AU FIL DES HOMELIES

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DANS UN SOURIRE, CARESSER LES ÉTOILES AVEC LES YEUX ...

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 1999)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Je ne sais pas ce qui m'arrive, des soirs comme celui-ci, je n'ai pas envie d'être triste, il n'est permis à personne d'être triste ce soir, mais les soirs de Noël, j'ai toujours envie d'être grave. Alors, je me suis interrogé : pourquoi ai-je envie d'être grave ? Serait-ce un vieux relent de jansénisme? Vous savez, les pardessus noirs, les airs de circonstance, les têtes effondrées. Ou bien est-ce pour faire original ? pour se dire que partout c'est la fête et puis nous, on va serrer les genoux et l'on va être grave, parce que Noël, c'est grave. Est-ce que ce serait possible pour penser à tous mes frères qui sont dans la rue, tous ces frères qui souffrent, tous ces frères qui sont dans les prisons ? Non, parce que eux aussi ont le droit à la joie.

Non, je crois que si des soirs comme Noël je suis un peu grave, c'est parce que j'ai toujours peur que l'on confonde Noël avec une fête "gentillette". Mais pourtant la joie est là. Alors je vais essayer de défendre une joie grave, une joie qui supporterait un poids de gravité. Et je voudrais poser la question à tous les tristes et les jansénistes de la terre : pourquoi la joie contaminerait-elle tout pour transformer un événement grave en un événement "bébête" ? La joie d'abord, c'est difficile. On a dit beaucoup plus de bêti­ses sur la tristesse que sur la joie, et d'ailleurs j'espère en dire mon comptant ce soir. La joie, c'est extrême­ment difficile, c'est quelque chose qui nous saisit, quelque chose qui est là et qui nous prend. Il y a eu des siècles dédiés à la joie, heureusement qu'il y a eu Verlaine pour sauver la tristesse de l'ennui. Moi j'at­tends avec gourmandise un siècle dédié à la joie, un siècle qui serait dédié non pas à la tristesse, mais qui serait dédié à cette joie. C'est extrêmement difficile aussi de faire un film sur la joie, c'est sans doute beaucoup plus facile de faire un film sur la tristesse de vivre, c'est pour cela qu'il y a des films comme Buena Vista qui emporte tout le monde dans cette joie. Si la joie est difficile, elle n'est pas mécanique. Parfois on me dit : la joie c'est la foi, et moi je constate tous les jours des gens qui ont la foi triste, comme on peut dire que quelqu'un a le vin triste, une joie qui ne sup­porterait pas la moindre petite surprise. On me dit : la joie c'est lié au détachement, mais peut-être qu'on a une idée du détachement comme un détachement Ikea, mais quand on parle du détachement, c'est le détachement de la Cité de la joie, et il n'est pas dit qu'on soit heureux dans les banlieues de Calcutta, il n'est pas dit qu'on soit heureux quand on n'a plus rien.

On me dit : la joie c'est lié à la compagnie, mais il y en a qui sont joyeux tout seul, on me dit : c'est lié à la vie de couple, mais il y en a qui sont heu­reux comme moine. Il y a comme une sorte de para­doxe : la joie, c'est comme si c'était des choses de la terre qui nous rendaient heureux, et l'on dit très bien que ce ne sont pas les choses de la terre qui nous ren­dent heureux ou des choses du ciel, et l'on sait très bien que ce ne sont pas les choses du ciel qui nous rendent heureux.

Je crois que la joie nous plonge dans une es­pèce d'obscurité, parce qu'elle est difficile, qu'elle n'est pas mécanique, parce qu'elle est de cette obscu­rité qui nous saisit, par exemple dans la rue quand tout à coup on croise quelqu'un, on s'excuse poliment, "pardon, pardon... non excusez-moi, allez, passez", et tout à coup comme un bouchon de champagne, la joie éclate sur deux visages. La dernière obscurité, parce que en se promenant on ne se disait pas qu'on allait être surpris par une telle joie, de voir cette joie qui éclate sur deux visages.

On peut se dire aussi que la joie c'est la der­nière pudeur, parce que ce n'est pas l'allégresse qui elle est cette espèce de manifestation extérieure de la grâce. Non, la joie elle est beaucoup plus intérieure, elle nous saisit, mais de l'intérieur, d'ailleurs, c'est presqu'une vérité d'évidence de dire qu'on voit rare­ment la joie éclater, on voit sans doute davantage les larmes, la joie on ne la voit jamais éclater comme cela, si peut-être, la joie exténuée d'un sportif qui vient d'être contrôlé négatif (mais je m'étais promis de ne pas dire du mal des sportifs !), mais la joie toute simple, c'est extrêmement rare.

