AU FIL DES HOMELIES

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DIEU A-T'IL ENCORE PRISE SUR LE MONDE ACTUEL?

Is 9, 1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Nativité du Seigneur – Messe de la nuit – Année A (25 décembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, permettez moi de poser franchement la question : si l'aventure chrétienne devait commencer aujourd’hui, en ce début de XXIe siècle, est-ce que cela marcherait ? Cela peut vous paraître bizarre de poser une telle question. Mais quand on y réfléchit, ce n'est pas une question idiote. Cette histoire d'un gamin qui naît d'un jeune couple de SDF, alors qu’ils sont à Bethléem pour un contrôle d'identité et qu’ils n'ont pas de quoi se loger au moment où elle doit accoucher, est-ce que cela pourrait être aujourd'hui le début d'une nouvelle religion ? Ce n'est pas sûr du tout !

            C’est une des questions les plus étranges que pose notre siècle. Certains disaient : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », je t’en fiche, il n'est pas religieux du tout ! En fait, la question est la suivante : est-ce que Dieu peut encore avoir une prise sur notre monde, sur notre culture, sur notre manière de penser et de réagir ? Est-ce qu’au fond nous ne sommes pas à la fin d'une époque où nous avons décidé que Dieu aurait telle ou telle place, tel ou tel secteur d’influence ? Distinction entre le public et le privé, entre le religieux et le laïc, le sacré et le profane. Est-ce que tout cela ne joue pas finalement dans le sens d'une sorte d'étanchéité et d'imperméabilité au mystère de la présence de Dieu. Cela vaut quand même la peine de se le demander. C'est vrai qu'apparemment ce soir, cela paraît idiot parce qu'on se dit qu’on est là et qu’on est quand même finalement assez nombreux malgré les grèves, les difficultés de déplacement, tous les bâtons dans les roues ! Et grâce au fait que le clergé ne fasse pas grève, on se retrouve aujourd'hui tous ensemble à célébrer la fête de Noël.

            Comment Dieu a-t-Il vraiment aujourd'hui encore une prise sur le monde, sur nous-mêmes – ne nous mettons pas tout de suite à part ! – et sur toutes ces interrogations que nous avons ? Certes, nous ne sommes plus à l'époque de ce matérialisme brutal et grossier qui consistait à dire que la science remplacerait toutes les connaissances religieuses et que cela chasserait Dieu définitivement de notre horizon. Non, on a quand même raffiné sur la question depuis ! Mais en raffinant, on n’a pas nécessairement facilité les choses du point de vue de la lucidité et du regard sur ce monde. Si Dieu venait aujourd’hui, aurait-Il vraiment prise sur ce monde ? On peut même supposer qu'Il a tous les jours envie d'avoir prise sur ce monde, qu'Il a tous les jours envie de venir dans ce monde. Dès le début, les premiers chrétiens ont dit : « Le vrai nom de Dieu c’est "Il est, Il était et Il vient" ».

Mais pour nous, est-ce cela le vrai nom de Dieu ? « Il vient », y croyons-nous vraiment ? Cela paraît-il évident ? Pas tellement. Comment vient-Il dans tous ces territoires de notre terre qui sont en guerre ? Comment vient-Il dans cette espèce de lutte des puissances économiques et politiques les unes contre les autres ? Peut-Il se frayer un chemin, a-t-Il une prise comme l'alpiniste sur la falaise qu'il doit escalader ? A-t-Il une prise sur l'humanité d’aujourd’hui ?

            Frères et sœurs, il faut beaucoup y réfléchir. Le problème n'est pas de vouloir démontrer Dieu, c'est un peu dépassé. On n'a plus tellement envie d'écrire des ouvrages pour dire : « Mais si, grâce à telle équation mathématique ou grâce à tel raisonnement logique Dieu est là, Dieu existe ». Non, on n'en est plus là. On a l'impression qu'on a créé un univers, un monde humain tellement étanche, tellement autosuffisant, tellement bien construit que tout se tient. Vous avez des questions, interrogez Internet voyons ! Cela vous donnera la réponse immédiatement ! Vous avez des problèmes, faites la grève et vous aurez une augmentation de votre statut financier ! Vous avez des sentiments de mécontentement, allez voir le psychanalyste, il va s'occuper de vous ! Peut-être que vous en ressortirez dans un état pire qu’avant, c’est un autre problème ! Mais sur le moment, votre réflexe est de dire : « Si vous n'allez pas bien, allez voir le psy ! »

