AU FIL DES HOMELIES

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LA CRÈCHE ET L'OUVERTURE DU CŒUR

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 1995)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J'interroge le succès de cette crèche qui décore nos églises et nos maisons, depuis tant d'années. Cette crèche met en scène la naissance de l'En­fant-Dieu comme à Bethléem et cette nuit encore se renouvelle devant nous le mystère de la nativité de Jésus-Christ. D'où vient le succès de cette crèche ? Elle revient à chaque Noël en nos enfances et en nos vieillesses. Elle est l'image de cette fête et elle fait partie en quelque sorte du mobilier. Marie est là im­mobile, Joseph à côté l'air un peu fatigué et Jésus babille sous l'œil non moins attentif et philosophe du bœuf et de l'âne et des moutons qui se faufilent. Et l'on attend, on attend quelqu'un et l'on regarde.

Étrange comme cette crèche a meublé notre imaginaire depuis si longtemps pour certains, depuis moins longtemps pour d'autres, mais elle est là pré­sente, elle appelle tous les hommes de toutes religions finalement à s'y reconnaître, à s'y retrouver. Et cha­cun, en voyant la crèche, peut se rappeler des souve­nirs de famille, des souvenirs anciens, des souvenirs de messe, de bons ou de mauvais souvenirs. Je dé­conseille à tous les enfants de faire ce que j'ai fait moi-même lorsque j'étais petit, en me levant plus tôt que les autres et en ouvrant tous les cadeaux, même ceux qui ne m'étaient pas destinés, j'adore les rubans et j'adore les cadeaux et j'adore les secrets. Pour moi, la crèche c'est une histoire de secret. Les enfants n'ouvrez donc pas les cadeaux avant l'heure et surtout pas ceux de vos parents. C'était un mauvais Noël, mais je ne me rappelle pas tellement du matin, mais plutôt de la joie que j'avais eue à ouvrir paisiblement dans la nuit paisible de Noël, moi qui m'appelle Noël, les cadeaux de Noël.

Pourquoi cette crèche meuble tellement notre imaginaire et pourquoi nous sommes tellement accro­chés à retrouver dans la crèche cette image fixe de l'évangile, cette première image, cette scène première qui ouvre notre imaginaire et nourrit notre univers religieux. On pourrait dire que nous nous retrouvons tous, que les femmes se retrouvent en Marie, que les hommes se retrouvent en Joseph, que les enfants se retrouvent en Jésus, que les étoiles se retrouvent dans le ciel, que les moutons, je ne sais pas qui retrouvent-ils ? mais en bref, il semblerait qu'on puisse voir dans cette crèche un monde, une miniature, un petit monde où tout serait présent, et rien n'aurait été omis : le père, la mère, l'enfant, la nature, la nuit, le silence. Et vous êtes là, vous aussi, parce que vous aimez la crè­che, j'espère que vous aimez aussi Dieu.

Il me semble que derrière la bucolique de la crèche, il y a quelque chose d'autre, peut-être de plus grave, quand je dis grave, je ne veux pas dire sérieux, mais de plus solennel et de plus profond. Peut-être que lorsqu'on regarde la crèche comme on regarde un couffin avec un enfant qui vient de naître, on attend que quelque chose advienne, on ne contemple que le tout début de cet avènement, on devine tout ce qui va se passer et pourtant rien n'est encore dit ni fait. Comme si la crèche peut éveiller quelque chose que seule la crèche pouvait faire naître, comme si cette douce famille donne l'accès à quelque chose de pro­fond en nous et nous chante une musique très loin­taine à cause de quoi nous sommes vivants et pour laquelle nous sommes là. J'appelle ce mystère profond : l'ouverture du cœur.

