AU FIL DES HOMELIES

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PATERNITÉ ABANDONNÉE ET INNOCENCE RENOUVELÉE

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Il est bon de prendre un moment dans cette nuit, de prendre une nuit comme ça parmi les nuits, parmi nos nuits, pour la rendre différente, pour la sortir un peu du quotidien, des saisons, des automnes, des hivers, de la rendre un peu unique. Il y a deux nuits uniques dans l'année, nuit de Noël, nuit de Pâ­ques. Au fond, il nous faut la nuit pour nous confier, comme une confidence divine, ce que nous avons de plus cher, de plus précieux, comme un bijou.

Et pourtant, depuis tant d'années, comme vous, que je célèbre Noël, je me heurte toujours à une difficulté. Je contemple la crèche, et parfois, j'en ai un peu assez de ces sourires compassés des santons tous bien gentils et tout droits, et j'ai parfois le sentiment que nos familles jouent un peu à la fête de la joie obligatoire : il nous faut être heureux, c'est Noël ! Ce n'est pas le cas de toutes les familles. Etant un peu "psy", je suis au courant des difficultés que les gens peuvent rencontrer. Souvent à Noël, les petites rivali­tés, les petites sournoiseries, les petites mesquineries ressortent malgré le sapin de Noël et les beaux rubans qu'on va s'offrir le lendemain.

Il y a donc quelque chose qui nous retient en arrière dans la crèche de Noël, qui me retient moi, comme si nous étions amenés à notre enfance et qu'elle nous tirait, non pas pour grandir, non pas pour mûrir (c'est tellement difficile de mûrir et de devenir un adulte dans la vie et dans la foi d'ailleurs), que je résiste toujours à l'appel de la crèche. En parcourant le Cours Mirabeau, qui, comme vous l'avez vu, est devenu une crèche un peu populaire, avec des chalets de montagne qu'on a posé comme ça momentanément sans la neige, j'ai regardé les enfants glisser au tobog­gan, faire de la moto, se lancer en l'air avec des élasti­ques, je retrouvais bien là effectivement ce que les enfants aiment faire et puis, mon regard s'est arrêté sur les regards des papas, des mamans aussi, mais c'est surtout eux qui m'ont intéressé. Ils étaient comme ravivés de l'intérieur, émerveillés de voir que leurs rejetons faisaient ce que nous avons tous fait, sauter à la corde, faire de la moto et dire bonjour au Père Noël, mais comme c'est leur enfant, c'est forcé­ment merveilleux. Et ces pères, ravivés par ce qu'est l'enfant, par ce potentiel d'innocence première jetée, risquée, m'a ramené à la crèche et m'a ramené à celui qu'on prend toujours avec un certain retrait, c'est lui qui a conduit l'âne, il a conduit Marie et l'Enfant mais, mais il est toujours un peu de côté. Je parle du père Joseph, qui est peut-être beaucoup plus important qu'on ne l'imagine, car Marie n'est pas une mère céli­bataire comme on a un peu tendance à le penser. Comme on le disait récemment dans un nouveau mo­nastère, où dans la crèche il y avait simplement Marie et l'Enfant, l'évêque leur demandait où était Joseph ? Je ne vous livre pas la conclusion, car ces braves sœurs avaient oublié Joseph ! C'est cependant intéres­sant comme "oubli". C'est très intéressant d'avoir ou­blié Joseph, car il fait tout pour qu'on l'oublie. Même sa vie avec le Fils, avec l'Enfant est effaçable. Et pourtant le regard de Joseph sur l'Enfant, comme le regard des pères sur leurs enfants au Cours Mirabeau est le regard que Dieu nous demande de porter sur Lui, car en fait Dieu vient pour être aimé. C'est cela les enfants, ils viennent vers vous avec leur moue en grimaces, pour être touchés, pour être caressés, pour être aimés. Et Dieu a dit : je vais venir sous forme d'enfant, comme ça je ne louperai pas l'amour des hommes. Et le premier qui tombe dans le panneau c'est Joseph. Il avait de quoi refuser. Le début de la vie de Marie n'est pas "très clair" ! Né de père in­connu, ou de Dieu inconnu ! Ce Joseph planté dans cette paternité d'adoption est peut-être la grande ma­nière que Dieu a choisi pour dire comment Lui Il est Père. Parce que d'ailleurs, derrière le regard de Jo­seph, il y a le regard du Père.

J'y arrive. Il y a un monsieur qui était dans Twins Towers, il y a maintenant un an et quelques mois, et qui a perdu non pas sa famille, mais son tra­vail. Il a écrit un livre, c'est Bruno Delinger, et il ra­conte qu'après l'effondrement dans lequel il avait tout perdu, ses rêves sont brisés : "Tout vient de s'écrouler. Avant, j'étais plein d'énergie, plein de joie de vivre, et maintenant, je suis fini, achevé, soudain brisé". Il raconte comment étant marié, français, il disait avec sa femme : "On parlait d'avoir des enfants, mais cela demeurait un projet intellectuel, cela glissait sur moi, je l'entendais, mais cela ne m'atteignait pas". Et après la catastrophe, l'effondrement, dans le livre qu'il écrit, je peux lire à la page cent soixante-deux : "Les en­fants ? Maintenant c'est une évidence. Je veux avoir des enfants. J'aurais pu me dire : dans un monde pa­reil, pourquoi avoir des enfants ? C'est l'inverse qui s'est produit. Dans un monde pareil, il faut avoir des enfants. Renouveler l'innocence du monde, passer à mes enfants la torche de ce que je crois être la civili­sation, leur offrir les armes et la chance du bonheur. Ce monde a besoin de bonheur. Je vais faire un en­fant".

