AU FIL DES HOMELIES

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JE PENSE À VOUS À TRAVERS DIEU

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Aujourd'hui en fin d'après-midi, marchant quelques instants dans le quartier entourant cette église, histoire de prendre un peu un air de fête, je me suis attardé devant les vitrines que je n'avais pas encore eu le temps de trop découvrir, ad­mirant les objets présentés, les très beaux emballages, les rubans chatoyants, tout cet art qui décore notre environnement en ce temps de fêtes. Cependant n'ayant rien de particulier à acheter, mon regard s'est laissé malgré moi attirer par quelque chose d'autre : le regard des gens qui regardaient visages inclinés, attentifs, observant avec une attention peu commune, en tout cas rarement aussi visible et heureuse. J'ai trouvé dans cette intensité de regard plusieurs notes qui m'ont beaucoup réjoui. Je trouvais ces regards, comme je viens de le dire, attentifs, fixant les objets, allant de l'un à l'autre : des robes chez Garance, des livres aux librairies, des parfums chez Séphora et même des fromages à la Baratte, et je me suis dit : mais où vont-ils ? ces regards d'objet en objet, que cherchent-ils ? Ils ne s'attardaient pas sur les étiquettes parce que ces regards n'avaient pas de prix, cette attention, je crois, portait quelque chose de beaucoup plus grand que l'objet observé. Il y avait dans ces regards quelque chose d'émouvant, d'extrê­mement heureux, de naturellement joyeux, de dé­contracté. Ce n'étaient pas les regards habituels des gens, dans les rues, dans les magasins, ni même les églises. Après une brève réflexion, je compris que ces regards observaient des choses à offrir à travers des visages. Chacun de vous n'a-t-il pas flâné, attentif, pour choisir un cadeau, le plus beau possible, en pen­sant non pas d'abord à l'objet, mais à la personne à qui vous alliez l'offrir. Je crois que toute la qualité de ces regards attentifs et bienveillants, minutieux sur la façon dont allait être présenté, enveloppé, enrubanné le cadeau choisi, cette attention au fond était pour une personne, celle à qui vous alliez l'offrir, petit cadeau ou grand cadeau, parce qu'il y en avait de très beaux, ce n'était peut-être pas forcément pour les grandes personnes.

Frères et sœurs, cette simple observation me fait vous dire que ce soir il y a de l'humain dans notre fête, oui, d'abord de l'humain. C'est vrai, on pourrait, et certains le font, haranguer à propos des excès fi­nanciers ou des abus commerciaux d'une telle pé­riode. C'est vrai, on pourrait se demander à quoi ser­vent ces fontaines de jouets, de friandises ou d'autres choses devant des images d'extrême famine. C'est encore vrai, on pourrait s'interroger sur tant de situa­tions du monde, et pas si lointaines que cela. Mais enfin à mon sens, ce n'est pas pour avoir dépensé trop d'argent pour faire des cadeaux que le monde mourra. Il mourra d'autre chose, alors c'est bien de ne pas s'en être privé. Et puis quand je pense que Jésus a dit : "même un verre d'eau aura sa récompense", quelle récompense ce sera dans le Noël éternel ? Tant mieux pour Dieu, tant mieux pour nous, tant mieux pour l'homme, tant mieux parce que nous savons encore, malgré tout et avec tout, avoir au moins une fois dans l'année ce regard sur les choses de ce monde à travers le visage des personnes que nous aimons. Et en défi­nitive, s'il y avait un premier souhait de Noël que je ferais, ce serait celui-ci : puissiez-vous garder ce re­gard tout au long de l'année, toutes les heures de l'an­née, un regard d'attention sur les choses à cause des êtres, un regard d'amour et de tendresse, plein d'une exigence de délicatesse dans la présentation, un re­gard qui réjouisse votre visage, éclaire vos yeux parce que vous savez que vous allez faire plaisir, que ce plaisir va combler de joie quelqu'un que vous aimez et que, dans cet échange où rien n'est calculé, passe un peu et même je crois beaucoup de l'essentiel qui nous fait tenir et vivre ensemble, malgré tout, malgré toutes les obscurités et les pauvretés, toutes les divisions et les erreurs, les faussetés que nous véhiculons dans ce fleuve de l'humanité. Si l'homme, et pas simplement le chrétien, sait encore garder cette innocence dans son regard sur les choses et les évènements parce qu'il aime quelqu'un, alors oui rien n'est perdu. Nous som­mes peut-être tous des brebis égarées, mais aucune n'est perdue. Il y a de l'humain dans notre fête. Cet humain, vient de notre cœur, de nos choix, de nos familles, de nos enfants, cet humain il ne faut pas avoir peur de l'accueillir et de l'amener ici ce soir. Il est aussi de la fête de Noël.