Il me semble que nous sommes là à Noël parce que nous sentons bien que c'est à cet endroit-là que devrait avoir lieu ce qui a tellement de mal à ve­nir en moi, que mon cœur s'ouvre, s'abandonne, se dépasse de ses liens, de ses chaînes et s'ouvre à quel­qu'un. Et j'aimerais donner la parole à une dame, une dame qui est sortie de l'enfer de la prostitution, que j'avais connue, il y a quelques années dans cette église et qui est maintenant partie, nous nous écrivions ré­gulièrement, et que j'ai revue tout récemment et à qui je demandais pourquoi elle restait souvent tant de temps dans l'église, en silence. Et elle me l'a expliqué un jour de vive voix. Et comme je n'ai pas bien com­pris ce qu'elle me racontait, je lui ai demandé de me l'écrire et je lui ai demandé l'autorisation d'en parler cette nuit. Je ne veux pas seulement susciter une émotion facile, mais trop peu, mais j'aimerais que vous écoutiez en profondeur ce que, dans son langage elle dit de l'ouverture du cœur. Je cite : "Je vous pré­viens, je rédige comme je pense, avec des mots sim­ples et c'est vraiment un exercice très très difficile pour moi, alors n'allez pas me sortir ensuite que je suis idiote. Je présente aussi comme je m'en souviens, alors faites un gros effort d'indulgence et remettez l'ordre dans ma confusion. Bon j'attaque. La première chose que je vous disais sur le T. d. s. (Temps de si­lence) ce n'est pas une sieste ! ni un moment pour coincer la bulle, ou rêvasser à Alain Delon ! Ce n'est pas un temps mort, un temps d'ennui ! Pour moi, comment vous dire, c'est très actif, et bien au contraire du silence, je vis "un grand moment de dia­logue". Puis comment expliquer ça à vous, mais, il n'y a pas de solitude, mais aux pieds de la Madone, dans les bras de la croix, il n'y a plus de solitude, quelque chose de très grand enveloppe, mais comme si quel­que chose de "palpable", de "si vivant" était là, glis­sant tout doucement pleins de richesses en moi et l'on reçoit toutes ces choses dans le cœur. (Vous pigez ou pas ?). Un peu comme si de la lumière pénétrait au plus profond de notre cœur et l'éveillait".

Quand je pose sur la chaise mon derrière, je laisse tout simplement aller mes pensées et s'ouvre mon cœur. Il ne faut pas s'accrocher aux pensées, ni les repousser, mais les laisser filer comme un train tout simplement, puis on ouvre son cœur. On reçoit si l'on ouvre son cœur ! Et je vous le disais aussi, tout ça c'est naturel et spontané. Tu parles surtout moi, je ne réfléchis jamais, je n'ai donc rien examiné avant. Je me suis assise bêtement (parce que c'était si beau), et j'ai attendu bêtement !!"Attendre", oui c'est bien ça ... Seulement je ne sais pas bien expliquer la profondeur de cette attente-là. (Ce n'est pas comme attendre un train, ou l'attente banale de tous les jours). C'est une expectative tellement différente, mais je n'arrive pas à l'expliquer. Bref.

Mais j'ai fait tout ça sans jamais me poser au­cune question, sans jamais rien rechercher de particu­lier, tu piges ? Je venais le cœur libre, libre, libre, si libre. Est-ce que tu comprends juste un peu ces lignes ? C'est si dur d'expliquer tout ça. En étant assise bê­tement, un beau jour une phrase a résonné si fort en moi :"ici tu ne risques rien il n'y a pas d'hommes !!" Il y a eu "comme un réveil", je suis sortie de ma torpeur, quelque chose a recouvert les cris, mes peurs, ces bruits, "mes chaînes" et j'ai recommencé à vivre. Oui, un jour je me suis présentée devant la madone, devant la croix, les mains coupables, une chape en plomb sur les épaules, un jour mon Père j'ai posé comme pourri, là, devant la Madone, devant la croix, un jour mon Père, la haine au ventre, la vengeance comme force de vivre, le fardeau en plomb d'un acte coupable, en re­gardant la Madone, en regardant la croix, dans "le bruit du silence", mon cœur a changé et je suis reve­nue à la vie. Je veux te dire ce qui a été si important pour moi c'est la transformation du cœur. Les T. d. s. ne changent jamais notre vie, mais, ils "touchent" le cœur et le métamorphosent. Seulement voilà, je parle du cœur, alors tu vas forcément rire, parce que chez toi ce qui est important, c'est les diplômes, l'argent, le rang social.

