AU FIL DES HOMELIES

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LE DÉSIR D'ETRE AIMÉ

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Voilà, frères et sœurs, c'est la fin du monde, c'est l'Apocalypse, cela faisait un moment qu'on s'y était préparé, les gens couraient dans tous les sens, les voitures klaxonnaient, des lon­gues queues de voitures sur les autoroutes, des gens énervés, courant et vous coupant la route, se deman­dant où ils allaient, ceux qui s'arrêtent n'importe où, jaillissent de leurs voitures et se précipitent dans une boutique, pour acheter un objet, ou quelques kilos de riz, ou quelques kilos de sucre, ou d'huile pour se préparer à cette fin du monde. Ce n'est pas le nouveau scénario d'un film d'Hollywood sur la fin du mon de ni le dernier film de Schwartzeneiger, ce n'est pas non plus les actualités sur un cyclone qui arrive en Floride ou aux Philippines, ce n'est pas non plus l'histoire de la France en mai 40, c'est l'histoire banale d'une petite ville de France comme il en existe des milliers, une petite ville d'Europe, comme il en existe des dizaines de milliers. C'est Aix-en-Provence à quelques heures de la fête de Noël, quand la réussite de la fête, quand la joie qui peut illuminer un regard tient en un cadeau qu'on n'a pas encore acheté, quand la réussite du repas tient à une sauce, ou un ingrédient qu'on va vite cher­cher pour que la soirée soit réussie et procure de la joie à ceux que l'on aime.

Cette fête de Noël nous révèle un paradoxe. C'est le désir que nous avons tous d'être aimés, pro­fondément aimés, d'être reconnus comme quelqu'un, avoir du prix aux yeux de son mari, de sa femme, de sa famille, de ses amis. De savoir quand on se lève le matin qu'il y a quelqu'un qui pense à vous, qui s'inter­roge sur votre emploi du temps, quelqu'un qui s'in­quiète si vous arrivez en retard. Le désir d'être aimé, le désir d'avoir du prix aux yeux de celui qu'on aime, et en face, une certaine angoisse de ne pas savoir ai­mer. Se dire qu'on va prendre tous les ingrédients pour montrer à l'autre qu'on l'aime, deviner quel ca­deau lui offrir, et lui en faire la surprise. Tout sim­plement pour voir en même temps que celui qu'on aime, s'éclairer sur son visage au fur et à mesure que le paquet s'ouvre, que la ficelle s'en va, que le papier éclate, accompagner ce regard émerveillé et pourvoir se dire qu'on ne s'est pas trompé et qu'il ne faudra pas rapporter le cadeau après-demain, au magasin. Se dire aussi combien l'autre est heureux, et qu'on est heureux de partager ce bonheur, et d'être celui qui peut lui offrir ce bonheur et cette joie, d'être celui qui illumine son regard. Mais en même temps, cette fête de Noël nous révèle peut-être de façon plus terrible la solitude de ceux qui sont seuls, notre propre solitude devant l'absence d'un être aimé, cette fête de Noël qui devrait être le lieu de réunion de toute la famille, pour telle ou telle raison, n'a pas réussi à rassembler tout la famille, à cause de la haine, de l'incompréhension, des que­relles, et une fois encore, on a loupé le coche, même après avoir mis de l'eau dans son vin, et une fois en­core cette famille aimée, cette personne aimée refuse de partager ce bonheur avec moi. C'est vrai que Noël qui se révèle être la fête du bonheur par excellence, la fête de la famille, la fête où nous devons nous réjouir, se révèle parfois triste comme une sorte de pincement au cœur, et nous aurions envie d'en rajouter, et de faire encore plus la fête pour oublier.

