AU FIL DES HOMELIES

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SON AMOUR L'A LIVRE ENTRE NOS MAINS

Is 9, 1-6

(25 décembre 1987???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Lever du soleil 

L

e peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière " (Isaïe 9,1) Frères et sœurs, ce peuple qui marche dans les ténèbres c'est nous tous, c'est vous, c'est moi. Le peuple qui marche dans les ténèbres, c'est toute notre humanité, cette humanité qui par sa science et sa technique est capable de dominer l'univers, cette humanité qui a domestiqué l'électricité, l'électronique, la force atomique, cette humanité qui est capable d'envoyer des hommes sur la lune, qui est capable de construire des robots qui ont presque une intelligence humaine, qui est capable de gérer toutes sortes de connaissances, qui pénètre les secrets de l'atome et ceux des galaxies, cette humanité qui est familière avec le big-bang primordial et qui connaît tous les moindres détails de la structure de l'univers, cette humanité qui ayant ainsi domestiqué les forces de la nature par l'intelligence de l'homme, s'entre-déchire, jette ces forces à la tête les uns des autres, invente des bombes atomiques capables de détruire l'humanité elle-même, cette humanité ainsi capable de se détruire par sa propre science, par sa propre force, cette humanité n'est-ce pas un peuple qui marche dans les ténèbres, ténèbres de la guerre, ténèbres des luttes fratricides qui déchirent tant de pays dans le monde ?

       Cette humanité qui marche dans les ténèbres est aussi celle qui est capable de la culture la plus raffinée, des réflexions les plus profondes. Cette humanité qui, partie de l'âge de pierre et des hommes des cavernes, a édifié petit à petit toutes ces civilisations, toutes ces cultures, toutes ces nations, cette humanité dont chaque portion a su s'organiser, se donner une structure politique, vivre en communauté et qui cependant à partir de cet idéal même qui a permis de forger cette vie commune, se jette dans les idéologies : nationalisme, nazisme, marxisme et toutes les formes de totalitarisme et d'oppression. Cette humanité capable de détruire par son intelligence les valeurs mêmes que l'intelligence humaine a été capable de dégager de la vie quotidienne, n'est-elle pas ce peuple qui marche dans les ténèbres de la nuit ? Cette humanité c'est aussi celle qui a su saisir la beauté, qui a su produire les symphonies de Mozart ou la Divine Comédie de Dante, les tableaux du Titien, de Véronèse ou du Greco, c'est cette humanité qui a été capable de tant de merveilles, du Parthénon et de tant d'autres palais de toutes les civilisations anciennes ou modernes, cette humanité qui a su ainsi dans des œuvres d'art mettre le meilleur d'elle-même, se dépasser et entraîner les autres hommes vers plus de joie et plus de splendeur. Et pourtant au cœur de ces plus belles œuvres d'art, c'est toujours la souffrance et le désespoir et la mort qui sont le ressort des chants les plus beaux, la souffrance qui est toujours présente derrière cette lumière à la fois irréelle et merveilleuse des tableaux du Caravage, cette mort qui résonne aux dernières mesures du "Chant de la Terre", cette mort qui est partout, dans tout poème et dans toute splendeur, et dans toute musique et dans toute peinture. Mais alors si pour saisir la beauté, il faut frôler la mort et le désespoir, n'est-ce pas encore ces ténèbres dans lesquelles marche l'humanité ?

       Cette humanité, c'est encore celle qui est soulevée au plus secret des cœurs, au plus profond de l'expérience humaine par cette merveille qu'est l'amour humain, par cette passion qui jette deux êtres l'un en face de l'autre et qui leur fait découvrir quelque chose qui dépasse tout ce qui peut être imaginé, cet amour qui construit une famille, cet amour qui donne la vie. Et puis au milieu de ces familles, combien de cœurs déchirés. Regardons autour de nous combien de familles disloquées, combien d'amours blessés, combien de souffrances qu'on s'inflige et qu'on a tellement de mal à se pardonner, combien d'amours trahis ou pire encore d'amours oubliés, perdus. N'est-ce pas cela la nuit ?