Enfin voilà. Je crois avoir tout retranscrit. Si tu piges pas quelque chose je te le redirai mieux de vive voix, si vous le voulez. J'ai quand même l'im­pression d'avoir écrit que des bêtises, des choses pas intéressantes. J'ai tant reçu toujours gratuitement. Je veux dire, si votre église n'avait pas existé, si tout n'y avait pas été si joli, je ne serais plus ici, je serais re­tournée "me prostituer". Vous comprenez ? Et ce soir je voudrais tellement pouvoir leur dire merci. Dans notre vie, au milieu d'une si longue nuit, un très belle étoile brille parfois. Aussi belle soit-elle, elle éclaire un ciel si délabré, et l'étoile se couchera trop tôt. Longtemps après, un matin blême, une nouvelle étoile se lèvera, plus pâle, pour annoncer la fin de la nuit. C'est l'étoile du matin. Elle porte toute l'espérance du monde et devient la plus belle des étoiles. Cette plus belle étoile pour moi, elle s'appelle saint Jean".

Je ne vous ai pas lu cette lettre pour vous faire un éloge de notre paroisse. En vous relisant cette let­tre, je suis de nouveau étonné, ému à reconnaître une telle intensité de vérité spirituelle et théologique d'une femme qui n'a jamais lu aucun traité de vie spirituelle. Elle écrit : "Les temps de silence ne changent rien, mais ils touchent le cœur", c'est l'essentiel.

Et si nous sommes à Noël, dans la nuit, si nous avons accepté quelque part de nous priver de sommeil, de sacrifier à ce rite, que nous soyons chré­tiens fervents, ardents, mordus ou tièdes et froids, que nous soyons des affamés ou des curieux lointains. Au fond de nous il y a quelque chose d'autre, quelqu'un d'autre, nous-mêmes qui demandons à être touchés et nous avons tellement peur d'ouvrir notre cœur, d'en déverrouiller les portes profondes, d'accepter que ce cœur s'ouvre véritablement, s'abandonne à ce silence, à cette présence, à cette nuit, à cette douceur, avec cette femme qui dans la crèche regarde avec amour, avec un amour qui déborde infiniment l'amour d'une mère pour son fils, qui couvre tous les hommes avec l'amour de ce Père et que ce Père retient tout dans son cœur, avec le Père invisible qui est dans les cieux, avec les étoiles qui brillent plus intensément encore, avec les animaux, avec la nature entière qui est pré­sente et qui attend que le cœur soit touché, car c'est bien cela que nous sommes venus chercher, affamés que nous sommes d'avoir un jour un cœur ouvert, que ce cœur s'ouvrant reçoive de l'amour.

Elle n'a jamais lu saint Jean de la Croix, mais saint Jean de la Croix disait : "Là où il n'y a pas d'amour, mettez de l'amour et vous recevrez de l'amour. Il n'existe pas sur cette terre de lieu où ceci pourrait ne pas avoir lieu". Il y a une proximité de l'évangile, frères et sœurs, qui est annoncée cette nuit, c'est à portée d'âme, c'est à portée de cœur, c'est cela que nous sommes venus chercher et c'est cela qui nous fait si mal de ne pas le faire encore, d'ouvrir notre cœur pour qu'en ouvrant notre cœur, nous rece­vions de l'amour. Car il nous faut un peu donner d'amour pour en recevoir en échange bien plus que nous n'imaginons. Et cette femme, peu importe son histoire, peu importe sa vie, par hasard, j'allais dire par providence, elle nous enseigne ce soir parce qu'elle marche devant nous avec ses blessures, avec ses cris, avec sa haine, elle nous enseigne ce soir comme elle m'a enseigné moi-même qu'il fallait pren­dre le temps d'ouvrir son cœur, car un cœur est fait pour être ouvert et que nous le gardons fermé. On a trop peur de croire qu'il est vide.

Frères et sœurs, je crois que la crèche qui est si présente dans l'imaginaire, je crois que la douceur d'une famille rassemblée en pleine nuit, dit simple­ment cela. Elle invite simplement chaque homme. En fait, tout le monde s'y reconnaît, tout le monde vient, tout le monde attend quelque chose, tout le monde attend l'avènement du cœur de l'homme dans le cœur de Dieu.

Cette douce proximité annoncée en pleine nuit à tous les hommes de bonne volonté à travers à la fois la gloire, l'exultation, la force de la joie qui pénè­tre le cœur des chrétiens à travers le monde et en même temps quelque chose de plus tendre, de plus délicat comme un message si confidentiel pour que notre cœur aux aguets l'entende, s'en réjouisse et en vive éternellement.

 

 

AMEN

 

 
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