AU FIL DES HOMELIES

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C’EST LUI, L’ENFANT !

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Car un enfant nous est né, un Fils nous a été donné". Frères et sœurs, essayez de vous souvenir de ce qui s’est passé dans votre cœur de père ou de mère, d’oncle ou de tante, mais je pense surtout à la maternité et à la paternité, lorsque vous avez regardé pour la première fois le visage et le regard de votre enfant quand il était nouveau-né. Oh ! je sais bien ce que vous allez me dire : on était tellement préoccupés, on n’avait pas le temps de faire du second degré pour savoir ce qui se passait dans notre cœur. Mais ce soir, nous avons un peu de recul, essayons de comprendre.

Tout d’abord, la première chose dont vous vous souvenez, c’est qu’il n’y a rien de plus grave que d’observer le regard d’un enfant. Il n’y a rien de plus lourd à porter que ce regard, qui, comme le disent certains pédiatres, ne voit pas encore. Il n’y a rien de plus profond que ces petits yeux qui se baladent, que ces premiers mouvements qui s’esquissent sur les lèvres et sur les joues. Bien entendu, nous les adultes, nous avons tendance à recouvrir tout cela de mièvrerie, de "are-are" comme il est mignon, comme il est beau, mais c’est pour faire diversion devant la gravité même de ce qu’on voit. En réalité, je pense que dans la vie on ne voit rien de plus grand et de plus beau que ces premiers regards, premières réactions d’un enfant. Mais pourquoi ? Que se passe-t-il dans notre tête d’adulte lorsque nous regardons le visage d’un bébé tout petit, parce qu’après, cela devient un peu plus malicieux et compliqué ? Il y a un premier élément qui est que c’est lui ou c’est elle. Bien sûr, c’est évident, tous les parents ont toujours l’impression qu’ils ont fait un chef-d’œuvre, et de ce point de vue-là, ils ont raison. C’est vrai que ce qui est extraordinaire dans une naissance, ce n’est pas simplement le fait que l’enfant fasse partie de l’espèce humaine, c’est déjà bien, mais insuffisant. Ce qui fait que la naissance soit la naissance, c’est que c’est celui-ci, celui-là, et que même s’il n’a rien fait, rien dit, rien pensé, il est déjà doué d’une existence et d’un destin unique. C’est lui, c’est elle, pas un autre et c’est tellement extraordinaire que même si ce sont des vrais jumeaux, c’est lui et lui, et elle et elle ! Mais on sait déjà que ce sont deux destins humains qui sont engagés de façon absolument unique, inconfusibles, absolument spécifiques. C’est déjà une chose extraordinaire de se trouver en face de quelqu’un qui ne peut pas encore réagir, et qui est déjà quelqu’un. C’est sûr que si un enfant n’est pas honoré de cette façon-là à sa naissance, il peut y avoir les pires catastrophes par la suite. Et le caractère unique, c’est tellement évident qu’on ne s’en lasse pas. C’est pour cette raison que les mères de famille font ces espèces de carnets dans lesquels elle racontent toutes la même chose sans s’en rendre compte : première dent, quatre mois, quinze jours, premier mot, huit mois, etc, etc … tout cela en réalité, si on comparait tous ces cahiers, il y aurait quelques variantes, mais ce serait bien tout pareil. Et cependant, c’est lui, ou c’est elle, c’est son cahier. Et maintenant, ce sont les photos numériques qui continuent tous les soirs quand papa rentre, parce que c’est papa qui prend les photos il n’y a que lui qui a le droit de prendre les photos de son enfant ! Donc, vous voyez le caractère absolument unique, singulier de la naissance. Cela ne pouvait pas donner autre chose que lui ou elle. Après, on marquera d’ailleurs par des anniversaires, le retour des années où lui ou elle ont surgi à l’existence. C’est le premier élément.

