AU FIL DES HOMELIES

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 QUE SERA CET ENFANT ?

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


etoile 2

Le surgissement de la naissance

 

Frères et sœurs, je vous le demande, pourquoi sommes-nous ici ce soir ? Sommes-nous, permettez-moi l'expression, les derniers des mohicans, les derniers accros d'une tradition qui est si belle, si douce : le réveillon, se retrouver en famille autour du sapin, la crèche, et puis, finalement, on ne peut pas fêter cela si on ne fait pas un petit tour à l'église vers minuit. D'ailleurs, l'Église a un peu saboté la fête puisque maintenant, on célèbre la messe de minuit à sept heures du soir ? Bref, est-ce qu'on est ici parce qu'on est les nostalgiques du passé, d'une sorte d'époque et de sensibilité dans laquelle la religion et la famille allaient si bien ensemble, que d'une certaine manière, on ne pouvait pas passer Noël sans à la fois la dimension familiale et la dimension religieuse ? Ce monde actuel terriblement consumériste et qui est passé à un mercantilisme acharné sur toutes les occasions, y compris évidemment Noël et Nouvel An, a petit à petit détruit dans le cœur des gens toute la dimension religieuse et nous, nous retrouvons simplement entre nous, ceux qui ont encore une certaine conscience, une certaine sensibilité religieuse à nous dire qu'on vient ici parce qu'on ne peut pas faire autrement, il nous manquerait quelque chose.

Mais est-ce que nous sommes vraiment des passéistes ? Est-ce que nous sommes des nostalgiques ? Est-ce que la fête de Noël c'est vraiment une fête du souvenir et du passé ? Rappelez-vous : Noël, c'est un mot qui veut dire : nouvelle. Ce n'est pas un mot du passé, c'est un mot qui signifie une irruption, un surgissement, quelqu chose qui change ? Au fond, Noël, c'est le premier mot pour désigner ce qui deviendra plus tard la gazette et le journal, c'est-à-dire, ce qui s'annonce comme quelque chose d'inouï, d'inattendu et qui surprend tout le monde. Et pourtant que fêtons-nous ? Cette nouveauté, c'est la nouveauté de la naissance. Je pense qu'ici il y a pas mal de pères et de mères de famille et que vous avez tous à un endroit de votre cœur inscrit le moment de la naissance de chacun de vos enfants. C'est vrai qu'il y a peut-être tel ou tel souvenir plus particulier : j'ai accouché juste quand je descendais de l'ambulance, et je suis arrivée à la maternité, c'était les dernières minutes, c'était dix-huit carats ; ou au contraire, j'ai un merveilleux souvenir de la maternité qui m'a accueilli mais le travail a été très long, etc … mais par-delà tous ces souvenirs que je qualifierai (pardonnez-moi), d'anecdotiques (c'est le point de vue d'un curé), par-delà tout cela, il y a dans la naissance quelque chose d'extrêmement profond.

La naissance c'est d'abord un événement profondément et essentiellement lié au corps. Tout à coup le corps d'une mère va donner la vie à un enfant. On peut expliquer cela par un processus biologique de développement des cellules germinales, mais c'est bien plus que cela. C'est un moment où du plus profond du corps, une mère donne la vie. Maintenant, on a essayé de faire un petit quelque chose pour les pères, on leur a demandé de venir dans la salle de travail pour tenir la main de leur épouse. C'est très touchant, je ne suis pas sûr que ce soit toujours utile et il y en a beaucoup qui tombent dans les pommes. Mais c'est un événement fondamentalement lié à notre être de chair, à notre être corporel, à notre être de terre. La naissance c'est le moment où chacun d'entre nous a surgi de la chair d'une autre et a trouvé le premier moment de son existence dans ce monde.

