AU FIL DES HOMELIES

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LA GRÂCE DE NOËL

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 1994)
Homélie du Frère Yves HABERT

Frères et sœurs, en cette nuit, je n'ai pas envie de faire de la morale, je n'ai pas envie de par­ler des cadeaux chers, je n'ai pas envie de par­ler d'un certain gaspillage autour de Noël. On ne va pas reprocher aujourd'hui aux hôteliers de faire leur travail après ce qui est arrivé un jour dans la ville de Bethléem où une femme avait été obligée d'accoucher dans une crèche ! Les SDF ont eux aussi droit aux illuminations, aux guirlandes. On ne va pas se repro­cher de se faire des cadeaux puisque l'Écriture le dit bien : "il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir". Non, je ne veux pas vous parler de cela ce soir.

Le problème vient plutôt de ce qu'on a perdu le secret de la joie de Noël, le secret de la grâce de Noël. En fait, nous transformons souvent Noël en une petite fête bien gentille, mais on y perd le sens radical de Noël, un sens gigantesque, cosmique.

Ce soir donc, on va parler de cette joie de Noël. Ensuite comment cette grâce a été vécue par deux de mes amis. Et enfin, pour terminer, comment cette grâce de Noël est très actuelle, vraiment pour aujourd'hui.

Non, Noël n'est pas une petite fête gentillette, ce n'est pas la petite fête comme on a peut-être l'ha­bitude de la vivre, c'est quelque chose de très grand. Noël, c'est le Prince de la Vie qui vient dans notre monde. C'est Dieu qui vient assumer mon enfance, c'est Dieu qui vient assumer ma fragilité, c'est Dieu qui se fait petit enfant pour tout reprendre en moi. Et vous connaissez peut-être ce Livre de Job qui est un livre terrible, mais un des plus beaux de la Bible où un homme est confronté à la souffrance, à l'extrême souffrance. Et il a cette parole, parce que Job dit sou­vent tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : "pourquoi ne suis-je pas mort au sein ?" Quand la vie est complètement absurde, on arrive à l'ultra absurde. Et ce soir, en cette nuit de Noël, Dieu vient répondre à Job : "non, une vie n'est pas une absurdité".

Noël, c'est en quelque sorte la grâce, "le jo­ker". Votre vie est un jeu de cartes, et sans Noël il vous en manque une. Cette carte fait que toute vie n'est plus absurde, que tout est fécondé par une pro­messe. "Voici le jour de Noël où toute joie est née", dit Claudel, dans l'Annonce faite à Marie. Le secret de cette joie est le secret gigantesque du chrétien. Alors cette joie, je voudrais l'éclairer avec deux de mes amis : un homme et une femme, une enfant et un poète. La première est de la race des bergers, le se­cond de celle des mages. Une date aussi car nous al­lons prendre la machine à remonter le temps et blo­quer le curseur sur Noël 1886.

Ma première amie est une enfant qui a treize ans. Elle habite dans une petite ville de Normandie : Lisieux. C'est une enfant qui est très fragile, "elle pleure d'avoir pleuré", elle est à la limite de la né­vrose. Elle a perdu sa mère à quatre ans et demi, et depuis elle n'a pas quitté cette enfance, mais une en­fance un peu maladive. Il y a des choses qui sont cas­sées dans sa vie. Et voilà que Monsieur Martin, son père, presque heure pour heure, il y a cent et huit ans exactement. Monsieur Martin après la messe de mi­nuit est fatigué, il est lassé et il dit : "heureusement c'est la dernière année". Et Thérèse l'entend, et Thé­rèse, cette jeune enfant toute blessée, monte à sa chambre quatre à quatre et toute la famille s'attend au moins à une crise de larmes, sinon plus. Et voilà que Thérèse redescend. Et Thérèse n'est plus la même. Elle a cette phrase que je vais vous lire, qui va nous aider justement à comprendre cette grâce de Noël : "en cette nuit, aujourd'hui donc, cette nuit où Il se fit faible et sans force, Il me rendit forte et courageuse. Je fus vaincue sans combat et commençai une course de géant". Thérèse, à treize ans, entame la troisième période de sa vie, elle va commencer une course extraordinaire sur le chemin de la sainteté. Elle va découvrir une voie spirituelle qui s'appelle la voie d'enfance qui consiste en fait à appliquer à la vie spi­rituelle la même spontanéité que les enfants appli­quent à la vie naturelle. Cette spontanéité des enfants face à la vie de tous les jours, elle l'applique à la vie spirituelle. Et c'est un complet renversement de pers­pective, surtout quand on connaît le contexte de Thé­rèse de Lisieux : celui un peu janséniste, d'un Dieu juge. Thérèse, elle, va converser familièrement avec son Créateur, dans une relation toute simple. Et cette relation qu'elle découvre elle la partagera avec beau­coup de monde.

Le deuxième ami que je voudrais vous pré­senter, nous sommes toujours à Noël 1886, c'est un peu plus tard dans la journée puisque c'est aux Vê­pres. Il a dix-huit ans, il est un élève brillant, il a fré­quenté de bonnes écoles, mais il avoue un grand vide au niveau de la religion, même si les lectures des "il­luminations" et "d'une saison en enfer" de Rimbaud l'ont un peu attiré vers le surnaturel. Ce jour-là il était allé le matin à la messe du jour à Notre-Dame de Pa­ris, mais ça l'avait laissé un peu glacé. Alors n'ayant rien de mieux à faire il vient aux deuxièmes Vêpres, le soir. Et là, il s'est installé au deuxième pilier à droite près du chœur du côté de la sacristie. Il a en­tendu le chant du Magnificat, ce qu'il sut plus tard être le Magnificat, chanté par des voix d'enfants. Et, là aussi, Paul Claudel, a cette phrase merveilleuse : "j'ai eu tout à coup le sentiment déchirant de l'innocence, l'éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable". Voilà un homme qui a découvert brutalement le sens de sa vie, il a découvert un avenir: l'enfance de Dieu.

