AU FIL DES HOMELIES

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A MES YEUX, DIT LE SEIGNEUR TA VIE VAUT LA MIENNE

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Cette nuit, je vous propose un voyage. Un voyage prévu, fait pour les enfants, mais qui ne sera ni enfantin ni léger, un voyage qui nous permettra de passer dans des pays et des contrées déchirées par la guerre, ou par des manques d'amour, un voyage qui cherche une source, qui cher­che le point de départ de la source. Pour ce genre de voyage, il nous faut partir "l'âme en bandoulière", en laissant tomber un peu ce "garde à-vous" que nous avons toujours dans nos cérémonies, car il nous faut retrouver quelque chose de léger que la crèche nous impose, sinon ce voyage serait un nostalgique retour à la crèche de notre enfance, or la crèche ne peut s'ap­préhender ni debout comme un adulte sûr de lui, ni comme un enfant qui, distrait, regarde de droite et de gauche sans vraiment saisir l'essentiel.

Ce n'est pas de la poésie. Mais la lumière ne peut être saisie dans nos mains, elle nous échappe comme coule entre nos doigts l'eau des torrents, nous ne pouvons rien saisir, rien ne peut être possédé de cet ordre-là. Invitons-nous les uns les autres à ce voyage où, passant à travers les mauvais vêtements de l'amour, nous pourrons retrouver la source profonde de ce qu'est vraiment l'amour.

Alors si Dieu existe vraiment, qui est-Il ? Es­sayons sans hésiter, sans bavure, de cerner un peu ce qu'Il est, Celui-là que nous attendons, Celui-là qui nous demande de parler et en même temps nous fait taire, Celui-là qui parle Lui-même et en même temps se tait, Celui-là qui nous attire, nous rassemble, nous déçoit, Celui-là qui nous comble et qui nous vide, Celui-là qui nous libère et nous écrase en même temps. Qui est-Il donc Celui que nous appelons la source d'amour, Celui que nous ne pouvons pas saisir, mais qui se laisse parfois, par quelque couleur de son mystère, appréhender. En cette nuit de Noël, dans l'opacité de la nuit, alors que cette nuit va s'étendre autour du globe terrestre, de minuit en minuit son­nant, tentant de semer là où la guerre a déchiré les hommes, un peu de paix, comme on sème dans un vieux champ de nouvelles graines, espérant une herbe vraie, une herbe de moisson. Et pendant vingt-quatre heures de paix, vingt-quatre heures, on aurait recom­mencé à reparler d'amour dans toutes les langues du monde entier et en même temps, tout au long de cette courte trêve, des hommes et des femmes annoncent la paix du Christ et proclament l'amour de Dieu. C'est comme une ronde qui court tout autour de l'univers qui, jaillissant en chaque point du globe, l'enveloppe bientôt. Or ce message ne tient pas. Comment se fait-il que nous ayons à recommencer sans arrêt à reparler les uns aux autres d'amour comme si nous étions sourds, têtus, obstinés ou qu'au contraire Dieu était trop loin, que nous naviguions sans cesse sans Lui et qu'il y en avait assez.

Alors pour faire ce voyage il nous faudrait passer à travers nos expériences, nos premiers émois amoureux qui nous ont permis de-ci de là de décou­vrir que nous étions faits pour une telle étreinte, re­trouver en nous l'émoi du premier sourire qui, tout au début en nous brûlant a éveillé notre cœur ou nous a ouverts, ou vous a réveillés d'un grand sommeil sans amour, ou du sommeil de l'amour habituel. Comme si en nous s'était mis en marche l'homme nouveau qui commençait à chercher ce pourquoi il était, ce pour­quoi et vers où il allait. Il nous faudrait passer aussi dans des contrées où les hommes et les femmes se sont donnés l'un à l'autre, en ces moments de si grande noblesse où des hommes et des femmes se sont promis l'éternité. Mais il faudrait alors, comme plus profond, aller au-delà de ces amours, de ces ami­tiés, qui tentent, sur cette route un peu, cahotante de croire à une communion entre tous les hommes. Il faudrait aller jusqu'à la source, jusqu'au pourquoi, pourquoi l'amour nous touche-t-il, nous donne de nous aimer les uns les autres ou de nous haïr parfois ou de nous déchirer même.

Il y a un secret, j'allais dire qui est inscrit sur le front de Jésus dans la crèche. "A mes yeux, dit le Seigneur, à mes yeux ta vie vaut la mienne. La vie de l'homme vaut celle de Dieu. C'est pour ça que j'ai commencé ici même dans la paille et que je finirai sur une petite colline qui s'appelle le Golgotha et que j'y plante ma croix parce que ça vaut le prix, ça vaut ce prix-là. A mes yeux, dit le Seigneur, ce que tu es, ça vaut ce que je suis". Et là, j'allais dire, en formulant si simplement cette équation "l'homme égale Dieu", on formule la folie de l'amour. On devrait se taire après ce moment-là, laisser la nuit nous envahir, accepter que Dieu nous déconcerte ou nous renvoie ou se taise même parce que tout est rassemblé dans l'équation : ma vie vaut celle de Dieu.

Vous allez me dire "quand on formule une telle équation, si encore on y croit, on n'a qu'une en­vie c'est de partir, car si le moindre de mes actes va être éclairé à la lumière même de Dieu, si ce que je suis dans toute son épaisseur ou sa légèreté vaut la puissance, la toute-puissance du Seigneur, je n'en suis pas digne, ce n'est pas fait pour moi", et alors en nous à ce moment-là, quand on formule l'équation, se re­tranche le vieil homme qui ramasse un peu ses billes en disant : "Seigneur tout cela est bien beau, mais regarde donc l'humanité blessée, des pays qui sont lointains, d'autres hommes plus malheureux que moi, oublie-moi un peu dans cette équation". Nous avons toujours un peu le sentiment que si je formule pour moi-même cette équation, elle va me peser, elle va me coûter cher, alors que tant d'hommes et de femmes ont des raisons de crier vers Lui et n'entendent et ne sont pas exaucés.

