AU FIL DES HOMELIES

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LE GOUT DU BONHEUR

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Messe de la nuit de Noël – année C – (25 décembre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Chers amis,

Ne croyez pas que de la part de Dieu, ce fût purement et simplement improvisé. Il avait soigneusement préparé son coup. Il savait que l’affaire était délicate. Venir chez les hommes, comme dit l’évangile de saint Jean, « venir chez les siens », normalement ça paraît aussi simple que quand on invite ses parents ou quand on va voir ses amis le jour de Noël ou du Nouvel An. Mais c’était un peu plus compliqué, parce que Dieu savait qu’il existait un certain contentieux entre les hommes et Lui. Nous l’appelons globalement le péché. C’est une triste affaire, inutile de revenir dessus ce soir, on ne va pas penser à des choses tristes. Dieu savait quand même que ça n’irait pas tout seul et que pour se faire accueillir, pour entrer dans le monde et pour s’y faire reconnaître, il faudrait qu’Il mette vraiment, comme on dit, le paquet. Et Il a mis le paquet !

Peut-être que si vous ou moi avions dû être à la place de Dieu à ce moment-là, nous aurions dit qu’il fallait un petit peu y aller à l’esbroufe, et montrer de quoi nous étions capables. C’est logique. Quand on sait que la relation va être difficile, le plus simple est souvent de rouler les mécaniques. Dieu a totalement refusé cela. Il a voulu entrer dans ce monde, dans l’humanité, d’une façon qui ne ressemble en rien à ce qu’on pourrait imaginer ; ou plus exactement, qui ressemble tellement à ce que font tous les hommes pour entrer dans le monde qu’on a failli ne pas s’en apercevoir. Il a voulu simplement se faire l’un de nous, Il est venu chez les siens, au milieu de nous, avec nous, sans se faire remarquer, tout simplement.

Quand je dis « sans se faire remarquer », ce n’est pas tout à fait juste non plus. C’est encore une des choses qui nous restent je l’espère pour encore quelque temps : au moment même où on arrive, au moment même où on naît, on se fait toujours remarquer. « Ah !Comme il est beau ! Comme il ressemble à son père ! Il a déjà le sourire et les traits de sa mère ! Il est magnifique ! Il est déjà plein de vie ! Ses babillements sont extraordinaires ! » C’est vrai, chaque fois qu’un bébé entre dans l’histoire humaine, il est à un des moments les plus extraordinaires de sa vie, et le plus extraordinaire est qu’il ne s’en rend pas compte. Il est tellement naturellement splendide, génial et beau, que s’il le savait, il mourrait d’orgueil et de suffisance. Heureusement, on oublie tout ça.

Dieu s’est dit : « Je dois leur faire le même coup ! Je dois venir, vraiment, comme un enfant, comme tout le monde ». Certes, Il aurait pu essayer d’épater la galerie ; c’était un truc connu dans tous les récits de naissance des dieux, des héros, chez les Grecs. C’étaient toujours des naissances extraordinaires. Là, rien de tout ça. Le côté presque le plus banal, même un peu extraordinaire dans le mauvais sens, parce que naître dans une mangeoire d’animaux, ça n’arrive quand même pas tous les jours. Et c’est ce qui est arrivé ! Pourquoi a-t-Il fait ça ?

On pourrait dire que c’est le côté anonyme de Dieu. Il ne veut pas se faire remarquer, Il est discret, Il aurait pu fanfaronner et dire « me voilà, J’arrive ».Non, Il n’a pas voulu cela.Dieu cherchait à éveiller dans le cœur de tous les témoins de sa naissance et de ses premiers jours, le goût du bonheur. Voilà pourquoi Il est né comme ça ! Il est né parce qu’Il s’est demandé : « A quel moment les hommes craquent-ils le plus facilement? » Quand ils voient un nouveau-né. C’est vrai, ce moment est tellement extraordinaire, et pas seulement pour les parents, tellement heureux d’avoir donné la vie à un enfant, mais pour tout l’entourage, parce qu’on se dit : « Que sera cet enfant ? » L’enfant pose tout de suite la question de son avenir. « Que va-t-il devenir, que nous apportera-t-il ? » Chaque enfant est une promesse incroyable, même si plus tard il récoltera de mauvaises notes sur son bulletin scolaire, ça n’a pas d’importance. Chaque enfant apporte, reconnaissez-le, cette espèce de surprise. « Comment ?L’humanité a pu continuer à travers ce petit, cette petite ? » Eh oui ! c’est ça, tout simplement, un enfant qui est une promesse.