Et en parlant des larmes, vous connaissez cette école de philosophie qu'on appelle les stoïques : eux, ils mettaient leur fierté à ne pas laisser transpa­raître leurs sentiments, non seulement cacher leurs larmes, mais à éviter que les larmes jaillissent comme cela. Aujourd'hui, nous sommes aussi un peu stoïques, par exemple il ne viendrait à l'idée de personne de pleurer à l'entreprise, ou alors ce serait vraiment grave, il ne viendrait à l'idée de personne de laisser ses larmes couler en public, on pleure au cinéma, quand la marchande de bonbons est passée, mais on pleure rarement en public.

Jésus, lui, il pleure en public, il pleure dans un endroit qui hélas nous rejoint tous, il pleure la mort de son ami Lazare, mais il pleure aussi un jour dans un endroit complètement extraordinaire, il monte sur une petite colline aux alentours de Jérusalem, et il pleure sur Jérusalem, et il ne viendrait à l'idée de per­sonne d'entre vous de monter sur Bibémus pour pleu­rer sur Aix-en-Provence !

La colère ... Aujourd'hui les sur-hommes, les Talleyrand fin vingtième siècle, les Madeleine Aul­brigth, mettent un point d'honneur à cacher leur co­lère, lui Jésus, il ne cache pas sa colère, quand il a jeté toute la vaisselle du Temple, il jette aussi les tables. Il y a en Jésus comme une espèce de bouillonnement, de frétillement, de tressaillement, de tous ces états qui font qu'à travers sa sensibilité qui est presqu'à vif, il se jette dans la vie, il s'implique dans la vie, on dirait qu'il a presqu'une personnalité moderne, et en même temps, à travers la colère, à travers les larmes il ex­prime, mais il y a aussi des moments où il s'enfuit, il se cache, il disparaît, c'est très étrange ces moments où il disparaît, à ce moment-là les gnostiques vont nous demander : "Que nous cache-t-il ? " Il y a peut-être un secret, parce que dans sa vie publique il y a des moments où il s'enfuit au désert, et il dit à ses apôtres : "Allez-y, je vous rejoins". Il aurait très bien pu naître dans une hôtellerie, mais il naît caché dans une crèche, avec presque personne autour de lui, dans sa vie publique il aime se cacher, il aime prier, il aime retrouver son Père, et même quand il se cache au fond de la tombe, il y a toujours chez lui, cette espèce de réserve, de discrétion, à la fois il est bouillant, il ex­prime tout ce qui passe par ses sentiments profonds, et en même temps il y a cette réserve.

Que nous cache-t-il en naissant ce soir dans la crèche ? Une chose à laquelle on est sans doute trop habitué : sa joie. Je crois que quand le Christ se cache ainsi dans la crèche, se cache dans les déserts pour prier, se cache même au fond de la tombe pour y mourir, je crois qu'il cache sa joie, une joie aussi neuve que lorsqu'il a créé le monde avec son Père, une joie qui babille, "qui me voit, voit la joie du Père", une joie des commencements, la joie du Père qui donne son Fils, et si on avait par mégarde trahi son secret, si nous avions comme les petits bergers poussé la porte de la crèche, qu'aurait-on vu ? Je crois qu'on aurait vu simplement un enfant qui dans un sourire, caresse les étoiles avec ses yeux, on aurait vu cette joie toute neuve d'un Dieu qui a pris notre chair pour que nous-mêmes nous devenions Dieu, on aurait vu un enfant qui dans un sourire caresse les étoiles avec ses yeux, et l'on aurait compris dans le même instant que nous aussi, nous allons un jour caresser les étoiles avec les yeux.

Alors vous allez me dire : " Oui, mais quand ?" C'est aujourd'hui, le Seigneur nous fait la grâce, nous fait comprendre notre grandeur d'homme puis­que que lui a pris notre chair, il nous fait comprendre que nous aussi nous allons pouvoir ce soir, dans un sourire nous allons pouvoir caresser les étoiles avec les yeux.

 

AMEN


 

 

 
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