AU FIL DES HOMELIES

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POUSSER UNE PORTE …

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 2003)
Homélie du Frère Yves HABERT


Je trouve que cela circule beaucoup dans cet évangile. C'est toute une crèche pèlerine, il y a la sainte famille qui cherche un lieu, une place pour s'asseoir quelque part. Il y a aussi les anges qui se déplacent, il y a Dieu qui se déplace. Il y a tout un mouvement. C'est l'heure du pèlerinage. Je crois que la fête de Noël, c'est l'heure d'une sorte de mise en route.

Je voudrais vous entraîner dans une sorte de pèlerinage, un peu comme celui-là. Une marche qui va laisser place aussi au rêve, minuit, c'est aussi l'heure du rêve. C'est le rêve de Dieu qui se conjugue avec le rêve de l'homme. Noël c'est une fête qui touche à des domaines un peu différents. Je voudrais vous faire parcourir une ville inconnue, il ne faudrait pas se projeter sur Aix uniquement, une ville immense. Une ville immense comme le monde, une ville profonde comme la nuit, une ville absolument inconnue. Vous allez descendre du train, et vous allez vous laisser guider par les quartiers. Vous allez comme les phalènes, aller vers les endroits les plus éclairés, vous allez parcourir les beaux quartiers. Vous allez passer devant les boutiques de luxe qui resteront allumées toute la nuit, vous allez pouvoir tranquillement, sans le flot de la journée, le flot du métro, le flot simplement de ceux qui remontent le Cours Mirabeau. Tous ces flots sont complètement annulés puisque vous êtes seul dans cette ville, et que vous voulez la visiter en paix. Alors, vous prenez votre temps, vous pouvez flâner, regarder, vous n'êtes pas alpagué, alors vous pouvez bien profiter de toutes ces marques griffées, de toutes ces choses qui sont là. Et puis, quand on a erré comme cela dans une ville, la nuit, quand on a parcouru ces quartiers, qu'on a saisi l'histoire d'une ville à partir de sa forme, de sa construction, comment elle s'est progressivement au cours des siècles, aménagée, petit à petit, on quitte aussi les beaux quartiers et l'on arrive dans les quartiers plus sombres, ceux qui ont une autre histoire, les quartiers qui sont moins éclairés. Et l'on va descendre dans la vieille ville. Et moi, j'imagine cette vieille ville près d'un port, simplement parce que c'est l'ouverture maximale. Et dans cette vieille ville, à ce moment-là, n'allez pas imaginer Marseille non plus, c'est encore une autre ville, c'est la ville du rêve, tout est possible. Et dans cette ville, dans cette vieille ville, dans ces quartiers dégriffés, vous allez pousser des portes, parce que vous avez toute la nuit devant vous. Vous allez pousser des portes où il n'y a pas d'interphone. Vous allez tomber sur Matthieu, beau comme un Caravage, en train de compter son argent. Il suit l'argent partout où il le mène, et Matthieu est là, et il compte … Vous allez continuer un petit peu, et il y a là un petit homme, Zachée, tout petit. L'Emmanuel n'est pas encore venu s'inviter chez lui, et Zachée compte ses amis. Et puis, vous passez devant une école rabbinique, il y a là un vieil homme aussi qui s'interroge, Nicodème : "Comment un homme étant vieux peut-il renaître ?" Et personne n'est là pour lui résoudre sa question. Personne n'est là pour lui dire où doit le conduire sa recherche.

Et puis, comme vous êtes dans des quartiers dégriffés, vous êtes dans des quartiers sombres, il y a aussi forcément des larrons. Des bons ou des mauvais, ou des mauvais qui deviendront bons, on ne sait pas trop, dans l'ombre. En tout cas, il dit à son complice : "Souviens-toi de moi quand tu partageras le pactole". Avant un jour, peut-être … je ne sais pas. Le larron est là et l'on échappe à un mauvais coup. Et l'on tombe dans un bar à marins, et là, il y a Marie-Madeleine, belle comme un Toulouse-Lautrec. Marie-Madeleine qui est là, et dans un coin, il y a Pierre qui rentre de la pêche. Il n'a rien pêché. Et il y a Jacques et Jean qui refont le monde dans toute l'ardeur de ces désirs qui les animent : qui est le plus grand ? Puis, il y a Simon le Zélote qui a passé toute la nuit à coller des affiches.