Or, en face d’une promesse, on peut faire la tête, enpensant qu’il s’agit de promesses et que ce n’est pas la peine d’insister, que cela ne marchera jamais : réformer la France est déjà difficile, alors le monde et l’humanité tout entière ! Alors, est-Il vraiment venu comme une promesse ? Pourquoi est-Il venu ? Je pense qu’Il est venu pour une chose tellement simple, mais tellement forte. En face d’un enfant, on est face à quelque chose d’absolument vrai. L’avez-vous remarqué? Pas de fard à paupières, pas de fond de teint, quelques cris, des grimaces ; mais il y a surtout une humanité extraordinaire. L’humanité la plus pauvre, la plus simple et la plus démunie. Et cela réveille en nous le fond même de la vérité de ce que nous sommes. Nous ne sommes pas tout ce que nous nous sommes fabriqués. Nous ne sommes pas tout ce que nous avons essayé d’imaginer que nous devrions être. Nous sommes ce que nous sommes. C’est un peu plus difficile à admettre à quarante ou à soixante-quinze ans qu’à deux heures ou deux jours. Cependant, c’est la vérité. La source la plus vraie de notre bonheur, de notre manière d’être, c’est la vérité. Le tout-petit qui est là, dans la crèche, nous dit la vérité de l’homme et la vérité de chacun d’entre nous. C’est d’ailleurs pour cela qu’on dirait que les évangélistes se plaisent à nous raconter comment plusieurs personnes, les plus différentes qui soient, depuis les bergers qui sont la dernière sous-catégorie de la société, ceux qui n’ont même pas de quoi protester sur les ronds-points pour exprimer leur mécontentement, jusqu’aux rois mages qui apportent des trésors, de l’or, de l’encens et de la myrrhe, tous, lorsqu’ils arrivent devant cet enfant, se sentent démunis et pauvres, maisheureux.

Voilà le stratagème que Dieu avait imaginé. Il s’est dit : « Si Je les rencontre, si Je viens au-devant d’eux, et que dès le début Je leur raconte des choses désagréables, ça ne marchera pas. Si dès le début Je me présente à eux comme une source de bonheur, alors ça pourra peut-être marcher ».

Frères et sœurs, c’est ça, Noël. Et aujourd’hui désespérément, à travers tous les moyens – les illuminations des villes, les sapins de Noël, les cadeaux, tout ce que vous voudrez – que cherchons-nous ? Nous cherchons à réveiller en nous cette espèce de sentiment incroyable du bonheur tout proche, tout simple, tout vrai, telqu’il se traduit dans la présence d’un enfant qui vient de naître. Noël, au cœur même de cet enfant, identiquement à cet enfant, c’est Dieu Lui-même. Frères et sœurs, il faut s’y faire, Dieu est un enfant. C’est le plus difficile à croire, parce que nous aimerions tellement que ce soit une sorte de Steve Jobs ou de Bill Gates qui ont inventé les super-logiciels d’ordinateurs pour transformer le monde, la création et tout prévoir. Il s’en fiche, cela ne L’intéresse pas, Il est comme un enfant et Il a envie de jouer au milieu des hommes, afin de réveiller en nous le goût du bonheur. Voilà pourquoi nous sommes là ce soir. C’est sûr, peut-être qu’il y a encore deux, trois ou quatre heures, vous avez râlé parce qu’il y avait des embouteillages, parce que vous ne trouviez pas ce que vous vouliez dans tel ou tel magasin ; tout cela est oublié et vous êtes là seulement parce que vous avez envie de retrouver la force et le goût du bonheur. Nous sommes ici ce soir justement parce que nous nous rendons compte que si c’était simplement nous qui nous fabriquions le bonheur, ce serait inutile, ce serait une illusion, et finalement ce serait un mensonge sur nous-mêmes et par rapport aux autres. Mais là, il ne s’agit pas de mentir, de se fabriquer du bonheur, le bonheur ne se fabrique pas. Comprenez, frères et sœurs, à quel point il est grave de retrouver la vérité du bonheur. La vérité et le bonheur, complètement liés. C’est ça, un enfant. Inséparables. Et si on est si heureux de se retrouver en face des enfants, c’est parce que l’on voit en même temps la vérité de ce qu’ils sont, tels qu’ils sont – ils n’essaient pas de mentir ni de trafiquer–, et le bonheur qu’ils nous apportent.