Mais le problème, frères et sœurs, c'est que chacun de nous, par ce petit mouvement de recul inté­rieur, considère que cette équation ne le concerne pas. C'est comme si l'humanité d'un seul mouvement fai­sait un petit pas en arrière à chaque fois que Dieu faisait un grand pas vers lui. D'ailleurs c'est curieux comme notre relation avec Dieu ressemble un peu à ce pas de danse où, à chaque fois que Dieu avance un peu vers nous, nous nous reculons un petit peu parce que finalement "on n'est pas mal" ici et on se dé­brouille tant bien que mal. En formulant ainsi notre vie avec Dieu, nous tombons dans ce que la Bible appelle d'un nom très respectueux mais néanmoins bien visé qui s'appelle les impies, non pas les pé­cheurs, les impies, c'est-à-dire ce sont des messieurs qui pensent que le Seigneur c'est très bien, qu'Il est très grand, que sa toute-puissance est extraordinaire, mais qu'ils n'ont pas tellement à voir avec Lui et que finalement ils fonctionnent bien avec cette relative autonomie. Dans une telle démarche, je tenterai à la fois de faire un peu le bilan de ce qui a été bon, moins bon et je me tiendrai devant son regard en espérant de sa miséricorde que les choses vont bien tomber. Or à chaque instant, à chaque parcelle d'instant, Dieu offre à tout instant au plus profond de moi-même son amour. Et nous nous fermons sans arrêt avec un air un peu têtu d'enfant qui tient le pied contre la porte. Il nous faudrait, au contraire nous ouvrir pour accepter que ce grand courant d'air de l'amour de Dieu nous renverse en arrière. Alors l'amour de Dieu passera à travers nous, j'allais dire reprendra le chemin que nous avons un peu connu de la découverte de l'amour. Et puis si nous nous laissons prendre par ce grand torrent, alors, nous comprendrons à quel point nous nous sommes arrêtés et pourquoi nous l'aimons si peu en comparaison de l'amour qu'Il a pour nous et pour­quoi nous avons casé, rangé les mystères de Dieu au point qu'ils sont devenus comme stériles, inféconds, non pas que nous soyons mauvais, il y en a assez de nous entendre dire que nous sommes des pauvres gens. La seule chose, c'est que nous fermons si bien les écoutilles que Dieu ne trouve aucun moyen pour nous atteindre et nous nous plaignons amèrement que nous ne sentons pas l'amour de Dieu. Est-ce que nous Lui avons réellement demandé ? est-ce que nous avons réellement demandé à Dieu que nous voudrions bien sentir ce poids d'amour, que nous voudrions bien un instant être émerveillés de nos yeux intérieurs par cette couleur comme un torrent en plein glacier, ou que nos oreilles s'émerveillent comme le bruissement du vent sur les feuilles, ou encore qu'Il nous apprenne que dans l'amour se condense toute la création, que chaque couleur du monde est inscrite dans l'amour et que le moindre papillon ou que le moindre poisson ou oiseau du ciel est condensé, récapitulé dans l'amour qu'Il a pour moi et que s'Il m'aime c'est que le ciel et la terre sont d'accord pour qu'Il m'aime. Et s'Il m'aime, c'est parce que c'est Lui, parce que c'est moi et qu'il y a un secret d'amour entre Lui et moi et que je devrais en rester comme consterné, oubliant même mon péché ou mon impiété en disant "mais Seigneur, tout, mais tout, sans rien oublier, Seigneur, mais prends tout".

Alors, frères et sœurs, dans la nuit c'est plus facile de faire ce voyage, devant un enfant c'est peut-être encore plus facile, avant la croix, de redevenir non pas l'enfant, ne bêtifions pas devant l'amour de Dieu, il est trop sanglant, il est trop profond, il est trop pesant, il coûte la vie de Dieu. Mais acceptons que quelque chose en nous cède enfin, que ces cadenas si solides qui sont cette jolie politesse face à la miséricorde de Dieu lâchent enfin pour que, sous la pression de l'amour de Dieu, nous soyons envahis. Alors, un regard, un homme nouveau, une sève nouvelle, alors un torrent, alors la lumière pourra nous toucher progressivement, pas à pas, petit à petit. Et nous serons apprivoisés doucement, et notre vie sera ce long voyage à l'intérieur même de l'amour de Dieu pour qu'au jour où nous le rencontrerons face à face, nous sachions que tout cela a la même saveur, le même goût et que j'étais fait pour cette rencontre et que j'étais fait pour qu'elle s'intensifie au point que ma mort devienne un mariage de mon humanité.

Frères et sœurs, si nous dansons dans cette vie, cessons donc de danser entre nous, derrière des paravents, à l'abri de la vraie fête. Mais laissons-nous atteindre par cette vraie fête qui est le visage de fête du Christ qui n'a rien à dire, c'est pour ça qu'Il est silencieux parce qu'Il m'attend, qui n'a rien à dire parce qu'Il a les bras ouverts et que c'est moi, c'est moi qui tarde encore à entrer à ce banquet. Ceci se passe à l'intérieur de nous, ceci c'est le secret de mon cœur, c'est le secret de votre cœur. Ceci ne s'entend pas, ne fait aucun bruit lorsqu'un homme enfin s'ouvre à une telle puissance de miséricorde et d'amour de Dieu. Mais ceci est possible, vraiment possible.

 

 

AMEN

 

 
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