AU FIL DES HOMELIES

DIEU EST ENTRE DANS LA VIE HUMAINE

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Messe de la nuit de Noël – Année B – (lundi 25 décembre 2017)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je vais vous demander ce soir de vous livrer à un gros exercice d’imagination. Ce n’est peut-être pas le moment, quand on est en train de digérer tranquillement son foie gras, mais je vous le demande quand même parce que c’est peut-être la meilleure façon de comprendre ce que nous fêtons ce soir.

La plupart du temps, lorsqu’on s’interroge sur Jésus, on aimerait savoir ce que ça fait pour un homme d’être Dieu, question tout à fait légitime et dont on n’arrête pas de donner des commentaires dans des livres aussi savants qu’ennuyeux dont je ne vous recommande pas la lecture. On se demande quand Jésus a commencé à avoir conscience d’être Dieu, s’Il savait qu’Il savait tout et que les autres ne savaient rien, s’Il connaissait la date de la fin du monde, s’Il savait à l’avance qu’Il allait mourir sur une croix etc. Tous problèmes qui ne sont pas ceux qui nous préoccupent ce soir. Nous n’allons pas nous demander comment cela fait pour un homme d’être Dieu, nous allons nous demander ce que ça fait pour un dieu que d’être un homme. Cette question-là est beaucoup plus intéressante.

En effet, si nous croyons vraiment, et je crois que c’est pour ça que nous sommes là ce soir, nous croyons que Dieu s’est fait homme. Nous croyons vraiment que tout ce qu’Il a vécu comme homme a eu des répercussions dans sa personnalité de Dieu. Dieu s’est vraiment fait homme, c’est-à-dire qu’Il a voulu vivre ce que nous vivons, nous, les humains. Il a vécu à sa place, dans un pays – occupé –, dans une histoire – compliquée –, dans une situation sociale et religieuse souvent déconcertante et insoluble. Il a voulu vivre tous les éléments de la vie d’un homme, à commencer par son enfance et sa naissance.

Dieu est vraiment né homme, chez les hommes, Il est entré dans ce monde comme chacun d’entre nous. Aucun d’entre nous ne se souvient de ses premières heures – d’ailleurs, il paraît qu’il vaut mieux, sinon nous serions tous chez le psychanalyste ce soir. Heureusement nous oublions, mais Lui, s’Il est vraiment Fils de Dieu, Il a quand même eu une sorte de présence à ce qu’Il vivait humainement, qui Lui a sans doute donné une sorte de précocité plus profonde et plus avisée que la nôtre. Lorsque nous disons que Dieu s’est fait chair, il y a peut-être eu à travers la naissance de cet enfant, un regard de Dieu qui a su s’émerveiller de ce que voulait dire « entrer dans la condition humaine ».

Nous ne nous rendons pas compte. C’est seulement après coup que nous disons que l’accouchement a été difficile… Même s’il ne semble pas que ce fût le cas, Dieu est quand même passé par ce moment de la naissance. Il est entré dans ce monde. Son système sensoriel ne devait pas être beaucoup plus développé que le nôtre, à deux ou trois heures de vie. Dieu a vécu ce passage de la naissance, Il a été accouché d’une femme, Il est né à un endroit. Il a vécu ses premières heures et de même que les premières années de notre vie sont décisives pour le déploiement de notre personnalité, peut-être les premiers moments de son existence ont-ils été décisifs pour tout ce qu’Il allait faire par la suite : sa mission, sa vie publique, le don de sa vie, sa résurrection. Tout cela s’enracine aussi dans les premiers moments de la vie de Jésus. Quand Il est né, quand Il est entré dans notre humanité, Il n’y est pas seulement entré biologiquement, Il y est entré spirituellement, avec tout le poids et toute l’attention du Dieu créateur. Il ne faudrait pas qu’on l’oublie.

Cela ne signifie pas particulièrement qu’Il avait des visions. Mais qu’a-t-Il vécu à ce moment-là ? Je vous demande un effort d’imagination parce que je vous demande de penser pour Jésus ce qu’on ne peut même pas penser pour nous-mêmes. C’est une gageure. Je vais tenter de vous donner quelques indications. Ses premiers moments ont sans doute été marqués par l’éveil de ses sens. La vue intervient probablement un peu plus tard, mais les autres sens comme le toucher, la saveur, l’odorat sont immédiats. Il les a découverts comme nous, et peut-être mieux que nous. J’essaie d’imaginer ce qu’a pu être pour Jésus la première caresse d’une main humaine, celle de sa mère. Ce n’est pas pour verser dans l’affectif, mais quand Dieu est entré dans le monde, Il a découvert la proximité du corps de sa mère avec le sien, à travers le mystère de la caresse. Et chacun d’entre nous sait très bien ce qu’est une caresse, ce qui se livre de l’amour et de la présence de l’autre à travers la délicatesse d’une main posée sur le front, la joue ou le corps. Jésus, Fils de Dieu, Dieu, est entré dans le monde et Il a découvert le monde aussi à travers les caresses de sa mère. Et à travers les mains un peu rugueuses d’artisan de son père Joseph qui devait être fier de serrer son enfant dans ses bras.

Et les saveurs ? Nous sommes très prudes aujourd’hui, et les images pieuses du XIXème siècle nous ont habitués à ne plus rien voir de la relation de l’enfant Jésus qui tête sa mère. Alors que dans le monde ancien, dès les premières représentations, on peut voir la Vierge allaitant, c’est-à-dire le Christ, le Fils de Dieu découvrant la saveur de la vie, la saveur du lait maternel à travers la douceur du sein sur sa bouche. Il a vécu tout cela, comme tous les bébés du monde.