Mais le deuxième élément est assez paradoxal. Cet être unique, on le voit déjà sous la forme d’une promesse : ils sont appelés comme malgré lui, lui, l’unique, elle, l’unique, ils sont appelés à entrer dans la communion avec tout le tissu de l’humanité, à faire ce que font tous les autres garçons, les autres filles, les autres hommes, les autres femmes. Au moment même de la naissance, un enfant est comme saisi, happé, à travers l’amour de ses parents, à travers le lien filial, il est happé dans une aventure où il va partager tout de l’aventure et de l’existence humaines. Dans ce regard qui n’a encore rien vu, dans ces lèvres qui n’ont pas encore proféré une parole, on sait que déjà va s’inscrire, le langage et la possibilité de tout dire. Dans ces mains qui savent à peine remuer le bout des doigts, il y a déjà tout ce que peut faire de bien, et hélas de mal, un être humain. Dans ce corps qui vient à la vie, il y a la possibilité de remplir une existence, de la développer, de la déployer avec toutes les possibilités et toutes les capacités que ce corps et cette âme portent en eux. Bien sûr, on rêve tous pour lui et pour elle, qu’ils soient polytechniciens, et enarques, c’est la plus sûre manière de les promettre au chômage ! Cela n’empêche qu’à ce moment-là, on les perçoit sur le mode de l’avenir et de la promesse. Et ce qui est étonnant c’est que l’enfant devient pour ainsi dire, un miroir. Un miroir curieux dans lequel peut se projeter une sorte d’expérience d’un avenir que nous-mêmes, à cause des années qui sont passées, ne pourrons pas réaliser, mais que d’une certaine manière, nous pensons que cet avenir-là leur est promis. C’est pour cela que tous les parents fantasment sur l’avenir de leurs enfants, parce qu’en réalité, ils voudraient que leurs enfants fassent tout ce qu’eux-mêmes n’auront pas pu faire piloter des air-bus 380, piloter des TGV, faire des conférences, être ministre ou président de la république, peu importe, mais à ce moment-là, l’enfant est le miroir dans lequel je relis ma propre existence, mes propres désirs, et mes aspirations les plus profondes.

Ne vous y trompez pas, ce que viens dire sur le mode humoristique en parlant des différents métiers, comprenez-le aussi au plan spirituel. Tout le désir d’aimer et d’être aimé, tel qu’on a pu le connaître, avec ses blessures, avec ses limites, avec ses souffrances et ses insatisfactions, avec ses moments de passion, de bonheur, quand on regarde son enfant, on se dit qu’il est ouvert à ce destin-là, qu’on lui souhaite le plus heureux possible, mais il n’empêche qu’on sait très bien aussi que cet avenir-là sera semé aussi d’épreuves, de difficultés, même si on veut que la vie lui soit la plus facile et la plus légère possible. Autrement dit, quand un enfant naît, nous faisons purement, simplement et radicalement, l’expérience de l’Humain. C’est-à-dire que nous découvrons en l’enfant, et finalement en nous parce que nous n’y avions pas pensé, que chacun d’entre nous est un être unique et qu’en même temps, il est ouvert à toute la richesse et la diversité de l’expérience humaine. Ouvert à tous d’une façon unique, ça, c’est être homme.

Si nous sommes là ce soir, c’est parce que d’une manière ou d’une autre, nous croyons que quand Dieu s’est incarné, qu’Il a voulu être un enfant, un petit d’homme, il a voulu aussi être la même chose pour nous. Il est notre enfant à tous. Même si aujourd’hui, quand on se penche sur une crèche, on n’en voit plus qu’une poupée en cire, en réalité, je pense que se surimprime dans notre imaginaire, ce visage, ce regard et ce sourire de Dieu qui naît dans la vie des hommes.

C’est cela Noël. C’est la double nouveauté d’un Dieu qui dit : je suis unique, il n’y en a pas deux comme moi. Il est là, simplement parce qu’Il est lui. Et c’est la première Bonne Nouvelle. Jusqu’ici, Dieu, bien sûr, était quelqu’un, mais quelqu’un de si loin, de si distant. On ne parlait de lui que comme le Seigneur de l’univers, le maître du cosmos, celui qui fait tourner et danser les étoiles, celui qui mène le destin des hommes, et qui à un certain moment dans les cultures païennes avait pris précisément le visage de ce destin qui coupe, qui écrase, qui ravage et passe sur les corps des humains comme les chenillettes des tanks. Et voici que tout à coup, Dieu apparaît à l’humanité tout entière sous les traits de quelqu’un comme vous et moi, quelqu’un qui va vivre sa vie d’une façon unique, avec toutes les difficultés que nous connaissons par la suite, mais un Dieu devient vraiment pour nous, quelqu’un. Ce n ’est pas comme lorsqu’on reçoit des fiancés et qu’on leur demande : "alors, la foi, ça va ? - Oh ! oui, mon père, il n’y a pas de problème ! - Et vous croyez en quelqu’un ? - oh ! non, pas en quelqu’un, mais en quelque chose … !" Et bien précisément, ce n’est pas chrétien. Ce n’est pas quelque chose, ce n’est pas un visage figé, ce n’est pas une photo, ce n’est pas un prototype. Dieu n’est pas une figure figée, Il est quelqu’un. C’est pour cela qu’on peut lui parler, c’est pour cela que dans les moments les plus désespérés, les plus durs, il n’y a que vers lui qu’on peut se retourner, ce sont ces moments-là où on peut peut-être comprendre ou appréhender l’humanité de Dieu. L’humanité de Dieu, c’est quelqu’un, c’est une personne.