Aucun d'entre nous n'a le souvenir de cela, peu importe. Mais en même temps, le moment de la naissance c'est le moment le plus spirituel qui soit. Car cet être de chair qui vient de surgir, qui vient de pousser son premier cri, cet être de chair dit : moi, je commence une nouvelle existence. Il y a d'ailleurs un certain nombre de pédiatres qui interprètent les choses de cette manière : au moment où l'enfant se met à crier ce n'est pas un cri simplement parce que cela lui ferait mal, mais il disent qu c'est peut-être un cri de victoire, c'est comme s'ils disaient à leur mère : lâche-moi les baskets, maintenant je peux me débrouiller tout seul ! C'est très illusoire, mais il y a quelque chose de cela.

Autrement dit, pour nous les humains, la naissance c'est le moment où il y a un commencement absolu, un enracinement dans la chair, un enracinement dans le corps, dans notre condition charnelle. Chacun d'entre nous est sorti de ce tissu de la chair humaine qui nous lie tous les uns aux autres, et en même temps, nouveauté, commencement absolu. C'est cela la naissance. La naissance est un paradoxe extraordinaire qui est à la fois de surgir de la chair et au moment même où apparemment on ne se rend compte de rien et qu'on n'a aucun souvenir de tout cela, il paraît que c'est préférable. Mais en même temps que nous surgissons, nous apparaissons au monde, nous venons au monde comme une nouveauté absolue. Dans la Bible, on le disait de façon très simple, très belle. Quand il y avait une naissance un peu extraordinaire, par exemple celle de Jean-Baptiste et celle de Jésus aussi, pour Jean-Baptiste, on disait : que sera donc cet enfant ? C'est-à-dire que le moment même de la naissance pose la question de la destinée : un homme naît et il peut apporter quelque chose d'extraordinaire au monde. Certes, tout le monde n'est pas un génie, tout le monde ne réinvente pas la peinture comme Léonard de Vinci ou Fra Angelico, tout le monde ne réinvente pas le calcul, la cosmographie ou la cosmologie comme Einstein. Là n'est pas le problème, mais chacun d'entre nous au moment où il est né, est né comme un commencement absolu. Il y a un destin qui surgit, un destin qui naît, infiniment fragile et ouvert sur un avenir et précisément, je crois que je parle aux mères surtout, lorsque vous prenez pour la première fois votre enfant dans les bras, la première question que vous pouvez vous poser au fond de votre cœur c'est : que va devenir cet enfant ? On a que trop tendance à penser que ce sera un génie et qu'il va faire les grandes écoles, c'est un petit travers égoïste. Mais sur le fond, il y a quelque chose de vrai : quel sera son destin, quelle forme d'humanité, de grandeur humaine celui-ci ou celle-là vont pouvoir incarner ?

Le mystère de la naissance, c'est cela, c'est le moment où un enfant apporte tout cela dans une famille, Dieu sait pourtant, surtout quand c'est le premier, que les parents croyaient déjà avoir décroché le cocotier du bonheur, mais le jour où l'enfant arrive, c'est encore multiplié par dix, cent, ou mille. Tout à coup, cet enfant qui arrive au destin enraciné dans la chair de ses parents, c'est une nouveauté extraordinaire. D'une certaine manière, c'est vrai pour chacun d'entre nous. Je sais ce que vous pensez ce soir : cela fait vingt-cinq ans, quarante-cinq ans, quatre-vingt cinq ans que je suis né, et je n'ai pas l'impression d'avoir bouleversé le monde. Mais le problème n'est pas là. C'est que chacun d'entre nous a porté une histoire personnelle, a apporté quelque chose dans la vie du monde, a apporté quelque chose par sa présence, par son amour, par ses moindres gestes. Donc le moment d'émerveillement des parents s'est accompli. Il y a une nouveauté dans la naissance qui, effectivement émerveille, et l'on comprend qu'à certains moments les parents soient fascinés par le mystère du don de la vie. Ce n'est pas simplement un problème physique, c'est un problème vraiment spirituel. On est tout à coup fasciné par le fait qu'on peut être à l'origine de ce commencement absolu qu'est un enfant.