Cette fête de Noël dont on passe son temps à dire qu'on y fête la paix, mais quelle paix ? Quelle paix dans les cœurs, quand on a perdu un être cher après un attentat, après un bombardement, après une guerre, quand un être cher est arrêté par la police, quelle paix quand c'est la paix des cimetières ou quand c'est la non-guerre ? Et les cadeaux qui sont donnés et partent à la poubelle, que parfois ils s'échappent au cours des mois et des années, et l'on oublie qui l'a donné, on oublie même jusqu'à son existence parce qu'on l'a mis dans un placard, dans un tiroir. Et puis cette messe, la messe de minuit, un des moments préférés pour les chrétiens venir se rassem­bler, avec cette émotion en se rappelant sa petite en­fance, cette émotion dans quelques années, avec joie, de se dire qu'on a amené le petit Enfant Jésus à la crèche. La fête de Noël est-elle un rêve de paix qui n'aura jamais lieu sur cette terre ? Un rêve de futur improbable ? Pour un avenir incertain ? Noël est-elle simplement la trêve des confiseurs où pour un mo­ment on enterre la hache de guerre, on accepte de redire bonjour, de se revoir, en serrant à peine les dents, en acceptant de passer une soirée avant de ren­trer chez soi, et adieu l'autre. Est-ce que la messe de Noël n'est pas un peu l'occasion de se shooter un peu au cours de l'année, en essayant de revivre sa petite enfance, ce temps où l'on n'avait pas les impôts à payer, ce temps où l'on n'avait pas les problèmes avec le patron, avec l'administration, avec la voiture qu'on a éraflé ... Se dire que pendant un moment, on va tout oublier, tout laisser à la maison pour revivre ce mo­ment magique, extraordinaire, de la naissance d'un petit enfant dans une crèche, comme quand nous étions nous-mêmes petit enfant.

Pendant quatre semaines, nous avons chanté sur tous les tons, de toutes les manières possibles : "Viens Seigneur Jésus !" Attendre la venue du Christ, c'est attendre quelque part dans notre cœur que notre désir le plus profond, le plus secret soit un jour ac­compli. Beaucoup de choses passent à côté, et espérer contre toute attente qu'un jour ce désir le plus secret, ce désir d'être aimé, d'être unique, arrive à travers le regard de quelqu'un. Et cependant, on peut avoir le sentiment que Dieu ne répond pas à ce désir, parce que la guerre continue, la guerre dans les familles, la guerre entre les nations continue. Parce que ce soir nous sommes là à fêter le bonheur et la joie, et que pourtant, des gens vont encore mourir cette nuit dans la violence. Dieu serait-Il sourd à nos appels ? Est-ce que nous nous inventons une fête de joie, une fête de famille ? Cependant, Dieu répond, mais contrairement à ce qui se fait maintenant, Il ne nous demande pas ce que nous voulons à Noël, ni ce qui nous ferait plaisir. Dieu ne fonctionne pas de cette manière. Dieu est Celui qui aime offrir des paquets surprises, parfois le paquet semble énorme et il n'y a presque rien à l'inté­rieur. La venue de Dieu reste une véritable surprise, ce n'est pas un chèque qu'on donne, en disant achète-toi ce que tu veux, ce qui te fais plaisir, c'est quelque chose d'autre. Ce désir de l'homme, ce désir d'exister auprès des autres, ce désir d'être aimé, on s'attendrait à ce que Dieu vienne dire : oui, Je suis là et Je t'aime, comme une sorte de Prince charmant qui déboulerait sur son beau cheval blanc pour nous sauver tout de suite de la situation. Dieu n'est pas un programme, Il n'est pas un manifeste, ni un programme économique ou social ou politique. Le manifeste de Dieu se lit dans un regard, c'est le regard clair, attentif, ouvert, d'un petit enfant qui naît. Le plus grand péché de l'homme au-delà de ce qu'on appelle la faute, la trans­gression de la Loi, est véritablement ce désespoir qui peut habiter l'homme de se dire que toute relation est coupée avec Dieu, et que par conséquent, autant le laisser où Il est, et autant moi, rester où je suis. C'est ce que vit Adam dans ce qu'on appelle le péché origi­nel, dans les premiers chapitres de la Genèse. Cela me fait toujours penser à une histoire qui est arrivée à mon frère quand il était tout petit. Un jour où ma mère repassait dans la cuisine, elle doit s'absenter quelques instants, et elle lui avait dit : ne touche pas au fer à repasser, ça brûle. Ma mère est sortie, et quelques instants après, elle revient, mon frère était dans un coin de la cuisine, il ne disait rien, il était comme Adam, il était caché, comme Adam s'était caché en entendant le pas de Dieu, honteux de sa faute. Et vous savez comment sont les mères, elle devinent tout, on ne peut pas leur mentir, quand elle l'a vu, elle a su. Elle ne lui pas passé un savon tout de suite, au contraire, elle a voulu faire comme Dieu, elle a voulu renouer le dialogue, elle lui a demandé ce qui s'était passé, mais mon frère il ne voulait rien dire.