Mais parce que nous sommes croyants, en tout cas baptisés, voici un autre élément, toujours dans le regard. Celui-ci je voudrais vous le proposer à partir d'un message très simple, qui ne m'est pas des­tiné, mais que je vais quand même vous donner. Au début de l'Avent, dans la paroisse, quelques catéchis­tes ont voulu proposer aux enfants du catéchisme du CE 2 au CM 2, je crois, de faire une petite collecte, ramasser un peu d'argent pour que certains détenus de la prison de Luynes puissent, au long de leur séjour dans cet établissement, avoir une Bible. Sur l'enve­loppe qu'une petite fille (peut-être est-elle ici cette nuit, mais gardons lui son secret) m'a remise, et dans laquelle il y avait une obole ressemblant plus à celle de la veuve du Temple qu'aux dîmes des pharisien, je lis ces mots : "don pour les prisonniers de Luynes. Bon Noël et bonne année. Une petite fille qui pense à vous à travers Dieu". A l'instant j'évoquais ces visa­ges des gens que nous aimons, à travers lesquels nous regardons et choisissons les cadeaux de Noël. La di­mension chrétienne, spirituelle, comme nous le sug­gère cette petite fille CM 2 de penser aux autres et de les regarder à travers Dieu, à travers le visage de Dieu, c'est-à-dire, non pas simplement comme des hommes ou des femmes qui ont leur vie, qui ont leur vie comme on dit, mais qui de toute façon sont eux aussi de Dieu. Je parle là de tout homme, toute femme, tout être humain et je vous dis simplement : ce regard de Noël que j'observais, si attentif et bien­veillant, si heureux et souriant parce qu'il traversait un visage aimé, ce regard de Noël doit aussi maintenant passer à travers Dieu pour rejoindre les autres, regar­der les autres, découvrir les autres, apercevoir l'hu­main, sans s'arrêter au superficiel, au professionnel, au médiatique, toutes sortes de masques qui cachent l'humain, oui redécouvrir le cœur de chaque être, pour rétablir la communion avec chaque être connu ou pas. Cette petite fille ne connaît pas cet homme et elle ne le connaîtra jamais, mais elle a compris dans son cœur d'enfant qu'à travers Dieu, on peut tout voir, tout ai­mer, tout découvrir et tout chanter. L'obole qu'elle faite est peut-être le cadeau le plus beau de cette nuit de Noël, parce que son visage à elle, son regard elle ne traversait pas un visage connu et choyé, mais tra­versait le visage de Dieu pour aimer quelqu'un Dieu est amour pour aimer les autres.

Oui, frères et sœurs chrétiens, ce soir je vous le demande, gardez votre regard de Noël les uns vis-à-vis des autres, entre femme et mari, bru et belle-mère, fiancé et fiancée, ami et ami, parents et enfants, gar­dez ce regard car il vous tient au niveau de l'être de chacun, il vous protège de réduire les uns et les autres à ce qu'ils ne sont qu'à l'extérieur, ce qu'ils paraissent. Mais n'en restons pas seulement là, laissons-nous imprégner ce soir, comme un filigrane, par ce visage invisible de Dieu à travers lequel, de façon sûre et juste, de façon vraie, chaque homme aura un visage, chaque homme aura son visage, chaque homme aura sa présence dans mon cœur comme ce détenu a dé­sormais sa présence dans le cœur de cette petite fille à travers le visage de Dieu. Ceci, je crois, nous permet d'atteindre, de toucher le mystère de Noël, car depuis l'Incarnation quand Dieu regarde Jésus, son Fils, Dieu Lui-même, Il ne peut pas le regarder si ce n'est à tra­vers le visage de l'homme, puisque ce visage de l'homme Il l'a pris ce Fils de notre humanité. Le Père regarde le Fils à travers le visage de l'homme, à tra­vers votre visage, à travers votre humanité, à travers votre amour et votre misère, à travers votre péché aussi. Dieu ne peut plus ne pas voir chacun d'entre nous qu'à travers le visage de Jésus, depuis que notre chair est devenue la chair de son Fils. Lorsque Dieu regarde chacun d'entre nous, et Il le fait continuelle­ment, Il voit et aime toujours le visage de son Fils, Jésus. Ainsi dans le mystère de Noël, le visage de Dieu et le visage de l'homme n'en deviennent plus qu'un seul. Désormais il n'y a plus de division, plus de séparation, et qu'est-ce que l'amour si ce n'est lorsque les différences ne séparent plus. Oui, c'est vrai, Dieu est Dieu et l'homme est homme, ce sont deux diffé­rences fondamentales radicalement incommunicables même. Mais désormais rien ne sépare Dieu de l'homme puisque Dieu et l'homme ne font qu'un en cette personne : Jésus, le Fils éternel dans la chair mortelle de l'homme.