L’entrée dans le monde couché dans une crèche, et peut-être avec des animaux autour est plus symbolique. On veut que ça soit un âne et un bœuf, c’est leur faire beaucoup d’honneur. Il s’agissait peut-être d’autres animaux comme des moutons, on n’en sait rien. Dieu qui découvre le monde animal, à travers la présence et les braillements d’un âne, et les mugissements d’un bœuf, c’est quand même extraordinaire ! Il faut croire et imaginer que Dieu a découvert le monde non pas à partir d’une espèce de surplomb comme s’Il avait encore sous la main le grand ordinateur par lequel Il avait conçu le ballet des astres, mais au contraire par la proximité d’un museau de bœuf ou d’âne dont le souffle chaud caresse son corps.

Frères et sœurs, Jésus est né vraiment comme nous. C’est même plus important pour Lui que pour nous. Parce que pour nous, c’est naturel, mais pour Lui ? Il a voulu découvrir l’humanité dans la simplicité de ce qui constitue la vie humaine. Il a voulu la découvrir à travers tous les gestes les plus simples et les plus humbles de la vie des hommes. C’est comme cela qu’Il est devenu homme. N’allons pas croire que Jésus est une sorte de météorite qui a débarqué du fin fond de la Trinité. Dieu a été beaucoup plus humble que nous. Il est entré dans l’humanité par la petite porte, par l’expérience de ce que sont les moindres gestes de l’existence et de la vie d’un bébé. C’est très grand, car au lieu de penser que Dieu est une sorte de génie, un super Einstein doublé de Victor Hugo capable de nous apprendre plein de choses, avant de nous enseigner, Dieu a appris. Non pas d’abord dans les livres, mais dans le sein et la vie d’une famille, à travers tous les gestes les plus simples et humbles qui constituent la beauté de la vie humaine.

Cela ne signifie pas qu’Il a trouvé que tout allait bien. Il a dû trouver que naître dans une baraque à courants d’air et en plein vent n’était pas nécessairement le meilleur endroit pour venir au monde. Mais Il a accepté cela, Il a ressenti que l’arrivée tapageuse des bergers et des moutons créait de l’effroi dans la conscience d’un petit nouveau-né. Et pourtant, Il est bien venu au monde parmi les plus pauvres, ceux qui étaient considérés comme des inférieurs et des parias. Jésus a dû trouver que certaines méthodes pédagogiques, même de sa mère, n’étaient peut-être pas toujours inspirées par les meilleurs conseils pédiatriques. Dans le monde ancien, et pratiquement jusqu’à Jean-Jacques Rousseau, on considérait que les bébés quand ils naissaient étaient si malléables, si modelables qu’ils risquaient à tout moment de se déformer. Donc, on les emmaillotait de façon incroyable, ce qui donne d’ailleurs ce célèbre tableau de Georges de La Tour, où l’on voit l’enfant saucissonné sur les genoux de sa mère. C’était la norme, le summum de la pédiatrie de l’époque. Ainsi, pendant les trois mois où ils vivaient ainsi ficelés, ils ne pouvaient pas avoir les os qui se déformaient. Imaginez ce que ça doit être pour le Fils de Dieu qui a créé l’homme pour la liberté, de découvrir que tout à coup, dès qu’Il arrive au monde, on Le ficelle comme un paquet et duquel on ne laisse dépasser que le visage. Je pense qu’Il a dû se dire : « C’est curieux que les hommes aient pu penser ça. Moi, Je les ai créés pour la liberté et ils sont en train de m’attacher ! » C’est même un peu terrible parce que les images de la crèche comme celle d’ici, représentent la mangeoire comme un tombeau. Nous pouvons dire ça symboliquement, mais que cela voulait-il dire ? Que nous nous acharnions déjà à ficeler Dieu, à l’empêcher de s’exprimer, de s’ébattre naturellement comme un enfant et de dire sa joie d’être parmi les hommes.

Frères et sœurs, tout ce que je vous dis là a son importance parce que c’est encore de cette manière-là que Dieu nous parle aujourd’hui. Si le Dieu des chrétiens, si le Christ a une telle importance pour nous, c’est à cause de son incarnation, et c’est parce qu’Il a trouvé dans tous les gestes par lesquels Il s’insérait, s’inscrivait, s’enfonçait dans la condition humaine, tout le matériau nécessaire pour nous parler et pour nous dire le salut. C’est cela que nous fêtons ce soir : Dieu qui vient faire d’une certaine manière son apprentissage d’humanité pour nous révéler qui Il est, à travers les gestes les plus fondamentaux et les plus indispensables de notre existence humaine.

Autrement dit, nous les chrétiens, nous n’avons pas de choses extraordinaires à raconter sur Dieu. Nous n’avons qu’une chose tout simple à dire de Lui : Il nous a tellement aimés qu’Il a voulu partager notre humanité. Et à travers le partage de cette humanité, depuis les gestes les plus originels qui nous constituent dans notre propre histoire, Il a su nous dire notre vraie destinée et notre vraie vocation. Je crois que c’est là quelque chose de très grand, c’est beaucoup plus que tous les plans de conversion que nous pouvons imaginer dans le monde, beaucoup plus que tous les grands projets par lesquels nous voulons révolutionner l’histoire de l’humanité. Jésus ne s’y est pas pris à coups de statistiques et de calculs économiques. Il a tout simplement voulu être un bébé, un enfant comme nous.

Voilà maintenant deux mille ans que Jésus nous parle ce langage-là, non pas pour nous infantiliser, non pas pour nous rendre plus petits que nous ne sommes, mais simplement pour nous dire : « A travers votre condition humaine, à travers les gestes les plus simples et les plus humbles de votre existence, J’ai pu déjà vous dire tant de choses. Vous mes amis, vous mes frères humains, dites-vous les uns aux autres à quel point Je vous ai aimés ».

 
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