AU FIL DES HOMELIES

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NOËL VU DU CÔTÉ DE DIEU

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 1996)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, de nos jours, c'est une remarque courante, presque banale de constater que, pour un nombre considérable de nos conci­toyens, la fête de Noël n'a pratiquement rien à voir avec la naissance du Fils de Dieu. Il suffit de parcou­rir les rues de nos villes, la veille de Noël : c'est d'abord la fête des cadeaux, c'est celle de l'arbre de Noël, de la joie des enfants trouvant quelque chose dans leurs souliers. C'est la fête de la famille, c'est le père Noël, c'est la dinde aux marrons ou les marrons glacés ou la bûche de Noël, toutes sortes de choses que l'on peut vivre parfaitement en dehors de la foi chrétienne.

Et cette constatation est si courante que, de­puis des dizaines et des dizaines d'années, des dizai­nes et des dizaines de prédicateurs s'insurgent contre cette profanisation de la fête de Noël. Et, à juste titre d'ailleurs, ils revendiquent pour cette fête sa signifi­cation : C'est la fête de la naissance du Fils de Dieu, c'est la fête de la joie sur la terre, de la paix aux hommes de bonne volonté, c'est la fête de notre salut, c'est la fête de la délivrance d'une humanité captive, c'est la fête de la libération de tous nos péchés, de cette malédiction qui pèse sur l'humanité et qui est si lourde à porter. C'est la fête par laquelle nous nous sentons enfin visités, reconnus, aimés. Joie au ciel, joie sur la terre, joie jusqu'aux extrémités du monde. Et finalement cette prédication devient aussi courante, aussi banale presque que la profanisation de la fête contre laquelle elle s'élève.

Aussi bien je voudrais vous inviter à pousser notre réflexion un petit peu plus loin, car même si nous disons que Noël, c'est notre délivrance, ce qui est vrai, que Noël c'est Dieu qui vient parmi les hom­mes, Dieu qui se fait homme, Dieu qui se fait proche de nous, Dieu qui nous manifeste son amour, tout cela est parfaitement vrai, mais même quand nous disons cela, nous ne disons que la moitié du mystère. Nous disons Noël vu de notre côté à nous. Et si nous pen­sions un peu ce que peut être Noël vu du côté de Dieu, vu du côté du Fils de Dieu qui s'incarne? Qu'est-ce que c'est que Noël vu du côté du Verbe qui devient homme dans le sein de la Vierge Marie ?

Saint Paul, dans l'Épître aux Philippiens, nous le dit en quelques mots, il nous dit : "Le Christ Jésus, Lui qui était de condition divine", Lui qui vivait éternellement dans cette plénitude de la tendresse du Père, dans cette infinie communion d'amour avec le Père et l'Esprit, "Lui qui était de condition divine, n'a pas gardé jalousement ce rang qui l'égalait à Dieu, mais Il s'est anéanti". Le Christ, le Fils de Dieu, s'est anéanti. Il s'est dépossédé de Lui-même, Il s'est dépouillé de cette condition divine, de cette plénitude éternelle de sa divinité pour entrer dans l'humilité, dans la médiocrité, dans la petitesse, dans la pauvreté de notre condition humaine, "Il s'est anéanti Lui-même prenant condition de serviteur, se faisant semblable aux hommes". Lui, l'Infini, a voulu se restreindre dans une créature limitée, dans une créature, une parmi d'autres, un individu à peine bal­butiant, à peine commençant, un enfant. Nous, cela nous émeut, cela nous fait sourire, cela nous rend joyeux, mais c'est tout de même un homme à peine commencé, à peine ébauché. Il a voulu non seulement devenir une créature, mais une créature balbutiante, une créature suivant comme nous ces durs chemins de l'apprentissage, et non seulement de l'apprentissage pour parler, pour marcher, pour connaître, mais l'ap­prentissage de cette dure aventure qui est celle de la vie humaine, car la vie humaine ce n'est pas quelque chose de si réjouissant, nous le savons bien.

Et au fond quand nous nous précipitons vers la fête de Noël, c'est pour l'oublier un peu cette vie, c'est pour oublier le chômage, c'est pour oublier les problèmes d'argent, oublier les difficultés familiales ou relationnelles, les maladies, les êtres chers qu'on a perdus, c'est pour un moment essayer de nous retrem­per dans cette enfance qui est comme un rêve, comme un idéal de ce que pourrait être la vie humaine si elle n'était pas ce qu'elle est.

