AU FIL DES HOMELIES

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QUAND DIEU VIENT ÉPOUSER LA FRAGILITÉ HUMAINE

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (25 décembre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Malgré les chants, malgré le bonheur d'être là, malgré tout ce qui fait la joie et le charme de Noël, le sourire et la joie des enfants, frères et sœurs, il y a quand même une petite question qu'on a dans le cœur: est-ce qu'on peut fêter Noël 2006 tranquillement ? On dira ce qu'on voudra, l'expérience que nous avons du monde aujourd'hui, ce déchaînement de violences, de malheurs, de souffrances, qui sont dues soit à la mauvaise attitude de cœur des hommes, le désir de domination, le désir de posséder, le désir de maîtriser, ou qui sont dues simplement à des fléaux naturels, tout ce qui se passe et dont nous sommes régulièrement avertis par tous les moyens modernes d'information. Tout cela pèse énormément au jour le jour, sur notre cœur. On a envie de se dire : est-ce que ce soir, on peut aller à la crèche de gaîté de cœur, comme les berges. On le voudrait bien, on voudrait être des bergers, n'avoir qu'un petit troupeau de moutons gentils à gérer, et puis recevoir tout d'un coup une bonne nouvelle du ciel, et l'on se réveille, et l'on part pour Bethléem en chantant et en jouant évidemment du galoubet provençal.

Reconnaissez-le bien, frères et sœurs, ce n'est pas aussi simple. Ce n'est pas aussi simple parce que notre conscience de croyants modernes nous dit que la foi n'est pas simplement une belle histoire ou des souvenirs d'enfance. La foi c'est quelque chose de plus grave, c'est le regard sur l'homme, c'est un regard sur la vie, c'est un regard sur notre destinée non seulement individuelle, mais sur la destinée collective de l'humanité. Il faut bien dire que nous sommes peut-être le premier siècle, comme l'a dit un philosophe qui a eu beaucoup de succès, nous sommes peut-être le premier siècle de désenchantés. Désenchantés pourquoi ? Parce qu'il y a une question extrêmement profonde qui nous taraude, c'est que tous les grands rêves de l'humanité nous avons d'une manière ou d'une autre essayé de les mener jusqu'au bout. Le progrès, l'amélioration de la condition humaine, simplement par la recherche scientifique, les applications industrielles, la vulgarisation de tous les résultats … et alors ? L'intensité de la communication nous rend encore plus vulnérables qu'avant. L'amélioration de l'humanité par des idées de plus en plus neuves, de plus en plus généreuses, de plus en plus belles … et alors ? On se retrouve toujours aux prises avec notre égoïsme. Alors, oui ou non, est-ce qu'on peut continuer à fêter Noël ? Est-ce qu'il faut prendre acte que notre univers a perdu sa beauté, son charme, qu'il est voué à la violence humaine, que ce soit la violence que les hommes exercent les uns sur les autres, et il suffit d'ouvrir son journal. Que ce soit même cette violence que nous exerçons sur la planète et qui nous fait devoir faire face à des vérités qui dérangent, comme le disait récemment un film. Où en sommes-nous ?

On ne peut pas fêter Noël dignement sans savoir qui on est et ce qu'on veut. C'est pour cela que je comprends que même si on n'est pas très croyant, on ait envie de venir à la messe de Noël, parce que je crois qu'on n'y vient pas simplement pour la nostalgie et les souvenirs, mais on y vient parce que d'une manière ou d'une autre, on se pose la question ; en cette fin d'année où est-ce que j'en suis ? Même si c'est une démarche un peu traditionnelle, même si c'est une démarche un peu habituelle, en fait, c'est un geste qui veut dire plus que ce qu'on croit. On veut savoir et on va là où on peut, pour essayer de savoir qui on est et où l'on va. Il faut bien reconnaître que si on se pose encore aujourd'hui plus vivement que jamais la question : mais qu'est-ce que l'homme ? nous sommes effectivement affrontés à une sorte de drame de l'existence humaine aujourd'hui.

