AU FIL DES HOMELIES

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LA RÉVÉLATION D'UN DIEU QUI NOUS AIME

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, nous voici dans cette église, ce soir, quelques centaines, un peu plus peut-être, pour célébrer la nuit de Noël. Je vous le de­mande : "Pour nous, qu'est-ce que c'est que Noël ?" Des guirlandes, des illuminations, le père Noël, des magasins remplis de cadeaux à acheter, un réveillon, un sapin de Noël, une crèche, la joie des enfants de­vant toutes ces merveilles, et plus encore la joie des parents devant celle des enfants ? Notez bien, mis à part quelques excès de gastronomie ou quelques dé­penses somptuaires, ou encore quelque attendrisse­ment un peu niais, à part cela, je n'ai aucun à-priori défavorable contre ce que je viens de dire, c'est très bon que nous soyons en fête et heureux d'être ensem­ble, tout cela est très bien. Mais ce ne sont que des signes d'autre chose. Un signe est fait pour signifier. Pourquoi ces cadeaux, ces illuminations, ces guirlan­des, pourquoi ? Quelle est leur signification ? Est-ce seulement pour le plaisir de se retrouver bien unis en famille ou avec des amis ? Est-ce à l'occasion de la naissance d'un enfant, un motif pour nous réjouir de tous les enfants du monde et en particulier des enfants de notre famille ? Est-ce la fête de l'enfance ou de l'innocence, ou encore la nostalgie de l'innocence dans un monde si dur et si rempli de violence ? Est-ce une soirée où nous nous berçons d'illusions en es­sayant de croire à une paix possible, alors que tous les événements prouvent le contraire ? Est-ce cela seule­ment Noël ?

Frères et sœurs, vous le savez, il n'y aurait pas ce soir de fête de Noël s'il y a deux mille ans n'était pas né un Enfant qui est le Fils de Dieu. Mais vous allez sans doute me dire : "Cà y est, le curé est revenu à son jargon, il sort ses grands mots, qu'est-ce que cela veut dire un enfant qui est le Fils de Dieu ?"

Cela veut dire des choses extrêmement im­portantes. Tout d'abord, que Dieu a voulu être sem­blable à nous, Dieu a voulu être notre frère, notre compagnon, notre égal, Il a voulu renoncer à ses pré­rogatives, Dieu a voulu renoncer à son mode de vie inimaginable, incommensurable, dont nous ne pou­vons pas nous faire une idée, Il a voulu y renoncer pour partager et adopter notre propre mode de vie, pour être comme nous, l'un de nous ; comme le dit admirablement saint Irénée "établir une communion de Dieu et d'homme", ou encore, (c'est toujours saint Irénée), "pour que l'homme s'accoutume à porter Dieu et que Dieu s'accoutume à habiter dans l'homme".

Depuis toujours, dans toutes les religions, les races, les cultures et les civilisations, on a eu plus ou moins obscurément l'intuition, compte tenu de la fra­gilité évidente, de la faiblesse et de la caducité de l'homme, on a eu l'intuition de quelque chose, ou peut-être quelqu'un qui dépassait infiniment tout ce que nous étions et nous pouvions être, et on l'a appelé Dieu. Mais ce Dieu précisément, se caractérise parce qu'Il n'est rien de ce que nous sommes, Il est sans commune mesure avec nous, Il est infini, Il est insai­sissable, inaccessible. Alors parfois certains hommes ont pu penser que ce Dieu infiniment éloigné était la Source, on appelle cela le Créateur, de tout ce qui existe, qu'il y avait comme une sorte de jaillissement à partir de son être qui avait produit tout ce que nous voyons et tout ce que nous sommes. Puis, il y en a d'autres, et cela représente déjà un immense progrès, qui ont pensé que ce Dieu s'intéressait à ce que nous faisions au point de récompenser ceux qui faisaient le bien, et de punir ceux qui faisaient le mal. C'est déjà énorme de penser que Dieu prête attention à ces pau­vres choses que nous sommes, et à la portée de nos actes. Mais penser que Dieu puisse vouloir établir une relation de personne à personne, que Dieu puisse vouloir nous aimer et être aimé de nous, être notre ami et notre compagnon, alors cela, c'est radicalement neuf, et aucune religion ni aucune civilisation ne s'est jamais avancée jusqu'à cette intuition-là.