De ce point de vue-là, Jésus a absolument voulu partager cette singularité de quelqu’un comme nous, à la hauteur de notre humanité, dans notre humanité, par notre humanité. Il est là vraiment comme quelqu’un, non plus le visage impersonnel, mais le visage unique : "Dieu, personne ne l’a jamais vu, mais nous avons vu sa gloire, la gloire qu’Il tient comme Fils unique plein de grâce et de vérité".

Mais en même temps, et c’est peut-être plus fort encore que ce qui arrive à chaque naissance humaine, c’est que ce quelqu’un-là est une promesse infiniment plus prometteuse que toutes les promesses que représentent chacune de nos vies, car lorsque le Christ est né, il est né comme quelqu’un qui est entré dans notre vie et dans notre existence pour être le miroir de tous les hommes. Quand Il a pris notre humanité, Il s’est en quelque sorte, uni à chacune de nos humanités. Quand Il a pris notre humanité, Il a voulu porter tout ce qui constitue la richesse, la diversité, l’infinie multiplicité de tous les événements humains à travers une vie qu’il a menée discrètement, humblement, sur les chemins de Galilée, dans les rues de Jérusalem. Là, il a éprouvé toutes nos souffrances, toutes nos passions, tous nos désirs, tous nos appels, tous nos appels au secours, toutes nos détresses et tous nos bonheurs.

Jésus, c’est cela. Jésus, nous pouvons le regarder et nous pouvons y redécouvrir la vérité de chacune de nos expériences humaines. En Jésus, il y a le cri de détresse de l’homme qui a besoin d’être aimé et sauvé. En Jésus, il y a le bonheur de l’homme qui rencontre l’autre et qui lui dit : "viens, suis-moi". En Jésus, il y a cette grandeur de l’homme, qui est capable de donner tout jusqu’au bout de sa propre vie, de son être, et ce sont ces deux choses-là que nous fêtons ce soir.

Frères et sœurs, faut-il que notre foi soit grande, faut-il qu’elle ait apporté une telle nouveauté au monde, pour que ce monde qui ne supposait pas une minute que Dieu puisse à la fois être quelqu’un parmi nous, quelqu’un qui porte notre destin avec toute la diversité de l’humanité, et que cela ait renouvelé de fond en comble l’histoire du monde ancien qui marchait petit à petit vers la mort. Car c’est vrai, si le monde antique, si brillant et beau qu’il ait été, latin ou grec, avec tous ces prestiges de culture, d’esthétisme, etc … n’avait pas connu la foi, ce monde-là serait mort d’ennui. Précisément aujourd’hui, nous chrétiens, nous sommes bien près de vivre dans un monde qui, après vingt siècles de christianisme, a fini par s’ennuyer de l’essentiel. C’est peut-être cela ce soir, que nous devrions porter dans notre cœur, pour pouvoir le partager autour de nous. Nous vivons aujourd’hui dans un monde qui est ravagé par les doutes, dans un monde qui n’est plus tellement fécond, même au sens biologique du terme, dans un monde qui est peureux, qui n’envisage l’avenir qu’à court terme, en "flux tendu" comme on dit aujourd’hui, dans un monde qui n’a plus beaucoup d’espérance, parce que ravagé de l’intérieur par le scepticisme. Dieu peut-Il encore changer quelque chose ? Nous voudrions tellement que Dieu ne soit pas dans le regard d’un enfant, mais dans la parole télévisuelle qui fait taire tout le monde. Nous voudrions tellement que Dieu ne soit plus dans les sourires et les gestes d’un enfant, mais dans les physiques qui s’imposent sur les magazines. Nous voudrions tellement que Dieu ne soit plus dans la simplicité et l’innocence d’un enfant mais dans les calculs des manipulateurs et de tous ceux qui ne pensent qu’à faire du fric ! Eh bien, ce n’est pas vrai ! Il nous reste une chose, il nous reste des témoins dans la vie que nous menons aujourd’hui, il nous reste encore ces témoins de la présence de Dieu que nous fêtons aujourd’hui à Noël, ce sont les enfants. Quand nous les regardons dans leurs visages et leurs expressions d’enfants, nous découvrons encore si nous avons le cœur à la bonne place, le sens de la vie du monde et le sens du Salut de Dieu.

 

 

AMEN

 

 

 
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