Je voudrais terminer cette méditation avec vous sur un petit poème. C’est un poète que peut-être certains parmi vous connaissent, il s’appelait Rilke. Cet homme était un très grand poète. J’ignore s’il était croyant, mais il a parfois parlé de Dieu de façon extraordinaire. Il écrivait aussi bien en français qu’en allemand. A l’époque, ce n’était pas si mal ; c’était pendant la guerre de 14. Ce poète écrivait souvent de petits poèmes de trois ou quatre vers, qu’il donnait à des amis. Vous imaginez le bonheur que cela peut être : un si grand poète qui tout d’un coup, soit sur la première page d’un livre, soit dans un petit billet qu’il vous adresse, vous écrit quatre vers. Un jour, il a adressé à une dame un petit poème que je trouve sublime. Il dit exactement en termes poétiques, en quatre mots, ce qu’il m’afallu dire en termes prosaïques en quinze minutes. Ecoutez bien. « Pour trouver Dieu il faut être heureux ». Vous me direz que c’est injuste ; ceux qui ne sont pas heureux ne vont pas trouver Dieu ? « Pour trouver Dieu ». Il ne dit pas « pour chercher Dieu ». « Pour trouver Dieu il faut être heureux /Car ceux qui par détresse l’inventent».Combien de fois arrive-t-il que nous nous inventions un dieu par détresse, que nous nous bâtissions un dieu sur les ruines et les ressentiments de notre malheur ? « Car ceux qui par détresse l’inventent / Vont trop vite et cherchent trop peu /L’intimité de son absence ardente ». « Absence ardente ». Ça paraît bizarre : Dieu serait-Il absent et ardent ? Oui, Dieu est absent, on n’a pas de maîtrise sur Lui, on ne Le domine pas, on ne Le manipule pas, mais Il est de feu et Il est de lumière. Ce soir nous sommes ici, rassemblés, pour découvrir cette « absence ardente ».

Je vous propose, frères et sœurs, un exercice très simple pour ce temps de Noël : débarrassons-nous de toutes nos inventions de Dieu, detous ces faux dieux que nous avons inventés sur la base de nos malheurs (« si j’étais Dieu, je ferais autrement », qu’en savez-vous, et « si j’étais Dieu, je ferais ceci », croyez-vous que le monde serait mieux ?).On ne bâtit pas Dieu sur la base de ses ressentiments ou de ses détresses ;c’est vrai que les détresses sont réelles, ainsi que les ressentiments, mais ce n’est pas la base ni le fondement de la présence de Dieu en nous. Arrêtons de nous fabriquer des dieux, de perdre de vue qui est Dieu. Nous avons trop souvent oublié que nous avons un Dieu qui veut nous faire vivre, et nous avons fabriqué un dieu qui veut nous faire suer. C’est terrible, et nous en sommes un peu responsables ; responsables d’avoir fabriqué Dieu à partir de nos ressentiments, de nos déceptions, de nos angoisses ou de tout ce qui ne va pas. Essayons de retrouver Dieu en ouvrant les yeux sur ce visage d’un Dieu enfant, non d’un Dieu en pâte à modeler ou en pâte d’amande.Un vrai visage d’enfant, un enfant qui sourit, qui pleure, qui se blottit contre le sein de sa mère, ça, oui, c’est Dieu ! Mais pas un Dieu que nous nous fabriquerions chacun pour nous-même d’une façon artificielle et qui ne servirait qu’à nous justifier dans notre tristesse et notre découragement.

C’est vrai, frères et sœurs, l’année a été un peu plombée ; on a plutôt l’impression que ça ne se termine pas bien, mais si nous, à cause de ce visage de Dieu, ne sommes pas fichus de redonner à notre propre vie, à notre famille, à notre société le goût du bonheur, alors c’est le pire de tout, ça risque d’être la chute de toutes les espérances.

Frères et sœurs, un enfant nous est né, un Fils, Dieu, nous a été donné.Amen.

 
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