AU FIL DES HOMELIES

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NOËL : UNE VIE AVANT LA MORT

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Y-a-t-il une vie après la mort ? Curieuse façon de commencer une homélie pour une nuit de Noël. Frères et sœurs, l'Église, à deux repri­ses dans l'année, se rassemble de nuit. Au moment de célébrer la Pâque, la Résurrection de Jésus, justement lorsque se saisissant de toutes nos morts et de la der­nière, il les transfigure et les ouvre à la vie après la mort. Lorsque l'Église se rassemble dans la nuit de Pâques, c'est forte, pleine de cette espérance profonde et véritable qu'au-delà de cette vie, il y a la vraie vie, la vie véritable. Y-a-t-il une vie après la mort ? La célébration pascale, si elle ne répond pas rationnelle­ment à cette question, nous permet d'entrer dans la réponse de Dieu, une réponse silencieuse, mais suffi­sante.

La seconde occasion où l'Église se rassemble pour prier la nuit, nous y sommes, pour célébrer la venue de Dieu dans la chair humaine, la naissance de Dieu dans l'homme et par l'homme. C'est pourquoi, ce soir, je ne vous propose pas de réfléchir sur la ques­tion que je viens d'évoquer : "Y a-t-il une vie après la mort ?" mais simplement sur celle-ci : "Y a-t-il une vie avant la mort ?". La Résurrection du Christ nous entraîne au-delà de cette vie terrestre, mais la nais­sance du Christ nous maintient ici, pendant cette vie en ce monde. Et personnellement, je pense qu'entre croyants, ce soir, il nous faut non pas nous poser la question comme un problème, mais nous laisser pé­nétrer par la réponse de Dieu, par la présence de Dieu, par le Noël de Dieu.

Y a-t-il une vie avant la mort ? Vous allez me dire : "mais oui, bien sûr". il y a la succession des jours et des amours, la trame des soucis et les intem­péries, l'aménagement du travail et des salaires, le temps des vacances et celui de la retraite, il y a le boire et le manger, l'école ou l'université, n'est-ce pas la vie, notre vie, c'est vrai, à cette vie-là nous sommes tous obligés et, tous ensemble, nous essayons, tant bien que mal, d'y chercher quand même notre bonheur et de le partager, autant que faire se peut, les uns avec les autres Et c'est déjà très grand. Mais peut-être que cette vie-là n'est qu'une survie où nous essayons de ne pas couler, de ne pas nous laisser emporter par un flot d'indifférence, de banalité, de succession des choses ou des êtres, une sorte de désespérance parfois, un vide, une inquiétude.

Traîne à la sacristie de cette église un livre dont je n'ai plus le nom en tête mais que j'ai ouvert par hasard, tout à l'heure, il y a dix minutes à peine, première phrase : "le monde est démoralisé" , j'ai vite refermé le livre en me disant, je garde mes idées pour mon sermon. Mais c'est vrai, nous pouvons être dé­moralisés. Vous n'avez pas l'air, ce soir, démoralisés. Justement, nous autres, croyants, lorsque nous nous rassemblons, deux fois dans l'année, dans la nuit, vous avez donc bien retenu que c'était pour célébrer notre mort et notre résurrection dans la vie de Jésus et sa naissance dans notre chair. Nous appelons ça deux mystères, ou un mystère en deux faces. Si nous célé­brons cela la nuit, c'est parce que ces deux événe­ments sont au-delà de notre savoir, de notre connais­sance ou de notre expérience, ils nous laissent plein de questions et d'interrogations, c'est normal, de dou­tes, parfois puisqu'ils sont justement faits pour nourrir notre foi. Mais savez-vous que ces deux célébrations de nuits correspondent aux deux événements majeurs de l'homme sur lesquels il n'a aucune prise : sa nais­sance et sa mort ?