Jésus, Lui, le Verbe, quand Il s'est fait homme, c'est cette condition-là qu'Il a épousée dans toute sa brutalité, car "Il s'est anéanti Lui-même, pre­nant la condition de serviteur", mais devenu sembla­ble aux hommes, "Il s'est humilié plus encore, jusqu'à la mort" inéluctable, cette mort qui est au terme de notre vie, cette mort qui est tout à la fois la nôtre et celle de tous ceux que nous aimons, toutes ces morts qui scandent notre vie jusqu'à notre propre mort. Et non pas n'importe quelle mort, mais la mort de la croix. "Il s'est humilié jusqu'à la mort et à la mort sur la Croix."

Quand Jésus, quand le Verbe de Dieu se fait homme, la croix se profile à l'horizon de cette nais­sance. Naître pour le Verbe de Dieu, c'est assumer le chemin de sa croix, le chemin qui le conduira de refus en refus, de négation en trahison, d'abandon en lâ­cheté, de délaissement en solitude, jusqu'à cette ab­solue déréliction de la croix, quand Il sera comme abandonné de Dieu : "Pourquoi M'as-Tu aban­donné?" C'est tout cela qui est la conséquence iné­luctable de cette Incarnation. Il s'incarne, Il se fait homme pour mourir comme un homme et pour mou­rir pour tous les hommes et pour mourir comme le dernier des hommes. Il vient pour assumer cela même que nous avons tellement envie d'oublier.

D'ailleurs dans le récit même de la naissance de Jésus se profile déjà ce caractère cruel de la vie humaine qu'II assume, ce caractère déchirant, étroit, limitatif, durement restrictif de cette vie humaine. Les icônes grecques, ce n'est pas le cas de celle-ci qui n'est d'ailleurs pas une icône, mais qui est une fresque romane, dans les icônes on représente souvent la crè­che comme un sépulcre, comme un tombeau. C'est une manière symbolique de dire ce que j'essaie d'ex­primer maintenant. Et ici on le voit, l'Enfant est en­veloppé de bandelettes, comme le sera d'après une certaine lecture de l'évangile qui n'est probablement pas exacte historiquement, mais peu importe, comme le sera le cadavre de Jésus dans le tombeau. Et puis il y aura la circoncision qui, dès la nuit des temps, a marqué toute naissance d'un caractère sacrificiel, san­glant, violent. Et puis il y aura le massacre des Saints Innocents. Dès la naissance de Jésus, c'est la cruauté d'Hérode, c'est la haine politique, c'est l'égoïsme de l'aubergiste qui n'a pas de place à leur offrir, c'est la pauvreté, la misère de cette mangeoire, de cette grotte. C'est l'humilité de Joseph et de Marie, pauvres, sans revenus. C'est ça que Jésus assume symbolique­ment, parce que c'est comme le type, l'expression de toutes les duretés de la vie qui vont ensuite s'accu­muler. Tout cela est déjà présent dans Noël.

Alors, frères et sœurs faut-il que nous lais­sions tomber toute la joie de Noël ? Faut-il que nous laissions de côté les fifres, les tambourins, les alle­luias, la joie des anges ? faut-il que nous prenions cette fête au tragique ? Ce n'est peut-être pas tout à fait cela, ni tout à fait aussi simple. Car cette vie in­contestablement austère, incontestablement rude et dure, cette dure vie humaine que Jésus prend sur Lui, cette vie humaine étroite et limitée pour un Dieu, ce rétrécissement de son horizon, cet anéantissement de sa manière divine d'aimer, tout cela Jésus ne le subit pas comme une contrainte, ne le subit pas comme quelque chose qui de l'extérieur viendrait s'imposer à Lui, tout cela Jésus, le Verbe, le Fils éternel de Dieu, l'assume librement, volontairement, par amour, par amour pour nous. Et, vous le savez, par amour, toute épreuve, toute difficulté, toute diminution, toute souf­france peut devenir une joie et un paradis. Car l'amour transfigure cela même que nous assumons. Puisque Il a, par amour, voulu s'anéantir pour nous, Jésus n'est jamais autant Dieu que dans cet anéantissement voulu par amour. C'est l'infini de son amour qui le pousse à cette médiocrité d'une vie humaine vouée à l'échec, vouée à la mort, à la condamnation, et au supplice. C'est par amour qu'Il fait tout cela. Et jamais la gran­deur de Dieu, jamais la vraie grandeur de Dieu ne se manifeste autant que dans cette décision prise par amour de s'humilier, de se dépouiller, de s'anéantir.