       Nuit de l'intelligence de l'homme et de sa force technique, nuit de la pensée, nuit de la construction de la cité, nuit de la splendeur des œuvres d'art, nuit de l'amour humain. Notre expérience est celle de nos déchirements, de cette déception, de cette souffrance de la nuit. Et je n'ai pas énuméré toutes les détresses de ceux qui sont seuls, toutes les détresses de ceux qui sont inutiles et qui ne savent pas à quoi ils peuvent servir. Les détresses de ceux qui sont abandonnés, âgés, toutes les détresses de ceux qui n'ont plus de quoi manger ou plus de travail, les détresses de ceux qui ne savent plus ce que la vie peut bien vouloir dire et qui ont oublié quel était le sens possible de la vie. C'est cela la nuit de l'humanité, c'est cela la nuit dans laquelle chacun d'entre nous d'une manière ou d'une autre, nous sommes engagés, même si nous n'avons pas encore subi les plus terribles détresses, même si tout ne s'est pas écroulé sous nos pas et sous notre cœur, même si nous avons finalement une plus grande part de bonheur que d'autres, il y a bien quelque part dans notre vie un manque, un vide, une souffrance, une nuit. Quel est l'homme, quelle est la femme qui n'a pas expérimenté cette nuit au cœur de sa vie ?

       Alors, au milieu de tant de détresses, au mi­lieu de ce découragement et de cette désespérance, le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. Une grande lumière, ou plus exactement une toute petite lumière, car la lumière de Noël, c'est une lumière imperceptible, une lumière infiniment fragile, infiniment précieuse, mais une lumière capable de changer totalement les ténèbres de l'humanité tout entière. Et il y a beaucoup d'hommes et de femmes, depuis des siècles, capables de témoigner que leur vie a été changée par cette lumière. Cette lumière c'est un amour plus fort que tout ce que nous appelons amour, plus fort que tous nos essais d'aimer, et c'est souvent si infructueux et c'est si malheureux, si déchirant, c'est un amour plus fort que nos prétendues connaissances et que nos illusions de puissance, c'est un amour plus fort que notre recherche de la beauté et que toutes ses déceptions, c'est un amour plus fort que la haine des hommes dressés les uns contre les autres et que toutes les guerres. Cet amour c'est celui de Dieu qui se fait proche de nous, semblable à nous.

       Et voyez, frères, quelquefois nous imaginons mal ce qu'est l'amour. Nous pensons souvent à un Dieu infini, puissant, bienheureux, à un Dieu transcendant, qui dépasse toute chose et qui s'abaisse à notre portée, se met à notre niveau, s'humilie, se fait tout petit. Et nous pensons que c'est dans cette descente, cette humiliation de Dieu que s'exprime son amour. Mais voyez-vous, je crois que le mystère de l'amour de Dieu est encore plus profond et plus bouleversant. C'est que l'amour de Dieu, ce n'est pas l'abaissement d'un Dieu tout-puissant, infiniment transcendant, car la transcendance de Dieu n'est que la transcendance de l'amour, la toute-puissance de Dieu, c'est la toute-puissance de son amour.

       Il n'a rien d'autre que l'amour en Lui, et c'est pourquoi à cause de cet amour, parce qu'Il ne vit que d'amour, l'amour que le Père a pour le Fils et le Fils pour le Père, et l'amour que Dieu a pour toutes ses créatures et pour chacun d'entre nous, cet amour passionné que Dieu a pour nous, cet amour le rend infiniment vulnérable, infiniment petit et pauvre, et en quelque sorte mendiant de notre réponse. C'est pourquoi Dieu n'est pas tellement quelqu'un qui, de sa grandeur, s'abaisse vers nous mais plutôt quelqu'un de beaucoup plus petit que nous. Et c'est pour cela qu'Il veut nous sauver, car contrairement à ce que nous pourrions penser dans notre imagination d'hommes toujours épris de grandeur et de puissance et de splendeur, nous qui croyons toujours que ce sont les plus forts qui peuvent sauver les plus faibles, les plus grands qui sauvent les plus petits. C'est une logique fausse, c'est la logique de notre humanité, de notre illusion. La logique véritable, celle de Dieu, est tout autre : c'est le plus petit qui sauve ceux qui se croient grands, c'est Celui qui est infiniment vulnérable parce qu'Il n'est qu'amour qui seul est capable de nous apporter le salut.

