AU FIL DES HOMELIES

IL N'Y AVAIT PAS DE PLACE A L'HOTELLERIE

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Messe de la nuit de Noël (254 décembre 2016)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

« Il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie ».
Frères et sœurs, avez-vous remarqué à quel point cet évangile, en apparence si champêtre et si calme, est en réalité la description d’un charivari inouï qui atteint non seulement la petite société de Bethléem, mais aussi le monde et le cosmos tout entiers. Ce charivari, ce branle-bas de combat, cet ébranlement de toute la société et du monde, commencent par un édit impérial. On a l’habitude maintenant que le chambardement dans un pays commence par le gouvernement ; là, c’était déjà comme cela, avec l’empereur Auguste. Il a donc décidé un recensement, et que veut dire un recensement, sinon le fait que tout le monde étant, d’une façon ou d’une autre, émigré ou immigré, est obligé de retrouver son village natal pour aller se faire inscrire ? Il n’y a évidemment pas d’informatique pour essayer de régler les affaires.
Joseph part, et non seulement Joseph, mais tout le monde bouge : s’il y a recensement, c’est le charivari partout, tout le monde s’en va, chez les uns et chez les autres ; on retrouve les vieilles cousines de Bethléem, les vieux oncles, les vieilles tantes, mais qui ne peuvent vous loger parce qu’il y a déjà d’autres personnes arrivées de la diaspora, de Rome, ou de je ne sais où. C’est donc une situation difficile ; le charivari du recensement est déjà une sorte de situation absolument incontrôlable. Tout est désorganisé, toute l’hôtellerie de Bethléem est sens dessus dessous, et par conséquent, on ne peut plus loger à Bethléem. Le circuit hôtelier est complètement perturbé à cause du recensement. Voilà donc une deuxième connotation, on ne peut plus accueillir les gens.
L’autre charivari, ce sont les anges qui s’y mettent : imaginez, c’est déjà quelque chose quand les hommes font le chambardement, mais quand ce sont les anges, qui normalement devraient se tenir à leur place dans l’orchestre céleste, et jouer les morceaux qu’il faut pour la nuit de Noël ! Les anges ont l’idée de venir sur terre et de rencontrer les bergers. Cela ne se fait pas, car les anges constituent quand même la haute aristocratie spirituelle céleste, cela n’empêche qu’ils vont voir ceux qui étaient les réprouvés, tenus pour rien, à savoir les bergers, qui vivaient avec leurs moutons et qui sentaient la même odeur. On trouve donc là encore un motif de transformation, de bouleversement de la société, et cependant, les anges arrivent à donner un concert aux bergers ; on arrive à faire que le ciel rencontre la terre, et que l’on crée cette espèce de Marseillaise qui est devenue depuis vingt siècles notre cri de ralliement : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu’Il aime ».
Le ciel et la terre se sont mélangés, ce n’est pas du bon ordre, alors pourquoi vous dire tout cela ? Parce que lorsqu’on dit que Dieu est venu dans l’humanité, Il n’est pas venu mettre de l’ordre. Jésus Christ n’est pas une force de l’ordre, même si nous avons terriblement besoin des forces de l’ordre pour notre sécurité, mais cela n’empêche que Jésus-Christ est venu dans un moment d’une grande pagaille de la société : tout allait mal, comme aujourd’hui, nous avons l’impression que tout va mal. C’est donc encourageant de comprendre que Jésus, contrairement à ce qu’on dit parfois, n’a pas attendu que tout aille bien, ni dans la vie des sociétés, ni dans celle du cosmos, ni dans la vie individuelle de chacun des êtres humains pour pouvoir se manifester. Jésus s’est manifesté à un moment quelconque de l’histoire, et l’histoire est un perpétuel charivari, un perpétuel renouvellement de situation, un perpétuel changement : « Il élève les humbles, Il abaisse les riches », Il change la condition des uns et promeut la condition des autres. C’est cela l’histoire et c’est cela Noël et, dans ce petit récit, en apparence très gentil, une sorte de petit conte de bergers, Luc veut en réalité souligner que rien ne va plus : le monde est bouleversé, et c’est cela, la venue du Christ.
