AU FIL DES HOMELIES

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LA JEUNESSE TOUJOURS RENOUVELÉE DE DIEU

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

En cette nuit de Noël j'ai comme l'impression que nous sommes vraiment non seulement à la fin d'un siècle, à la fin d'un millénaire, mais presque à la fin d'un monde. Vous avez peut-être comme moi le sentiment qu'il y a comme une usure, un essoufflement une sorte de dégradation, de pesanteur, je ne parle pas simplement de nos vies personnelles, encore que nous participions à l'ambiance collective, mais je parle plus particulièrement de la vie de notre société. Notre so­ciété est comme à bout de forces à bout de souffle, elle n'en peut plus. L'économie se détruit elle-même, les hommes n'arrivent plus à gérer les biens de la terre de telle sorte qu'ils puissent en profiter. Les acquis sociaux sont menacés parce qu'ils contribuent à désé­quilibrer la société elle-même et donc la base sur la­quelle ils reposent. Les idéologies, qu'elles soient vraies ou fausses sont mortes. Mort le marxisme et ses formes plus virulentes, le communisme et le léni­nisme. Mort aussi le national socialisme, même si ici ou là quelques troublions écervelés continuent à pen­ser qu'il n'y a pas eu de fours crématoires ni de camp d'extermination du peuple juif. Et l'Église elle-même ne se porte pas si bien que cela. Soyons lucides, à l'échelle de l'humanité, elle ne représente pas grand-chose. On dirait plutôt qu'elle se survit tant bien que mal. D'ailleurs Dieu est mort, comme certains philo­sophes se sont faits fort de nous l'expliquer, aussi bien ces philosophes eux-mêmes sont morts et leurs pro­pres philosophies aussi sont mortes. Il y a bien quel­ques idéologies qui survivent, quelques vieilles idéo­logies un peu retapées à coups de fard et de lifting, comme cet anticléricalisme désuet ou cette guerre scolaire qu'on s'efforce de faire revivre. Ou bien alors il y a l'islam et ces idéologies qui ne sont que la re­montée des sentiments les plus primitifs de l'homme, comme ces nationalismes exacerbés qui nous font revenir à l'âge tribal, et presque aux luttes de clans, à l'homme qui est un loup pour l'homme. A ce niveau, l'homme émerge à peine de l'animal.

Voilà de quoi vit notre fin de siècle, notre fin de millénaire, notre fin de monde. Dieu est mort, di­sent les philosophes ou du moins certains d'entre eux. Et, du même coup, l'homme est mort aussi. En tout cas il se porte bien mal. Il n'y a pas beaucoup d'en­thousiasme en tout cela, ni autour de nous ni dans nos cœurs ni dans nos sociétés ni dans nos communautés nationales ou internationales, pas beaucoup d'illu­sions. Tout cela sent la décadence, tout cela est comme essoufflé, épuisé. Il y a comme une usure universelle.

Alors, au milieu de ce désenchantement, au milieu de ces esprits qui se ratatinent et qui manquent d'élan et de vitalité qu'est-ce que vient faire cette fête de Noël ? Que peut bien dire la fête de Noël à notre société ? Et je ne parle pas seulement de nous-mêmes mais tous ces gens qui nous entourent, tous ces gens qui ce soir ne sont pas ici mais sont au spectacle ou au cabaret ou au restaurant, ou dans la rue, ou bien chez eux, rivés devant l'écran de leur télévision ? Qu'est-ce que Noël peut bien leur dire ? Qu'est-ce que c'est que Noël ? Une légende qui se survit, un rêve, une fête de l'enfance ?

Frères et sœurs, si Dieu a voulu venir sur la terre, si Dieu a voulu venir comme un petit enfant, ce n'est pas pour réjouir les chaumières, ce n'est pas pour émouvoir les cœurs des grand-mères, si Dieu est venu comme un enfant, c'est parce qu'il y a là un mystère de nouveauté au milieu de ce monde qui vieillit. Et ne nous faisons pas d'illusions, il a toujours été vieux, le monde. Ce n'est pas d'aujourd'hui, que cela date. En l'an 1000 c'était déjà la même chose, et quand l'empire romain était près de s'effondrer c'était déjà la fin d'un monde. Au fond, ce monde il n'en finit pas de finir. Dans ce monde, le monde d'hier comme le monde d'aujourd'hui, comme probablement celui de demain, la fête de Noël, au milieu d'un vieillissement général et d'une usure universelle, c'est la proclamation de la nouveauté. Dieu est venu sur la terre pour surgir au milieu de notre désenchantement comme une source de renouvellement. Si Dieu est venu comme un enfant, c'est parce que cette figure d'enfant recèle, manifeste, rend tangible la nouveauté de Dieu.

Dieu, c'est Celui qui est toujours nouveau. Le mystère de Dieu, ce n'est pas simplement qu'Il est venu dans notre monde, ce n'est pas simplement qu'Il est venu dans notre humanité, c'est qu'Il ne cesse de venir d'une manière toujours nouvelle, toujours re­nouvelée, toujours inattendue. Dieu c'est Celui qui ne se répète jamais, c'est Celui qui ne s'use pas. Dieu, c'est la source d'un élan toujours renouvelé. Voilà ce que Dieu a voulu nous apporter en naissant sur notre terre à nous qui sommes toujours trop vieux, à nous qui sommes toujours trop raisonnables, qui sommes toujours trop usés par la vie, par le temps, par les sou­cis, par les événements, par tout ce qui pèse sur nous, par tout ce qui nous écrase, à nous qui sommes tou­jours au bord du renoncement, au bord de la décep­tion, à nous l'humanité vieillie dès le départ à cause de son péché parce que c'est cela le péché, c'est le manque de vie, c'est le manque d'élan. Dieu vient pour apporter la vie, la vie comme un jaillissement, comme une irruption, comme quelque chose qui vient balayer toutes nos pesanteurs, tous les miasmes qui remplissent notre cœur, notre esprit, toute cette poussière accumulée.