Alors en réalité c'est bien une fête de la joie, de la joie de Dieu, non seulement de notre joie à nous qui sommes sauvés, mais aussi de la joie du Sauveur, si cher que Lui coûte ce salut, si cher que Lui coûte cette communication de joie, c'est la joie de Dieu. Seulement peut-être cela nous invite-t-il a réviser notre conception de la joie de Noël. Voyez-vous, la joie de Noël, il n'y a pas de raison que ce soit une joie infantile : nous ne retombons pas en enfance pour essayer de retrouver les rêves que nous faisions quand nous étions petits. La joie de Noël, ce n'est pas sim­plement l'attendrissement devant des souvenirs pas­sés, la joie de Noël, ce n'est pas un moment de paix, un havre de paix que nous nous payons entre deux grèves ou entre deux feuilles d'impôt. La joie de Noël, ce n'est pas une parenthèse au milieu des difficultés de la vie et des souffrances.

Si notre joie de Noël, c'est la joie de Dieu Sauveur et pas simplement notre joie de sauvés, si être sauvé, c'est participer à la vie du Sauveur, notre joie, elle ne se situe pas à côté, en dehors de la vie courante, de la vie difficile, elle est au cœur de cette vie difficile, de cette vie pénible, de cette vie remplie de souffrances, d'embûches, de peines, d'épreuves. Seulement au milieu de ces épreuves, au milieu de ces souffrances qu'il n'est pas question de nier, qu'il n'est pas question d'oublier, dont il ne s'agit pas de nous consoler à bon compte pendant quelques instants, au milieu de toutes ces épreuves, il y a quelque chose d'autre à apporter, cet amour même que Jésus amis au cœur de l'anéantissement qu'Il a voulu pour nous.

Si nous sommes dans la difficulté, si nous sommes dans l'épreuve, dans la maladie, dans la souf­france, si nous sommes dans la mort, et tout cela peu ou prou c'est ce que nous vivons les uns et les autres d'une manière variable, si nous sommes dans tout cela, Jésus nous dit : "vous pouvez le vivre en lui don­nant un sens d'amour, vous pouvez le vivre comme J'ai vécu mon incarnation qui était un anéantisse­ment, un dépouillement, un déchirement, qui était quitter le sein du Père pour venir vivre cette aventure à la fois dure et dérisoire d'une vie humaine, cette aventure de la croix, mais la vivre par amour et à cause de cela triompher au cœur de cette dérision, au cœur de cet échec, au cœur de cette mort". Triompher parce que l'amour est plus fort que toutes nos épreu­ves, parce que l'amour est plus fort que toutes nos maladies et que tous nos péchés et que toutes nos pauvretés et que notre mort. Le Christ nous apporte dans son incarnation rédemptrice, dans son incarna­tion qui ne fait qu'un avec sa croix, Il nous apporte le seul secret vrai d'une vie chrétienne qui n'est pas une vie à côté de la vie réelle, mais qui est la transfigura­tion de cette vie réelle, telle qu'elle est, dans toute sa difficulté et dans toutes ses épreuves. Mais vivre par amour, vivre dans le don aux autres, vivre dans la communion avec nos frères, alimentés par cette com­munion fondamentale avec Dieu qui Lui-même com­munie avec nous. Vivre cette vie humaine, si difficile soit-elle, dans cette communion, dans ce don, dans ce sacrifice, dans cette offrande, dans ce partage, dans cet abandon de soi-même, dans cet amour qui se donne. Alors là, nous découvrons peut-être le secret d'une autre manière de vivre et de la seule vraie ma­nière d'être heureux d'un bonheur qui ne soit pas une illusion, qui ne soit pas un moment passager, un rêve du passé, quelque chose d'un autre monde et d'une autre existence que l'on se contenterait d'imaginer, mais d'un bonheur vrai qui est de donner un sens plus profond à cela même que nous vivons et d'y apporter, avec le Christ, une signification divine, celle de sa Résurrection qui donne à sa mort valeur de Vie.

 

 

AMEN

 

 
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