       Peut-être avez-vous expérimenté cela un jour ou l'autre dans votre vie ? c'est au moment où on est le plus démuni, c'est au moment où on ne sait plus ce qu'il faut faire, où l'on n'a plus entre les mains les moyens de faire quelque chose, c'est au moment où on est vraiment pauvre qu'on peut devenir sauveur parce que quand on est totalement pauvre on n'a plus d'autres ressources que d'aimer. Et il n'y a que l'amour qui puisse sauver. Et c'est pour cela que Dieu nous a sauvés parce qu'Il n'est qu'amour, parce que Dieu est venu sur la terre, non pas parce que du haut de sa grandeur Il s'est payé le luxe d'une parenthèse terrestre, d'un moment d'abaissement, mais parce que Dieu en se faisant tout petit, en se faisant cet Enfant entre nos mains, en se faisant cet homme comme nous, pire, bien plus pauvre que nous, cet homme incompris, bafoué, rejeté, crucifié, mort, en se faisant cela Dieu nous a révélé ce qu'Il était ce que contenait son cœur, ce qu'Il est vraiment quelqu'un qui a infiniment besoin de notre bonheur pour être heureux, parce qu'Il nous aime. Et Dieu n'est que cela cet amour infini.

       Alors si vous le voulez, frères, essayons en cette nuit de Noël de comprendre : Dieu ne vient pas nous dispenser sa grâce du haut de sa splendeur, Dieu ne vient pas au-dessus de votre misère et de votre pauvreté vous saupoudrer d'un peu de son secours et de son bonheur, Dieu vient vous demander de l'aimer, parce qu'Il a besoin de votre amour, parce que Dieu vous aime à la folie et parce que Dieu ne peut pas vivre sans votre amour, parce que Dieu vous aime vraiment. Et si Dieu a besoin que vous répondiez à son amour, c'est en Lui répondant que vous allez déchirer votre cœur, déchirer les limites étroites de votre cœur, que vous allez comprendre enfin que vous servez à quelque chose, que vous êtes utiles. C'est comme cela que vous allez enfin dépasser les limites quotidiennes de votre vie qui vous enferment jour après jour dans vos soucis et vos misères et vos péchés et vos limites et cette sorte de mépris de soi-même parce qu'on n'est que ceci ou que cela. En réalité, tout cela n'a aucune importance, Dieu ne fait pas la fine bouche, Il vous aime, Il veut que vous répondiez à son amour.

       C'est cela le mystère de Noël : Dieu est venu sur la terre pour nous chercher, non pas seulement parce que nous avons besoin de Lui, mais parce qu'il avait besoin de nous. Dieu est venu nous chercher parce qu'Il ne pouvait pas rester loin de nous, parce qu'Il ne pouvait pas supporter que nous nous éloignions de Lui, parce qu'Il ne pouvait pas tolérer cette séparation entre Lui et nous. Nous sommes aimés, c'est-à-dire nous sommes appelés par quelqu'un qui a besoin de notre réponse d'amour. C'est cela qui nous est proposé aujourd'hui : cet Enfant. Si Dieu a voulu être cet Enfant vulnérable, cet Enfant qu'on prend dans ses bras, qu'on manipule, qu'on pose ici et qu'on pose là, cet Enfant livré entre nos mains, c'est parce qu'Il voulait nous révéler le secret de son cœur. Oui, Dieu est livré entre nos mains, Il est en quelque sorte en notre pouvoir, et c'est cela la vérité de son amour.

       Frères, si nous voulons sortir de notre pauvreté et de notre médiocrité, sortir de notre grisaille, de notre quotidienneté et de tous nos soucis, découvrons que nous sommes utiles à quelqu'un qui a besoin de nous, quelqu'un qui attend impatiemment notre réponse. Ce quelqu'un c'est Dieu, Dieu qui nous veut, Dieu qui vous veut personnellement chacun, qui ne peut pas se passer de vous.

       AMEN

 

 
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