Dieu vient comme un renouvellement perpé­tuel. C'est cela l'éternité de Dieu. L'éternité, ce n'est pas simplement un temps qui dure et qui dure long­temps et qui dure toujours. L'éternité au contraire c'est ce qui ne dure pas, c'est ce qui est constamment concentré dans une sorte d'élan gigantesque. L'éternité de Dieu, c'est comme un instant d'une telle densité qu'il n'y a ni avant ni après parce qu'il est plein, parce qu'il est intense. Nous, les instants de notre vie, nous les vivons distraitement, nous les vivons au fil des jours sans bien nous en rendre compte. Nous gaspil­lons les instants de notre vie sauf exceptionnellement de temps en temps, dans un grand instant de joie, dans un moment d'amour profond.

A ce moment-là, le temps semble s'arrêter et tout d'un coup nous avons comme le symbole, comme le pressentiment, comme une sorte de perception à tâtons de ce que peut être l'éternité de Dieu. Eh bien l'éternité de Dieu, c'est cette jeunesse, cette nou­veauté, ce renouvellement perpétuel, voilà ce que Dieu veut nous apporter, voilà ce que Dieu veut nous donner, nous communiquer. Une vérité toujours re­nouvelée pour, au fond de nos cœurs usés, de nos cœurs déçus, de nos cœurs lourds, pesants, épuisés, Il vient apporter le dynamisme de la vie.

Alors vous me direz : tout cela c'est bien beau, mais ce n'est peut-être qu'une illusion, tout cela c'est un rêve, c'est l'imagination d'une humanité qui précisément parce qu'elle souffre, parce qu'elle se traîne, parce qu'elle ne sait pas à quel saint se vouer, se fabrique un Dieu éternel, se fabrique un rêve de vitalité. Mais, frères et sœurs, il n'est pas possible que ce temps, ce temps de notre monde, ce temps de notre humanité, ce temps de notre cœur qui nous ronge petit à petit, soit la source de cela même qui le ronge. Ce capital de vie que nous usons sans cesse ne peut pas venir de nous-mêmes, il ne peut pas surgir de notre néant. Si nous sommes en train de tomber, de nous effondrer, il a bien fallu qu'avant cet effondrement quelque chose nous soulève, quelque chose nous mette debout, qu'il y ait un élan primordial. Et c'est cela l'appréhension que nous sommes des êtres créés, c'est-à-dire jaillis d'une force qui nous dépasse. Et cet élan primordial qui nous a mis debout, chacun de nous, l'humanité, le monde l'univers, l'histoire, cet élan primordial qui nous a mis debout n'est que le rejaillissement d'un élan plu fondamental encore qui est la Vie même de Dieu. Lui qui est la Vie (avec un grand V), Lui qui est le jaillissement est nécessaire­ment premier, car toute cette retombée, toute cette lourdeur ne peut être que la dégradation très éloignée, très lointaine de quelque chose qui l'a d'abord soule­vée et qui venait de Dieu.

Alors, il faut que nous retrouvions notre source, il faut que nous revenions à notre départ, notre origine, il faut que nous reprenions courage, force, élan dans cette vitalité même de Dieu qu'Il nous a communiquée à l'origine de notre vie, à l'origine du monde, qu'Il ne cesse de nous proposer, qu'Il veut nous communiquer encore aujourd'hui en ce Noël. Car ce n'est pas vrai, notre monde n'est pas fini ou même s'il est en train de s'user, c'est pour ressusciter. Quand Dieu est venu sur la terre, c'est pour nous apprendre précisément que la mort n'est pas une fin, mais que la mort est le point de départ d'une vie nou­velle, d'une résurrection. Le Christ est venu parmi nous pour nous apporter la résurrection, pour nous apporter la vie éternelle, c'est-à-dire la vie jaillissante, c'est-à-dire la vie inextinguible, voilà ce que le Christ est venu nous donner. Voilà pourquoi cet Enfant est né, voilà pourquoi Dieu est né comme un enfant pour qu'Il soit, à nos yeux, dans nos cœurs, dans nos vies, au fond de nous-mêmes, symbole réalité, source de jaillissement, de renouvellement.

Frères et sœurs, ne nous laissons pas prendre à l'usure du temps, ne nous laissons pas emporter par ce découragement, cette désespérance, par cette dé­ception, ne nous laissons pas prendre par tous ces échecs accumulés comme s'ils étaient le dernier mot. Etre chrétien, c'est croire que la vie est plus forte que la mort, c'est croire que l'élan de Dieu toujours nous remettra debout, c'est croire que la jeunesse est au-devant de nous parce que c'est Dieu qui est au-devant de nous, parce que c'est Dieu qui nous appelle, Dieu qui nous met debout, Dieu qui nous attire à Lui, parce que c'est Dieu qui se fait homme, qui se met à notre portée pour balayer toutes nos décrépitudes et tous nos vieillissements.

Alors, frères et sœurs, que cette fête de Noël, malgré les apparences, malgré toutes les expériences contraires que nous faisons dans notre vie ou que notre société fait autour de nous et qui nous voyons ici et là, malgré toutes ces expériences contraires, que cette fête de Noël soit pour nous un fête de foi dans la vie, dans la vitalité que Dieu veut nous communiquer aujourd'hui et pour l'éternité.

 

 

AMEN

 

 
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