Si nous sommes chrétiens, simplement par nostalgie de l’ordre établi, par le fait que nous espérons que tout va aller mieux, nous nous trompons d’adresse, nous sommes bien obligés d’être chrétiens dans un monde qui apparemment est tellement agité, tellement excité, et qui va dans tous les sens, qu’il faut faire avec ! Voilà la première leçon de Noël : il faut faire avec ! Nous ne pouvons pas attendre, pour fêter Noël et nous réjouir de la naissance et de la venue de Dieu, que le monde aille bien. La preuve en est que Jésus Lui-même n’a pas attendu que le monde aille bien. C’est cela le paradoxe : Dieu a choisi un moment où tout partait dans tous les sens ; et cela s’est confirmé historiquement par la suite puisque soixante-dix ans plus tard, le temple de Jérusalem fut détruit, le peuple juif fut complètement dispersé, avec des persécutions terribles. Jésus n’a pas choisi le meilleur moment, Il n’a pas choisi le moment calme, et par conséquent, pour nous c’est pareil : Dieu n’attend pas que tout aille bien pour venir se manifester à nous.
C’est tellement paradoxal que lorsqu’Il prend cette situation à bras le corps, voulant venir malgré tout, en forçant la porte, il n’y pas de place pour Lui, et c’est la deuxième chose : il est étrange que Dieu, qui devrait prendre toute la place, n’en ait aucune. Voilà le paradoxe de Noël. On pourrait se dire que si Dieu vient, on se met au garde à vous, on fait la présentation aux armes, on se tient tranquille, on garde le silence et on joue les airs martiaux qui s’adaptent à la puissance de Dieu. Non, Il vient là et il n’y a pas de place pour Lui. Là aussi, c’est une des choses dont il faut que nous soyons bien conscients les uns et les autres. En fait, notre cœur devrait être l’hôtellerie de Dieu, et la plupart du temps, nous L’oublions. Qui fait suffisamment de place pour Dieu ? Qui peut dire ici, moi le premier, que nous ferions assez de place pour Dieu ? Nous ne faisons pas assez de place pour Dieu. Cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas bons chrétiens, que nous ne faisons pas tout notre possible, mais si c’est Dieu qui vient, où y a-t-il une place adaptée pour accueillir Dieu ? Dieu a choisi ce moment-là pour apporter la paix au monde et pour apporter le salut du monde.
Alors, frères et sœurs, c’est cela Noël : nous n’avons pas à poser de conditions pour la venue de Dieu, nous n’avons pas de conditions à poser pour le salut de Dieu. Il vient et peut-être que cela ne nous plaît pas, que l’on trouve que ce n’est pas le bon moment, que l’on trouve qu’on n’a pas eu le temps de se préparer et de faire toute la cuisine et le rituel du réveillon. Non, Il vient comme cela, inattendu, inespéré, sans mesure, Il vient, Il est là. C’est quand même une des choses les plus étonnantes de la religion chrétienne, parce que dans la plupart des religions, on a toujours envie de dire  – et les chrétiens n’ont pas échappé à la tentation – : « Voilà, nous allons tout faire pour que Dieu puisse venir, se convertir, s’améliorer, devenir un saint ou une sainte », mais il n’y a pas de conditions, Il vient soudain, là où il n’y a pas de place, là où tout le monde pense à autre chose, au recensement, aux bergers qui pensent aux moutons, aux gens de Bethléem qui pensent à se loger, Il vient là.
 Alors, frères et sœurs, c’est peut-être cela la grande vertu de Noël : admettre que Dieu vient comme Il veut, quand Il veut, et qu’il n’y a ni délai, ni retard, ni formalités à imposer, ni présentation de papiers, Il est là. Comment essayer de vivre cela ? C’est vrai que c’est particulièrement difficile : aujourd’hui, nous voulons vivre dans un monde où tout est prévu, programmé, calculé.
Prions pour que la religion ne soit pas trop programmée, ni dans notre cœur, ni collectivement. Prions pour que notre attitude de chrétien reste improgrammable simplement parce qu’il s’agit d’accueillir Dieu : et si Dieu vient, ce sera toujours une surprise.
Alors ce soir, frères et sœurs, je ne vous souhaite qu’une chose : c’est de vous laisser surprendre par la venue du Christ à Noël, et si vous vous rendez compte tout à coup que votre cœur n’est pas une hôtellerie assez confortable pour Lui, cela n’a aucune importance, accueillez-Le quand même.

 
Copyright © 2017 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public