Oui, frères et sœurs, Dieu nous regarde, Il voit Jésus, Jésus son Fils qui naît dans la chair, qui va grandir dans cette chair, y souffrir, y mourir, y ressus­citer. Lorsque Dieu vous regarde, Il vous voit naître, grandir, souffrir, mourir, ressusciter dans la chair de Jésus son Fils. Lorsque Dieu regarde son Fils, lorsque Dieu regarde ses fils, c'est le visage de l'humain, c'est le visage du divin, le visage de Jésus, vrai homme et vrai Dieu. Voilà l'amour accompli, voilà la vérité donnée : différence sans séparation, c'est pourquoi, source de paix et de réconciliation, source de pardon, source de vie et d'éternité.

Frères et sœurs, gardez votre regard de Noël, gardez-le entre vous, faites tout, oui faites tout dans votre vie pour qu'il ne s'obscurcisse pas trop vite, quand s'étendent les lumières de la fête, qu'il ne se rétrécisse pas pour que reviennent le banal et le quoti­dien, ne le laissez pas se travestir par les indifférences et les oublis, le refus et toutes les exclusions. Gardez cette lumière, gardez le visage de Dieu entre vous et tous les hommes. Je ne sais pas, ou je ne sais plus ce que l'Église peut faire pour que le monde marche mieux, je n'en sais rien. On va faire encore des décla­rations, tenir des conférences, faire des lettres, publier des textes, accomplir des démarches diplomatiques, des actions de toutes sortes. Je ne sais pas si cela sert à quelque chose, je vous l'avoue sincèrement. Mais il y a une chose que je sais : si l'Église ne transforme pas le monde, il y a une chose qu'elle est appelée à faire : c'est à regarder. Des mains pour transformer, il y en a en pagaille, des regards pour contempler, il n'y en a pas, il n'y en a pas assez. Le monde ne mourra pas d'un manque de transformations, il en a vu d'au­tres dans son existence et ce n'est pas fini, mais si le monde meurt un jour, c'est faute d'être aimé, d'être contemplé, d'être regardé à travers le visage de Dieu qui, Lui, est venu pour le transfigurer, pour le ressus­citer, pour le sauver justement de tout péché et de toute mort et qui l'aime infiniment à travers le visage de Jésus.

Alors d'accord. On ne va pas faire de grandes choses pour transformer le monde, je vous l'accorde. Mais je vous en supplie, frères et sœurs, ce soir gar­dons notre regard d'enfant, gardons ce regard pur sur les choses, ce regard gratuit qui ne calcule pas, mais veut simplement faire plaisir à la personne à travers laquelle et pour laquelle il vit, gardons ce regard sur les êtres, les choses, les évènements, à travers le vi­sage de Dieu qui nous est livré ce soir dans le visage de son Enfant. Alors rien ne sera peut-être visible­ment transformé, mais vous, vous serez changé et même transfiguré, donc l'Église. En cette nuit bienheureuse de Noël, je souhaite à l'Église du Christ Jésus, Dieu fait homme, qu'elle sache regarder, contempler et aimer Dieu à travers chaque homme, qu'elle sache regarder, contempler et aimer chaque homme à travers Dieu, avec délicatesse et sérénité, avec une infinie patience, une bienveillance rayon­nante. L'Église a reçu ce soir un cadeau, Dieu a re­gardé l'humanité à travers le visage de son Fils pour que désormais à travers le visage de ce Fils nous puis­sions regarder tous les hommes, les aimer et ainsi faire que s'approchent d'eux la miséricorde et le salut, le pardon et la liberté. Si nous, chrétiens, nous som­mes capables de donner au monde cela, je crois que le monde vivra mieux et nous aussi. Joyeux Noël !

 

 

AMEN

 

 

 
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