Vous l'avez remarqué, dans le texte d'Isaïe, cette très belle lecture que nous avons entendue tout à l'heure : "Un enfant nous est né", et vous avez vu le contraste. Au début, le prophète décrit une invasion militaire, les bottes qui claquent, à cette époque-là, il n'y a pas les fusils, mais il y a tout l'équipement militaire, toute la force, la violence, qui croit s'imposer, qui croit être un commencement, qui croit que dans la possibilité de s'affirmer en vainqueur, on va changer les choses. Et Isaïe dit : tout cela, cette victoire et cette violence militaire des bottes qui claquent, et des manteaux roulés dans le sang des ennemis vaincus, tout cela c'est de la frime ! Car un enfant qui naît, c'est un vrai commencement.

Frères et sœurs, si nous sommes ici ce soir, c'est à cause de cela. C'est parce que quand Dieu a voulu nous faire comprendre que chaque destinée, la nôtre, et celle de tous nos frères en humanité, que chaque destinée est un commencement absolu, précisément un destin, c'est-à-dire un chemin unique, il s'est dit : je veux leur faire comprendre à partir de ce que je vais vivre avec eux. Et il a voulu lui aussi, passer par ce chemin-là. Lui aussi s'est enraciné dans la chair d'une mère, la vierge Marie. Lui aussi a pris corps dans notre humanité. Lui aussi est né comme un enfant des hommes. Lui aussi a connu ce moment où sa propre existence a pris sa consistance dans cette petite humanité des humbles à Bethléem. Et en même temps, il était la promesse absolue, infiniment au-delà de toutes les promesses que nous pouvons imaginer pour nos propres enfants qui sont nés ou à naître. Il était là comme quelqu'un qui disait : maintenant, je suis la nouveauté, mon destin, mon humanité, quels qu'ils soient, vous apporteront ce que vous ne pouvez pas imaginer. Le mystère de Noël, c'est cette nouveauté-là. La nouveauté que Dieu voulait apporter comme salut, comme communion avec lui, comme plénitude de vie avec lui, tout cela est passé par cet événement que tous les hommes, que nous avons connu qui est l'événement d'une naissance.

Frères et sœurs, les chrétiens ne sont pas des passéistes. Les chrétiens ne sont pas des nostalgiques car si nous sommes ici ce soir, c'est à cause d'une naissance. Si nous sommes ici ce soir c'est parce que nous aussi nous voulons renaître, c'est parce que nous ne contenterons pas de ce que l'histoire des hommes aujourd'hui soit simplement la résultante du passé. C'est vrai, nous sommes dans une société de mauvaise conscience, d'usure, à certains moments une société qui croit que tout ce qui s'est passé avant nous conditionne tellement qu'on ne s'en sortira jamais. Je crois que de ce point de vue-là, on dira ce qu'on voudra, mais c'est un peu la leçon de Copenhague de dire : écoutez, voilà dans quel état on s'est mis, et comment allons-nous faire pour en sortir ? Comme si l'homme n'avait plus de pouvoir de naître ou de renaître. C'est le contraire que nous proclamons ce soir. Peut-être qu'au niveau du destin de notre planète nous nous compliquons la vie, c'est bien probable, mais au point de vue de ce que nous prenons, de ce que nous accueillons, de ce que nous acceptons de Dieu, nous croyons que notre humanité est encore capable de naissance. Croire en une humanité qui est capable de naître, et qui est capable de renaître, qui et capable d'engendrer la vie, qui est capable de s'ouvrir à la promesse de Dieu, et qui est capable de ne pas rester sur des positions acquises et sur le déterminisme d'un passé, c'est être chrétien. Et c'est cela fêter Noël aujourd'hui, le 25 décembre 2009.

 

AMEN

 

 

 
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