Je voudrais vous lire un texte d'un savant reli­gieux, mort aujourd'hui, théologien, mais surtout un grand spécialiste de l'histoire des civilisations ancien­nes dont le nom a fait date parmi les connaisseurs, il s'agit du Père Festugière. Voici ce qu'il écrivait, il y a déjà un certain nombre d'années sur ce que je suis en train d'essayer de vous dire :

"Il s'est produit au premier siècle de notre ère ce phénomène extraordinaire : l'homme a cru que Dieu l'aimait. C'est la révolution la plus considérable de l'humanité. C'est ce qui a fait passer de l'homme antique à l'homme moderne. C'est ce qui ne cesse de plonger l'historien dans la plus totale stupéfaction.  Tout en admettant communément qu'il y ait des forces supérieures à l'homme, de qui dépendent et l'ordre du monde et nos misérables vies, il n'est pas venu une seconde à un être païen (et le Père Festugière sait de quoi il parle), l'idée qu'il peut être personnellement aimé de la divinité, qu'il peut y avoir le moindre lien entre le dieu transcendant, immense, incompréhensi­ble et cette vermine rampante qu'il est sur la terre. Que (dans l'univers) des milliards d'individus crèvent comme des mouches dans les tourments et la tribulation ne change rien à l'harmonie totale : il faut de la corruption pour que du nouveau renaisse. Tout change si l'on se figure, si Jean se figure, le docker de Corinthe, ou la prostituée, ou l'esclave que fait fouet­ter sa maîtresse, se figure qu'il est personnellement aimé par un Dieu qui lui prépare après la mort un lieu de délices. Tout change, le sens de la vie, l'ac­ceptation de la souffrance, l'acceptation de la maladie et de la mort, que dis-je, l'acceptation, plus difficile que tout, de se résigner à vivre.

Après bientôt deux mille ans de christianisme, on ne réfléchit plus guère à un si complet change­ment. L'immense majorité des chrétiens vit comme s'il n'y avait rien de changé. Il paraît tout naturel que Dieu soit bon. Il paraît tout naturel qu'on soit aimé. Comme s'il n'y avait pas fallu, à l'origine, un chan­gement du tout au tout."

Peut-être ne dirions-nous plus aujourd'hui les dernières phrases du Père Festugière : "il paraît tout naturel que Dieu soit bon, il paraît tout naturel qu'on soit aimé". Peut-être beaucoup d'entre nous, de nos contemporains sont revenus de ce que le Père Festu­gière appelle l'homme moderne jusqu'à l'homme anti­que et ne croient plus que l'on puisse être aimés, que Dieu puisse être bon, que Dieu soit autre chose que cet infiniment lointain qui se désintéresse de cette misérable vermine que nous sommes. Peut-être que beaucoup d'hommes et de femmes aujourd'hui sont tentés par ce désespoir.

Ce que nous célébrons en ce soir, c'est un Dieu qui nous aime, et qui nous aime assez pour vouloir venir parmi nous, converser avec nous, être vu de nos yeux, touché de nos mains, selon le cri par lequel saint Jean commence sa première épître : "Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons entendu de nos oreilles, ce que nous avons touché de nos mains, du Verbe de Vie, car la Vie s'est manifes­tée. Dieu personne ne l'a jamais vu, mais le Fils qui repose dans le sein du Père nous l'a fait connaître" (I Jean 1, 1-2 et Jean 1, 18). Voilà la révélation de cette nuit de Noël, voilà ce pourquoi nous sommes ici, frè­res et sœurs, et cela change tout, il n'y a aucune com­mune mesure entre la vie d'un homme surplombé par un Dieu infini et indifférent et la vie d'un chrétien qui croit qu'il est aimé et que cet amour est sa raison d'être et le fond de sa vie et que cet amour lui est donné non seulement pour qu'il en soit le bénéficiaire, mais pour qu'il en devienne à son tour la source, pour que cet amour que Dieu lui donne se répande à partir de lui.

Et vous me direz que nous ne voyons pas les fruits de cet amour. Et pourtant, même si nous som­mes dans l'épreuve et la souffrance, que pouvons-nous reprocher à ce Dieu qui a accepté par amour pour nous de se faire homme parmi les hommes, souf­frant parmi les souffrants, mort parmi les morts. Il est allé jusqu'à l'extrême du don de soi, Il a accepté Lui, l'éternel, l'infini, Lui l'inviolable, Lui qui ne peut souffrir aucune diminution, Il a accepté cet anéantis­sement, (le mot n'est pas de moi, il est de saint Paul), pour aller jusqu'au fond rejoindre tout ce que nous sommes, c'est cela un Dieu d'amour. Ce n'est pas un Dieu qui fait des merveilles inaccessibles et inatten­dues, ce n'est pas un Dieu qui d'un coup de baguette magique transforme notre monde, c'est un Dieu qui partage, qui, jour après jour, est à côté de nous, comme nous, semblable à nous pour nous initier au fin fond de notre épreuve et de notre vie, quelle qu'elle soit, au secret de l'amour qui change tout.

 

 

AMEN

 

 
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