Cette phrase toute simple, ce renversement, éclaire la crèche d'une lumière nouvelle. La crèche ne nous demande pas de redevenir enfant, ni d'ailleurs l'évangile. Cette espèce de tirage vers le passé, ce n'est pas cela que Dieu veut nous dire. Il veut nous dire qu'il vient comme un élément nouveau, toujours innocent, irréductiblement innocent, émerveiller et allumer de l'intérieur quelque chose que nous, adultes, nous avons caparaçonné, enfermé, endurci. Quand l'enfant passe dans nos yeux, dans nos bras, dans nos vies, dans nos familles, il vient assouplir notre huma­nité. Il vient la réveiller, lui redonner le goût de la source, lui redonner le goût du début, lui redonner le goût de l'amour gratuit. La crèche vient nous dire, nous réveiller au coin de cette soif-là que nous avons ou endormie, ou recouverte, ou refoulée, vous choisi­rez. Ce n'est pas que Dieu nous veuille comme des enfants. Souvent nous avons dit cela dans l'Église, mais c'est une erreur de perspective. Mais Il veut nous réveiller en étant pour un instant, l'Enfant parmi nous. Et ce réveil-là nous permet de comprendre une autre figure dessinée comme en contre-point, comme une nouvelle perspective dans la crèche. Dieu dit : "Je choisis Joseph comme un père". Pas un père d'adop­tion, de "raccro", parce qu'il faut bien qu'il y ait un "monsieur"pour que cela fasse un peu honnête, pour les "cathos" de demain. Non, ce n'est pas cela, Joseph assume une paternité totale, ce qu'est la paternité de Dieu, une paternité toute désappropriée, dans un don souverain total. Il ne peut même pas se vanter que c'est son enfant, et c'est cela que Dieu veut dire de Lui. Dieu nous dit : "C'est mon Enfant, mais je ne réclame rien de Lui ni de vous qui devez le suivre". La paternité de Dieu est dessinée dans la crèche, un peu comme une musique de fond, comme une sour­dine, comme un refrain, comme une comptine. Dieu nous dit : "Vous êtes mes enfants, mais même cela, je n'en réclame pas le droit. Je réclame simplement que vous me reconnaissiez comme capable de tout donner et même de renoncer à ce que vous soyez mes enfants pour que ce soit vous qui veniez en pleine liberté vers moi, réveillés par ce que je suis, par l'Enfant que je vous ai donné". Par cette nouveauté, par cette inno­cence, que vous ayez envie de vous reconnaître dans l'Enfant et l'adulte qu'Il va devenir parmi vous, pour vous amener à retravailler, à retrouver non pas une innocence infantile, une sorte de catéchisme un peu guimauve, pas du tout, mais à vivre un rajeunissement complet de ce que nous sommes comme hommes et comme femmes en ce monde.

Les tours ont beau tomber, le mal aura beau se déchaîner, le message est toujours le même, il est toujours vrai, toujours actuel. Nous n'aurons jamais fini de retrouver la trace pleine de l'innocence qui est en nous et dont nous avons gardé la nostalgie. Et l'En­fant, dans nos familles et nos communautés vient un instant réveiller, rajeunir cette innocence, car l'Enfant conjugue les contraires. C'est si faible, et cela parle de la puissance de Dieu. Cela ne parle presque pas, or Il est le Verbe de Dieu. Il est là, innocent dans une crè­che, or cette crèche ressemble déjà, vous le savez bien, au tombeau dans lequel les péchés des hommes le mettront. Au fond, approcher Dieu, c'est essayer de tenir bout à bout les paradoxes, les contraires, les choses qui apparemment s'opposent, et nous balan­çons de chaque côté sans comprendre, mais dans l'En­fant se réunissent ces contraires, se conjuguent ces contraires. Nous touchons là la pointe de l'énigme de ce qu'est Dieu. Tout en s'effaçant, Il nous dit cela de Lui. Tout-Puissant, mais Il s'efface. Pleinement Père, mais on a le droit de ne pas le reconnaître. Totalement innocent, et Il va tout assumer du péché. La crèche, c'est cette manière cachée, apparemment infantile, mais qui dit des choses tellement graves dans un lan­gage qui semble un peu léger, comme on dit à Mar­seille, on va parler légèrement (mais les choses sont si graves et si profondes à l'intérieur), pour que notre cœur ne soit pas effrayé par l'intensité du message, mais le reçoive tranquillement, doucement, comme on parle dans la nuit, d'ami à ami.

Si Dieu a voulu qu'en pleine nuit un Enfant naisse et que cet Enfant c'est le Verbe de Dieu, c'est pour que notre cœur un peu désarmé des certitudes et des arrogances dans lequel il s'enferme par peur, se laisse toucher, se laisse atteindre par l'intensité de sa venue, de son message, message universel, message que nous ne pourrons jamais effacer. La crèche avait commencé avec quelques spectateurs : Marie, Joseph, des animaux, des bergers. Nous sommes maintenant pratiquement deux milliards cette nuit à le reconnaî­tre, à le contempler. Laissons-nous renouveler, tou­cher par la totalité de l'innocence de Dieu : Dieu vient nous visiter, Il a prix chair parmi les hommes.

 

 

AMEN

 

 
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