Donc vous voyez, frères et sœurs, nous sommes dans un monde tellement construit, tellement bétonné, tellement solide, que nous avons à certains moments l'impression de nous taper la tête contre les murs et que cela n'avance pas, que cela ne fait même pas fissurer les murs. C'est plutôt notre tête et notre cerveau qui se fissurent.

            Alors c'est un peu cela la question de Noël. Comment Dieu peut-il encore aujourd'hui dire : « Je viens. Je viens chez vous. Je veux rentrer chez vous » ? Pas simplement de l’extérieur, car c'est déjà bien de fêter Noël. C’est bien de trouver des moments de rapprochement, de convivialité familiale qui nous rappellent notre enfance, nos traditions. Je ne suis pas de ceux qui vitupèrent contre les cadeaux à Noël, je trouve cela très bien. C'est une belle manière de dire qu'on s’aime et cela, on ne peut pas le retirer aux hommes.

Mais le problème n’est pas là. Le problème est au fond de nous-mêmes. Qu’y a-t-il encore d’ouvert, de fragile, presque de vulnérable, qui fait que quand je m'interroge sur moi-même je me dis : « Effectivement, si je me pose toutes ces questions, c'est qu'il y a quelqu'Un qui est là ». Le Christ Lui-même a choisi une image. Il a dit, par son apôtre Jean, dans l’Apocalypse : « Voici, Je me tiens à la porte et Je frappe ». Qui d'entre nous a vraiment entendu frapper Dieu à la porte de son être, de son cœur, de son intelligence et de sa liberté ? Dieu a-t-Il encore prise sur nous ? Dieu a-t-Il encore prise sur ce monde ? Dieu a-t-il encore prise sur cette manière d’être, d’exister, qui fait qu'à certains moments on se sent comme envahi, touché au plus intime de nous-mêmes par une présence. Comment faudrait-il que Dieu s’y prenne ?

            Nous pensons toujours que si Dieu était un peu plus logique, son action aurait plus d’effet et que s’Il faisait un peu plus attention pour organiser le monde, la création, cela marcherait mieux. J'ai lu encore récemment une chose que je livre à votre méditation scientifique. Des savants américains sont en train d'étudier comment on pourrait faire des arbres à feuilles noires ! Savez-vous pourquoi ? Parce que la chlorophylle retient très peu de lumière pour la photosynthèse alors que si les feuilles étaient noires elles absorberaient toute la lumière. Y a-t-il une manière plus incroyable de dire que Dieu s’est bêtement trompé dans sa création ? Pour l’instant, je préfère encore les feuilles vertes ! C'est pour vous dire que finalement nous avons tellement pris possession de ce monde que nous pensons croire savoir comment il devrait être. Mais sommes-nous devenus fous ? Sommes-nous devenus tellement soucieux de maîtriser notre être, notre vie, notre planète, notre santé, qu’à certains moments il faille que ce soit quelque chose de complètement organisé ? Sans autre issue que d'obéir à cette espèce de programme scientifique que nous nous imposons finalement à nous-mêmes jusque dans le tréfonds de notre être.

