulier quotidien auquel tend parfois à le réduire l’industrie pharmaceutique. La chair et le sang sont le support identitaire de la vie spirituelle de chaque individu humain. Or, cette chair et ce sang qui sont la marque singulière et indélébile de notre identité (comme nous l’a révélé la génétique contemporaine) précèdent et conditionnent notre vie psychique, affective, sociale et intellectuelle. Dans notre propre existence, notre corps est précisément l’humain qui précède et permet en nous l’accès à l’humain. Or, comment se constitue notre propre corporéité, sinon par la rencontre de deux chairs, un homme et une femme ? Même si l’on passe par la médiation technique du rcongélateur, des paillettes et de l’éprouvette, ce qui jusqu’à nouvel ordre n’est pas l’idéal mais un pis aller, l’enracinement physique de notre identité passe nécessairement par la rencontre de deux gamètes, provenant du tissu de la vie humaine, de l’espèce humaine. Il n’y a pas d’autre critère pour définir l’humanité d’un sujet humain …

 

Or, la grandeur et le génie de toutes les sociétés humaines depuis fort longtemps, c’est que, sans rien comprendre à la génétique et sans aucune approche scientifique de la fécondité humaine, elles ont pressenti et mis en oeuvre au niveau de leur institution comme société ce fondement charnel de l’identité de chacun d’entre nous. Quelles que soient ses formes juridiques, le mariage est la reconnaissance sociale de cet enracinement de chacun d’entre nous dans le tissu biologique de l’espèce humaine : il n’y pas d’autre fondement de l’égalité que l’égalité provenant de notre chair et de notre corporéité : toutes les autres revendications d’égalité (sociale, économique, culturelle, politique) reposent sur cette égalité là. Et cette égalité présuppose la rencontre de deux individus, un homme et une femme qui sont reconnus comme la cause réelle de la genèse d’un nouvel individu humain. L’expression « corps social » que nous utilisons couramment sans penser à la portée symbolique et réelle des mots le dit clairement : la société est un corps parce qu’elle n’existe que par et dans le corps de ses membres ou plus exactement par le tissu ininterrompu de chair et de sang qui lie ensemble tous ses membres qui portent en eux la possibilité de le faire exister et d’avoir un avenir par la médiation de la fécondité des couples. N’en déplaise à Rousseau, il n’y a de contrat social que grâce à l’égalité de la chair. La manière juridico sociale de traduire ce lien charnel qui lie entre eux tous les membre de la société humaine et fait advenir chacun de nous à cette vie en société, s’appelle le mariage. Qu’aujourd’hui certains membres de nos sociétés les plus obnubilés par une expérience du corps que je ne me hasarderai pas à décrire, mais qui relève essentiellement de la jouissance psychique de soi et/ou de l’autre, que ces membres cherchent à susciter l’adhésion de ceux qui ont la charge de l’avenir de nos sociétés pour justifier l’avènement d’une société qui oublie ou fait tout pour méconnaître sa dimension charnelle fondatrice, voilà qui risque de mettre en route une transformation du mode d’être des sociétés qui pourra laisser libre cours aux pires formes d’esclavage et de discrimination : l’amour sans corps pour ceux qui n’acceptent que la dimension culturelle de la vie humaine et la basse besogne de la procréation charnelle pour ceux et surtout celles qui seront privés de toute possibilité d’investissement spirituel et qui auront pour seule mission dans la société humaine ainsi conçue d’être les prolétaires, c’est-à-dire ceux qui assurent la prolifération de l’espèce humaine sans réciprocité ni échange (sinon en euros ou en dollars !). Ces parias de la procréation ne devront pas se faire d’illusions : ils doivent s’attendre à leur mise au chômage dans ce métier physiologique, grâce à l’invention probable de machines à remplacer la grossesse. La révolution industrielle aura enfin maîtrisé totalement la corporéité de l’humanité. Le grand paradoxe dans cette histoire aura été qu’un parti politique dont le nom et l’identité reposaient sur une perception sans doute bien obscure et fort peu élaborée de la société comme corps social, devienne lui-même le fossoyeur de ce qui avait constitué son rêve : car la solidarité sociale, lorsqu’elle est désarticulée de son enracinement charnel n’est plus qu’un mot creux, une coquille vide de toute valeur spirituelle, aussi désespérément nihiliste que lorsque le mot égalité résonne dans la bouche de notre Garde des Sceaux.

 

Il est vrai qu’il n’y a rien de plus dangereux en matière politique que de vouloir imposer sa volonté, si spirituelle soit-elle, à ce qui fonde l’ordre politique. Car l’ordre politique n’est pas premier : il n’existe pas sans l’ordre physiologique qui fonde la multiplicité des individus et donc la pluralité humaine. Les démocraties antiques l’avaient compris, elles qui savaient distinguer entre le domaine de la vie publique et le domaine de la vie privée. Mais nos actuels gouvernants ne semblent même plus pressentir ce qu’une telle distinction voulait dire : chez la plupart d’entre eux, l’unique ambition de tout régenter par le pouvoir politique n’a d’égal que l’absence de profondeur dans le regard qu’ils portent sur la vie privée.

 

Pardonnez-moi d’avoir voulu vous partager quelques réflexions un peu techniques mais que je crois essentielles : elles vous permettront, je l’espère, de mieux comprendre pourquoi ce débat politique qui, en vérité, n’est pas politique, n’a absolument rien à voir avec l’homophobie, mais avec le statut de l’homme comme corps individuel et de la société comme corps social. Sur ces questions, contrairement à ce que l’on dit souvent de façon inexacte, ce n’est pas l’Église qui méconnaît la réalité du corps, mais ceux-là mêmes qui prétendent le valoriser et qui ne veulent même plus savoir par quel miracle ils ont un corps …

 

Frère Daniel Bourgeois

curé de Saint-Jean-de-Malte

 

 

 

 

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