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VOIR ET ENSUITE ÉCOUTER

1 Jn 3, 1-10 ; Lc 2, 36-40
6ème jour dans l'octave de Noël (31 décembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Farret : Présentation au Temple

A

dam et Eve ont été chassés du Paradis puis, ils ont pris leur mal en patience, il fallait bien attendre quelqu'un qui veuille leur rouvrir le Jardin qui avait été fermé. Alors, ils ont vécu, jour après jour, ils ont un peu vieilli même beaucoup, et ils s'appellent maintenant Siméon et Anne. Au fond, on peut penser qu'Adam et Eve à force d'avoir attendu le retour de Dieu au Temple, se font appeler maintenant dans le Nouveau Testament par ces deux vieillards, Siméon et Anne. Ces deux personnages, un peu séparément, ont gardé intacte, l'idée que Dieu devait revenir, et ils ne savaient pas forcément comment.

C'est là qu'intervient la Parole de Dieu qui se fait voir avant de se faire entendre. On a déjà suivi le regard des bergers, ou de la Vierge Marie, ou de Joseph dans la crèche, qui regardent l'Enfant. On est déjà appelé à contempler à travers l'ordinaire de cet Enfant, ce qui était caché, toutes ces paroles contenues dans l'Enfant qui ne parle pas encore. Pour Celui qui a tant de choses à dire, qui va tant dire, puis ensuite se taire, Dieu a commencé par apprendre la parole humaine. D'abord, il babille, et Il apprend les mots les uns après les autres. Pour l'instant, cette parole est en Lui, ou du moins, on peut la voir en Lui. Encore faut-il avoir les yeux d'Adam et Eve qui scrutent l'horizon du retour de Dieu, ou de Siméon et Anne, qui ont en quelque sorte, ménagé dans leur vie, une attente têtue, comme quelqu'un qui sait qu'il va y avoir une rencontre définitive dans sa vie, et qui fonde sa vie non pas sur l'apparence des choses, mais sur cette rencontre, qu'elle ait lieu aujourd'hui, demain ou après, peu importe. Cette attente qui leur permet de discerner par les yeux Celui en qui tout est caché, dans l'Enfant.

Les choses sont dans l'ordinaire de la vie d'un enfant, et Dieu s'y est totalement enfoui, comme un germe, comme un grain. Pour l'instant, il ne se laisse que voir. C'est une réflexion que le "voir" précède l'écoute qui me paraît assez intéressante pour nous. Souvent, dans notre façon de nous dire Dieu les uns aux autres, nous ne laissons pas forcément les choses se voir, nous préférons les faire entendre et même plus que les faire entendre, les expliquer. Je crois que l'on commence à expliquer quand on n'a pas laissé le temps au voir et à l'écoute. Nous disons souvent ici, et je le pense également, qu'auprès de nos frères souffrants, ou en proie avec quelque difficulté de la vie, nous sommes toujours tentés, parce que nous avons confiance en Dieu, d'excuser Dieu, de trouver une explication. L'évangile ne procède pas par explication, il n'est pas en train d'établir une sorte de grande théorie de la manière dont Dieu va sauver l'homme du mal dans lequel il s'est laissé embourber personnellement ou collectivement. Il y a une sorte de vision préparatoire qui permet à notre oreille d'entendre cette parole, et de l'entendre effectivement comme une parole qui va de façon pertinente, transformer quelque chose. Nos yeux et nos oreilles vont participer à cela, à cette réception de la parole. L'évangile du jour, c'est l'évangile du regard, du voir qui discerne, ils regardent et ils voient ce que Dieu a mis dans cet Enfant, c'est-à-dire Lui-même.

Deuxième élément, c'est la contradiction. Ce n'est pas simplement par souci de protection que Dieu s'est caché dans l'Enfant. C'est parce que ce signe va être si fort, si puissant, paradoxalement, qu'il va amener à ce que se révèlent les pensées les plus intimes. Il sert de révélateur. On ne manipule pas un révélateur sans précautions. Ce signe de contradictions que sera le Christ, signe qui va se retourner contre lui, mais qui va tout porter, dévoile et force l'intimité de chaque cœur. C'est face à cette innocence dont je parlais au matin de Noël, que l'homme est obligé ou de se barricader ou de se laisser aller à entendre ce qu'il pense au fond de lui.

Tous au long de l'évangile, on va voir la manière dont ce révélateur va forcer, pousser, exaspérer et parfois susciter la haine chez ceux qui ne voudront pas se laisser transformer. C'est comme une sorte de durcissement. Il y a un durcissement du cœur qui devant le Christ au lieu de se laisser aller et de s'ouvrir peut se retourner à l'intérieur de lui et au fond, maintenir cette résistance. C'est peut-être cela la damnation dont nous parlons, une résistance qui même devant Dieu, alors que Dieu n'y est pour rien, se maintient désespérément contre Lui. La vraie rencontre avec le Christ provoque en nous un dévoilement, une sorte d'ouverture profonde qui n'est peut-être pas sans douleur, qui n'est peut-être pas sans abîmer notre image, notre amour-propre, mais qui est nécessaire pour que s'irrigue enfin la véritable grâce, telle une belle parole qui vient irriguer et rafraîchir nos cœurs désertifiés.

Qu'en ce dernier jour de l'année, nous prenions confiance en Dieu, en ce qu'Il est pour chacun de nous, et pour le monde.

 

AMEN