Dans notre société, nous mettons en valeur et en exergue notre responsabilité, notre liberté, notre prise d'initiatives, or voilà deux circonstances, notre naissance et notre mort, sur lesquelles, en principe, nous n'avons aucun pouvoir, sur lesquelles ne peuvent s'exercer ni notre responsabilité, ni notre choix, ni notre liberté, ni même notre conscience. Et il me plaît de vous dire, ce soir, que si nous célébrons en Église, la naissance, la mort et la Résurrection de Jésus, la nuit, c'est pour signifier que notre propre naissance comme notre propre mort, c'est-à-dire le mystère de notre vie ne tombe ni sous notre responsabilité immé­diate, ni dans le choix circonstanciel de notre liberté, ni ne dépend de la conscience que nous en avons.

En célébrant cette nuit la naissance de Dieu dans l'homme, j'ose affirmer que nous célébrons au­tant Dieu que l'homme, parce que si Dieu est venu naître dans la chair de l'homme, c'est pour apprendre l'homme à naître à la vie, à la vie avant la mort, et pas simplement à se laisser bercer et aller au gré des flots de sa survie, des événements qu'il vit, qui sont d'ail­leurs ceux-là même qu'a vécus Jésus-Christ et pas d'autres. Jésus a travaillé, a souffert, pleuré et aimé, Il a vécu la succession des jours, les soucis et les tem­pêtes et les intempéries. Mais s'Il est né dans notre chair, s'Il est né dans notre temps, c'est pour nous apprendre que tout homme doit vivre, que tout homme doit puiser sa vie dans sa naissance, que tout homme doit chercher au-delà de ce qu'il sait de sa naissance, la source de son mystère, le principe de son existence, comme il doit chercher au-delà même de sa mort la raison de sa foi et la raison de sa mort.

Célébrer deux grands mystères de la vie du Christ, la nuit, c'est signifier que nous croyons que notre vie et notre mort, c'est-à-dire notre vie terrestre et notre vie éternelle sont saisies tout entières, totale­ment, définitivement dans le mystère de Dieu, mais d'un Dieu qui n'est pas lointain, ni super puissant, d'un Dieu qui n'est pas abstrait, mais s'est fait chair tout en restant Dieu, un Dieu qui s'est fait homme tout en restant Dieu, d'un Dieu qui a senti, qui a vibré, aimé et souffert, qui est mort comme chacun d'entre nous vivons, chaque jour jusqu'au dernier jour. Voilà ce que cette naissance terriblement humaine, difficile­ment humaine dans les conditions telles qu'elles nous ont été rapportées par l'évangile, cette naissance, ter­riblement humaine et terriblement divine, vient nous apprendre, vient nous réapprendre. Dieu est là, Il est né en nous, et c'est pour cela que nous existons. Notre vie terrestre, c'est d'apprendre à naître en Lui, en tant qu'hommes, puisque nous venons de Lui, à naître en Lui en tant que fils puisqu'Il nous a donné de le connaître par le visage de son Fils. Cette naissance dans la nuit nous apprend que notre vie reste un mys­tère, que nous en sommes ignorants, que nous ne sommes pas des savants, mais peu importe ce que sait notre tête, notre cœur croît qu'il ne peut pas vivre sans le cœur de Dieu qui charnellement continue de battre à chaque fois qu'un homme veut vivre, car ce désir de vouloir vivre, c'est justement la chair du Christ qui le fait vibrer, jaillir et se développer à travers, avec et en épousant tous les évènements qui seront ceux de notre vie.