Dieu a interrogé Adam, Il a interrogé l'homme inlassablement pendant des siècles et des siècles, par la parole des prophètes, mais l'homme ne voulait pas entendre ni répondre. Il a trouvé un autre chemin, Il n'a plus parlé. Mais Il a donné à l'homme l'occasion de parler comme jamais il n'avait parlé. Je ne suis pas père de famille, j'ai vu la naissance de plusieurs de mes nièces, et j'ai toujours été surpris de voir comment un petit enfant, tout petit, qui ne parle pas, ne prononce pas de mots, qui ne sait pas parler, comment ce petit bout de chou est capable de multi­plier un flot de paroles autour de lui. Souvent ce sont des scènes comiques, parce que les adules ont ten­dance à parler "bébé", mais je crois que la plus belle révélation d'une naissance, c'est ce qu'elle nous donne à dire de ce que nous ne dirions peut-être pas néces­sairement à un adulte. Cette réponse de Dieu pleine de paradoxe, : vous voulez qu'on vous aime, et bien, aimez-Moi d'abord. Ne m'aimez pas comme un Dieu tout-puissant, comme une sorte de parrain de la mafia chez qui vous viendriez vous protéger, mais aimez-Moi comme un enfant que Je suis ; Je suis Dieu, mon nom est Jésus, c'est-à-dire Dieu qui sauve, et Moi qui viens vous sauver, Je demande d'abord à ce que vous me sauviez. Paradoxe là encore des saints Innocents, où Dieu est sauvé par des hommes, par sa propre fa­mille, de la méchanceté d'autres hommes. Celui qui nous sauve demande d'abord à être sauvé par nous. Et Dieu qui ne parle pas, demande à ce qu'on lui ap­prenne la langue des hommes, la grammaire, le voca­bulaire, la conjugaison tout ce qu'il faut, pour qu'un jour Il puisse dire la langue de Dieu, nous révéler le Royaume de son Père. Là aussi, quel chemin que Dieu nous propose que de Lui apprendre à être homme.

Dans la grande tentation du péché originel, c'est le serpent qui dit : vous serez comme des dieux, vous serez tout-puissants. Et là le regard du petit bébé, le regard de Dieu petit enfant, ce regard clair et ouvert nous dit la même chose quand nous le regar­dons dans la crèche : vous êtes comme des dieux, Je suis entre vos mains, faites de moi ce que vous vou­lez, vous devez me nourrir, me donner à boire, me vêtir, m'apprendre à marcher, pour qu'un jour, je puisse marcher en votre compagnie. Dieu nous pro­pose tout simplement d'apprendre à aimer, à donner. Aimer, c'est un mot tellement utilisé, peut-être un peu trop souvent, mais aimer c'est aller jusqu'au bout. Quand on est parent, quand on donne naissance à un enfant, c'est la joie, mais c'est aussi beaucoup de sa­crifices, beaucoup de choses qu'on ne peut plus vivre, il faut tirer un trait, il y a ce petit enfant et il faut l'ai­der à grandir et à devenir homme.

Frères et sœurs, quand il y a l'amour, la croix n'est jamais loin. Vous voyez, ce soir, tous les pro­jecteurs sont au fond du chœur, Gloire à Dieu au plus haut des cieux, des petits anges bien joufflus, qui soufflent dans une trompette, un autre qui joue de la guitare, mais au premier plan, il y a quand même la croix, elle est toujours là. Noël bien sûr, c'est la fête de la joie, mais si c'est la fête de l'amour, cet amour ne va jamais sans peine, sans croix ni sans difficultés. Ce matin à la messe, nous chantions le psaume 62 dans lequel il y a un passage magnifique qui dit ceci : "Ton amour Seigneur, est meilleur que la vie". Chose difficile à entendre, car bien souvent pour nous, si nous voulons bien aimer, nous ne voulons pas que ce soit au prix de notre vie. Et pourtant, ce que Dieu nous dit en venant parmi nous, en acceptant d'être homme, en acceptant de nous aimer jusqu'au bout, c'est de nous dire que la mort n'est jamais loin de l'amour, c'est de nous dire qu'il faut accepter dans l'amour de prendre tous les risques pour aimer. C'est cela la vraie vie, sinon nous serons peut-être vivants extérieurement, mais nous resterons un peu des zom­bies.

Ce soir, nous fêtons la naissance du Christ, de Dieu venu parmi les hommes pour nous rappeler que si notre désir le plus profond est d'être aimé, notre appel en tant que fils de Dieu est de savoir nous aimer les uns les autres véritablement jusqu'au bout, jusqu'à la mort.

 

 

AMEN

 

 
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