Ils sont tous là, comme dans un tableau de Rembrandt. Il y a tout ce peuple de l'ombre, il y a tout ce peuple qui est immense et qui se cache, et qui se cache même dans les replis de la peinture, qui se cache derrière ces autres figures, ces types de l'évangile, qui sont aussi des types de nous tous. Il va bien falloir comprendre comment le "peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière" ! Comprendre comment "sur le pays de l'ombre, une lumière a resplendi". Alors, je vais chercher, parce que curieusement, on sent ces personnages prêts à quelque chose, à jouer un rôle, ils seraient comme des comédiens qui n'auraient pas été embauchés. Ils sont là et ils attendent le déclic, ils attendent quelque chose … Et je croise un homme hirsute, les cheveux en bataille, il dit : "Ils attendent quelqu'un". Et je reconnais le précurseur. Je reconnais Jean-Baptiste que je croise dans ce quartier dégriffé. Il m'engage à aller plus loin, il m'engage à chercher la source de l'espérance qui semble déjà tinter sur chacun de ces visages. Il me semble déjà presque entendre les cloches de Pâques sur tous ces visages, mais il y a encore quelqu'un qui doit naître dans la nuit.

Alors, dans ce quartier dégriffé, je vais pousser une autre porte, et je tombe sur une mère et son enfant. La madone à genoux qui adore son enfant, son enfant à elle et à Dieu. Et Joseph dans un coin, tout éduqué par sa longue patience, la longue patience de ce peuple auquel il appartient, fils de David, il relit le livre d'Isaïe et il voit dans toutes ses prophéties, petit à petit se dessiner le visage de cet Enfant. Et je m'aperçois que c'est le Dieu dégriffé qui prend chair dans notre humanité. Ce Dieu dégriffé qui naît au cœur de l'ombre, qui naît au cœur de la nuit, au cœur d'un quartier, au cœur de tous ces visages pour leur donner une espérance, pour nommer cette lumière qui déjà resplendissait sur eux et qui doit éclater dans l'évangile.

Nous sommes au cœur de la nuit, peut-être pour que cette lumière se fasse plus évidente. Au cœur du jour, au plein soleil nous serions éblouis, nous ne saisirions pas comment cette lumière peut se poser délicatement, peut dessiner tous ces visages, peut marquer tous ces visages du signe de l'attente, peut marquer ces visages aussi à l'avance, puisqu'il suffit de les évoquer aujourd'hui pour que tout de suite, on évoque tout l'évangile, pour marquer à l'avance déjà, ce qui va se passer.

Et nous, nous sommes comme ces visages. Nous avons tous un peu du larron, nous avons tous un peu de la Madeleine, nous avons tous un peu du Nicodème, nous avons tous un peu du Matthieu, et il nous faut pousser la porte, la porte de la foi. Il a bien fallu pousser une porte pour entrer dans cette église, et on la poussera encore pour ressortir. On a poussé une porte, et peut-être que c'était cette porte-là qu'il fallait franchir aujourd'hui pour certains d'entre vous qui peut-être avaient tout lâché depuis une éternité, ou du moins, avaient mis une grande parenthèse, et qui tout d'un coup se sont décidés aujourd'hui à faire un geste, faire quelque chose. Pousser la porte, ça grince un peu, c'est un peu dur, on l'a quand même ouverte, et l'on se demande comment cette lumière sur ces zones d'ombre en moi, sur cet inachevé en moi, sur ce qui ne correspond pas, comment cette lumière va pouvoir opérer son œuvre de révélation, son œuvre de transformation, son œuvre d'apaisement de ce qui est douloureux ? Quand nous avons poussé cette porte, peut-être que l'on est rentré guilleret, peut-être que l'on est rentré tout doucement … Mais laissons cette lumière qui a inondé tellement de beaux visages illuminer le nôtre aussi ce soir.

 

AMEN


 

 

 
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