Oui, il y a une vie avant la mort qui n'est pas simplement cette succession de choses que j'évoquais à l'instant, mais cette présence de Dieu dans notre vie, cette tendresse de Dieu dans notre amour, cette lu­mière de Dieu dans notre nuit. Et je crois que les hommes qui, ce soir, fêtent Noël en dehors des églises le pressentent. Ils savent même confusément qu'en se réunissant de nuit, en dînant aux chandelles, en dé­pensant plus que d'habitude, ils ne sont pas simple­ment pris d'une soif de biens matériels, ne soyons pas méprisables, mais ils expriment un désir de vivre. Il y a là l'expression d'une halte de lumière, même si elle est artificielle, le désir ne l'est pas. Il y a là une re­cherche d'un enlacement de tendresse qui vient de Dieu, qui ne s'exprime peut-être que par des joies matérielles. Il y a la volonté de vivre à une table de famille. Il y a traditionnellement une trêve à Noël, elle n'est pas uniquement d'ordre politique ou militaire, cette nuit-là, l'homme sait dans son cœur qu'il peut quelques heures vivre même s'il le fait avec excès, par des dépenses inutiles et sans calcul, moi, je dis ce soir, rien n'est inutile, même si cela est excessif, quand il s'agit pour l'homme de manifester son désir de vivre et pas simplement de se laisser emporter à la surface des évènements comme une chaloupe à la dérive.

Oui, vous le voyez, c'est Noël pas simplement pour les chrétiens, c'est Noël pour beaucoup d'hom­mes qui ne sont pas croyants et qui, ce soir, sont en­semble dans la lumière et qui, ce soir, cherchent un peu d'amour, même s'ils sont seuls à regarder la télé­vision, ils le font cette nuit et pas les autres nuits. Car il y a dans leur cœur ce désir de vivre, cette soif d'un pain qui soit une nourriture substantielle et pas sim­plement ce qu'il faut pour survivre, cette faim de gra­tuité et de don réciproque dont les cadeaux sont le signe. Ne croyons pas que le monde païen a volé ou récupéré Noël aux chrétiens. Non, je crois que ce qui se passe cette nuit, à l'extérieur de cette église, nous révèle l'attente profonde de ces hommes si proches de nous, nous apprend que l'Église qui est Bethléem est toujours une halte de lumière intérieure, un enlace­ment de la tendresse divine, une table de famille où tout homme peut s'asseoir, où tout homme cherche à trouver sa place, et sommes-nous assez accueillants ou plus exactement sommes-nous assez vivants de la vie de Dieu, de la vie du Christ, de sa lumière et de sa tendresse, pour qu'ils viennent un jour se réjouir, même un instant, à la table de famille.

Frères et sœurs, oui, il y a une vie avant la mort. Profitons-en. C'est la vie que le Christ est venu nous révéler dans la chair, la vie qu'Il nous donne dans la chair eucharistique pour que nous soyons des vivants, des hommes qui invitions à la vie des hom­mes fiers de vivre, heureux de vivre, partageant la vie, peut-être même gaspillant la vie ou l'amour, il vaut mieux faire ainsi que de n'en rien faire du tout. Nous avons dans les mains ce don du pain qui appelle à la faim, nous avons dans les mains ce don de la vie de Dieu, un appel à la vie de l'homme, nous avons dans les mains les clefs de la porte de Bethléem, la maison du pain, et nous avons nos frères qui attendent, s'ar­rêtant en d'autres auberges, mais dont le cœur, lui, ne voudrait prendre de repos qu'avec nous, en une telle nuit. Que cette fête de Noël soit une fête véritable, que nous soyons heureux de la fêter, heureux de la célébrer, heureux de nous retrouver, heureux de la lumière, heureux de la tendresse de Dieu, heureux de cette table de famille, et que ce bonheur soit partagé, soit manifesté, et que nos yeux transmettent cette lumière et nos gestes cette tendresse et que nos paro­les soient invitation à la table où tout homme a sa place, leur place à côté de Dieu, parce que Dieu s'est fait homme. Oui, que cette fête de Noël soit la fête de Dieu et la fête de tout homme puisque Dieu est venu vivre et mourir dans la vie et dans la mort de l'homme.

Alors n'attendons pas au-delà de la mort pour vivre avec Dieu, mais laissons vivre Dieu dans notre vie et sachons partager cette vie sans limite, sans crainte pour que tout homme puisse lui-même non seulement découvrir Dieu, mais découvrir sa véritable humanité en contemplant le Fils de Dieu, vrai Dieu et vrai homme, et en vivant de sa lumière, de sa ten­dresse.

 

 

AMEN

 

 
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