Alors comment Dieu peut-Il briser cette espèce de mur, d’enfermement, de vitrification de nous-mêmes et du monde ? Personnellement, je crois qu'Il a une seule méthode. Peut-être qu'il en a d’autres, peut-être que vous pensez à d’autres, mais on en reparlera.         Vous avez entendu Isaïe tout à l’heure. Il raconte à un moment donné que, dans le pays d’Israël, c'est la bagarre partout, que les rois sont en train de perdre toute leur autorité et leur pouvoir parce qu'ils sont soumis à des ennemis, leurs voisins. Et on dit : « On a entendu les bottes qui claquent, les bottes des soldats ». Quelle image contemporaine, n'est-ce pas ? Et puis : « Les manteaux roulés dans le sang », c'est-à-dire les vainqueurs qui sont en train de ramasser les dépouilles des vaincus ; leur manteau traîne sur le sang qui est encore sur le corps des victimes. C'est cela la description d’Isaïe, le moment où apparemment c'est la victoire pour les uns et le fait que le sang des vaincus est en train de rougir le manteau des vainqueurs. Dans tout cela il dit : « Au milieu des claquements de bottes, au milieu du sang et des victimes, il y a quelque chose d’inouï : un enfant nous est né, un fils nous est donné ». Il ne nous reste plus que cela. Il ne faut pas se faire d'illusions, tant qu’on voudra que des enfants naissent, tant qu'on voudra se laisser saisir par le sourire d'un enfant, rien ne sera perdu. Mais encore faut-il le vouloir ; et encore faut-il vouloir qu'il naisse ; et encore faut-il vouloir qu'il vive. C'est cela Noël, c'est le fait que Dieu ait pris le visage d'un enfant, seul moyen de nous toucher, seul moyen de briser toutes les carapaces que nous nous fabriquons sur notre cœur, sur notre tête, sur nos yeux, sur notre goût, sur notre manière d’être, sur notre manière de gérer et de diriger les autres. Dieu a voulu qu'il y ait cette réalité presque insaisissable, totalement inoffensive, totalement vulnérable : la présence d'un enfant.

            Et pourquoi la présence d'un enfant ? Pour une chose très simple que nous avons tous éprouvée d'une façon ou d'une autre, que ce soit nos enfants, nos neveux, qui que ce soit. L’enfant, c'est à la fois la vulnérabilité totale, il dépend de nous sans rien demander, mais il est là et sa seule présence nous dit qu'il a besoin de nous. Cette vulnérabilité-là, en général, si on a encore un peu le cœur à la bonne place, on ne peut pas y résister. Et c'est pour cela que Noël est devenu la fête des enfants. Cela n’est pas le cœur du cœur du problème mais ce n’est quand même pas si mal. C’est la première chose : « Un enfant nous est né, un fils nous est donné ». Vous remarquerez que ce n'est pas un enfant qui vient à nous. Il est né, Il est donné. Pour se manifester et pour s'approcher de nous, Dieu a voulu prendre la fragilité de l'enfant qui naît sans aucune protection ni sécurité, qui est pour ainsi dire littéralement mis au monde, c'est-à-dire jeté au monde.

            Ce qui nous touche aussi dans le visage de l’enfant, c'est qu'on ne peut pas s'empêcher d'y voir l'ouverture d'une histoire et d’un avenir. Et c’est la deuxième chose. Savoir qu’au moment même où l’on est interpellé par le visage d'un enfant, même s'il ne sourit pas, même s'il dort, même s’il s'en fiche, nous sommes interrogés sur son avenir et nous nous sentons solidaire de cet avenir. C'est cela Noël, c'est Dieu vraiment dans une crèche – même  pas dans une salle d’obstétrique – il n'y a aucun concours scientifique pour la naissance, rien du tout. Mais Il est là, exposé comme un avenir. Et donc Dieu aujourd'hui se donne comme un avenir, mais celui d'un enfant. Et quel est l'avenir d'un enfant ? C’est bien sûr lui qui a le désir et le goût de vivre, mais si nous ne sommes pas là pour l'aider et le faire grandir dans cette vie, alors il meurt. Ou si nous sommes là pour le détruire, alors il meurt. C'est cela « un enfant nous est né ».

Que Dieu puisse être vraiment le visage d'un enfant, non pas pour je ne sais quelle vision romantique des choses, ce n’est pas de l’ordre de l’affectif, c'est le fait qu'Il est là. Cela n'est pas de l'ordre du sentiment, c'est de l'ordre de la reconnaissance de ce qu'Il est. C’est ce qui nous est donné ce soir. Alors il n'y a pas besoin de prendre des photos du bébé. Non, Il est là et Il s'impose par sa seule présence. Tant qu'on pourra lire le visage d'un enfant de la terre, on pourra découvrir comment Dieu viendra chez nous comme un enfant. Amen.

 
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