Personnellement, je ne crois pas qu'un vieil­lard cacochyme, avec une grande barbe blanche, une hotte et un manteau rouge, est capable de donner de l'avenir, il peut donner des cadeaux, mais il ne peut pas donner de l'avenir. D'ailleurs demain qui parlera encore du père Noël ? plus personne. Non seul un enfant est capable de quelque chose d'absolument nouveau, est capable d'un avenir, est capable de don­ner la vie plus tard, seul un enfant est capable d'ouvrir à quelque chose qui n'existe pas encore.

Alors quelle est cette grâce de Noël ? qui ré­pond à un enfant, une enfant blessée comme on l'a vu, qui vient la guérir, lui révéler l'amour de Dieu. Quelle est cette grâce qui répond à un poète, un jeune homme qui, comme beaucoup aujourd'hui, cherchait un sens à sa vie. Et bien cette grâce de Noël, c'est la grâce de découvrir devant ce Dieu qui se fait Enfant, notre vocation d'enfant de Dieu. Et c'est cela qui a boule­versé mes deux amis. Et c'est cela qui aujourd'hui est une réponse pour beaucoup.

Maintenant je vais essayer de voir comment cette grâce de Noël est pour aujourd'hui. Je verrai trois raisons :

La première c'est que nous approchons de l'an 2000, or l'an 2000 ce n'est pas l'anniversaire de la Passion et de la Résurrection du Sauveur, mais l'anni­versaire symbolique de sa naissance. Et comme Dieu parle dans une histoire, est-ce que Dieu ne pourrait pas nous dire quelque chose à travers l'anniversaire de sa naissance ? Je n'ai pas peur de l'an 2000, au contraire, pas plus que de l'an 3000. Mais qu'est-ce que Dieu veut nous dire alors que nous allons bientôt fêter l'anniversaire de sa naissance ?

La deuxième raison, vous l'avez peut-être déjà entrevue à travers les deux exemples, c'est que nous sommes souvent habités par deux images de Dieu : la première image est celle d'un Dieu tyran, d'un Dieu juge, d'un Dieu autoritaire. C'est encore l'héritage du jansénisme dont on n'est peut-être pas encore com­plètement sorti. L'autre image de Dieu, à côté de celle d'un Dieu tyran, est celle d'un Dieu distant. C'est le Dieu de l'énergie cosmique transcendantale, le Dieu New-Age, un Dieu qui ne nous rejoint pas beaucoup, Créateur amnésique, Sauveur qui ne se mouille pas vraiment, un Dieu qui est assez éloigné de nous en fait.

La grâce de Noël, celle du Dieu-enfant va ré­pondre à ces deux images. Face au Dieu tyran, nous savons un Enfant, un Enfant désarmé. Face au Dieu-distant, toujours cet Enfant, toujours cet Enfant faible, cet Enfant qui a des yeux, un cœur, un cœur qui n'a pas de carapace, des mains, des mains qui soigneront, des mains qui saigneront. Cet Enfant est là pour ré­pondre aux deux attentes contemporaines.

La troisième raison que je voudrais vous par­tager, elle m'est venue d'une petite sœur, la petite sœur Madeleine. C'est la fondatrice des petites sœurs de Jésus, elle est d'ailleurs passée dans cette église. Elle a cette phrase extraordinaire qui nous fait aussi toucher une partie du mystère de Noël : "Il a voulu, le Christ Bien-Aimé, prendre la seule forme capable d'atteindre les cœurs les plus durs, les hommes les plus fermés, les plus coupables, les plus douloureux que sa croix aurait peut-être brisés et que sa Majesté aurait effrayés". Vous voyez, la grâce de l'enfance adoucit la violence de la croix et tamise l'éblouisse­ment de la Résurrection.

Quand les petites sœurs de Jésus sont sur le cours Mirabeau et vendent des crèches, elles ne font pas du marketing, mais elles sont à l'avant-poste de l'évangélisation des tout-petits. Je pense aux malades, je pense aux condamnés, je pense à Thérèse de l'En­fant Jésus qui était elle aussi bloquée par une certaine image de Dieu, je pense à Paul Claudel qui a décou­vert l'éternelle enfance de Dieu. Je pense à Jacques Fesch qui, condamné à être guillotiné, dans son jour­nal spirituel qu'il écrit un mois avant son exécution, appelle toujours Jésus : le petit Jésus. Je pense à tou­tes ces personnes pour qui peut-être la croix, c'est trop fort. Est-ce qu'aujourd'hui on ne devrait pas commen­cer par présenter le mystère de Noël à toutes ces per­sonnes qui vivent des souffrances terribles ? Est-ce que l'on ne devrait pas d'abord parler du mystère de Dieu qui se fait petit Enfant ? Est-ce que ce n'est pas la chance à saisir pour l'évangélisation aujourd'hui ? Pourquoi pas ? auprès de gens très blessés, cela peut-être quelque chose de très important.

Voilà cette grâce de l'enfance que j'ai voulu vous partager ce soir : Dieu s'est fait petit Enfant pour que nous n'ayons plus jamais, plus jamais peur de Lui, parce que nous sommes ses enfants.

AMEN

 

 

 
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