L'homme, chacun d'entre nous se sent menacé par ce que j'appellerais l'infiniment collectif. C'est très curieux, on ne le sent pas tellement quand on est ici dans l'église, parce qu'on a l'impression chacun d'être devant Dieu, mais vous avez remarqué la différence qu'il y a entre être très serrés dans une église, et être très serrés dans le métro. Il n'y a pas de métro à Aix, vivement qu'il n'y en ait jamais ! Ce n'est pas la même foule. Dans un cas, dans les grandes agglomérations urbaines, petit à petit, l'homme se sent perdu au milieu de la foule. C'est déjà vrai en Europe, où pourtant le taux de natalité baisse, mais vous imaginez ce que cela peut être en Inde, en Chine, qu'est-ce que c'est qu'être un homme, dans des pays où littéralement chaque rue est grouillante d'êtres humains qui sont là affairés à vaquer à ses propres affaires. Qu'est-ce que je suis moi, dans cette espèce d'immense humanité à laquelle je suis confronté chaque fois que j'ouvre la télé ou que je consulte les nouvelles sur Yahoo, sur Internet ? Je suis perdu là-dedans. C'est à mon avis, ce que veut dire le recensement de Quirinus. Qu'est-ce que c'est que le recensement de Quirinus ? C'est l'empereur qui veut essayer de dénombrer ses troupes. Mais en réalité, on s'y perd dans le recensement de Quirinus, et jamais personne n'a su le nombre de gens qui avaient été recensés par le recensement de Quirinus. On est perdus dans une sorte de masse, de foule. C'est encore ce qu'on voyait tout à l'heure, et je pense spécialement aux gens qui sont en Irak où cet oracle a été prononcé. L'armée qui passe, les manteaux roulés dans le sang, les bottes qui claquent, la puissance militaire qui écrase la vie individuelle de chacun. Chacun d'entre nous, d'une certaine manière est menacé par cela, cet anonymat de l'homme qui petit à petit devient un homme sans qualité, l'homme qui a perdu toute singularité, toute histoire personnelle, pour se fondre et se laisser porter par une sorte de courant où personne ne sait d'où ça vient, ni où ça va, à part quelques personnes qui sont supposées manipulatrices et tirant les ficelles. L'homme d'aujourd'hui a peur de cet infiniment grand, il a peur de ce tissu énorme d'humanité dans lequel à tout moment, il risque de se perdre, il risque de perdre sa place, la hantise du chômage, la hantise de tous les phénomènes de considération qui font que vous êtes quelqu'un.

C'était déjà un problème au temps de la naissance de Jésus, mais aujourd'hui, il y en a un autre, c'est l'homme confronté à l'infiniment petit. C'est vrai que c'est merveilleux de connaître notre corps jusque dans les tréfonds de tous ses mécanismes de transmission génétique, de code d'ADN et de tout ce qu'on voudra. C'est vrai qu'aujourd'hui, on sait guérir des choses qui auparavant paraissaient des fléaux, des grandes souffrances, des grandes blessures de l'humanité. Mais en même temps, est-ce qu'on ne sent pas obscurément que notre identité même corporelle s'est petit à petit dissoute, et qu'on voit déjà des banques génétiques se créer d'un côté et de l'autre, qu'on voit des échanges d'organes humains, des prêts ou des dons qui à certains moments ne sont pas faits dans des conditions très claires. C'est vrai qu'à ce moment-là l'homme devient une sorte de corps perdu dans une espèce d'immense tissu humain biologique, mais purement biologique, et qu'il y perd son identité. Pour se récupérer (mais est-ce vraiment une récupération ?) on bichonne ce corps, on le soigne avec des crèmes, des pommades, il paraît que maintenant les messieurs passent plus de temps devant un miroir que les dames … est-ce pensable ?

On sent que ce corps est en train de perdre de sa personnalité, de son identité, qu'à tout moment, je peux être noyé dans cet énorme tissu biologique de l'humanité que j'essaie par tous les moyens, de résister, de tenir, de trouver une sorte d'identité, de personnalité pour ne pas me diluer pour ne pas me perdre dans l'infiniment petit.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela ? C'est tout simplement parce que c'est la vérité que l'homme est vulnérable. Nous n'aimons pas nous le dire, nos n'avons vraiment pas envie de nous entendre dire que nous sommes vulnérables. Nous en avons peur. Nous voudrions en fait être un peu comme les homards ou les langoustes, avoir la carapace à l'extérieur. Or, nous n'avons pas de carapace, ni spirituelle, ni physique à l'extérieur de nous-mêmes. Grâce à Dieu, nous ne sommes pas tous encore des homards. Il y a quelque chose en nous précisément qui et cet épiderme et qui est vulnérable au bien comme au mal, à la blessure comme à la caresse. Mais par tout nous-même, par tout l'extérieur de nous-même, nous sommes effectivement livrés à une sorte de condition de vie à risques, dangereuse. Si on pouvait retenir simplement cela de Noël ce soir, ce serait déjà extraordinaire : quand on fête la naissance du Christ petit enfant, que veut-on dire d'autre sinon que Dieu a accepté radicalement cette vulnérabilité humaine ? Cet enfant qui est dans la crèche, n'a aucun attribut de puissance. Il n'a aucune force sur nous, il n'a aucun pouvoir. Comme tout enfant qui naît dans un foyer, il n'a aucun pouvoir. Vous me direz : le père en est gâteux, et la mère, évidemment, elle a fait un chef-d'œuvre, il n'y en aura jamais un autre pareil, c'est un peu vrai, mais en même temps, ce qui est bouleversant, et c'est déjà ce que disait Job : nu je suis sorti du sein maternel, c'est-à-dire vulnérable, exposé à tout.

Dieu a voulu passer par là. Le Dieu que nous fêtons ce soir, ce n'est pas le Dieu tout-puissant au sens de nos fantasmes de toute puissance, c'est le Dieu totalement vulnérable et qui au fond, vient nous dire : moi aussi, je veux rentrer dans cette humanité, je veux avec vous courir le risque de l'humanité. Il l'a prouvé, il ne s'est jamais protégé. Chaque fois même qu'on lui a proposé des moyens pour s'imposer, faire des tours de passe-passe pour se précipiter du haut du temple, changer les pierres en pains, il a toujours refusé. Il n'a jamais voulu nous rencontrer que sur un seul terrain, celui de sa fragilité et de sa vulnérabilité face à notre fragilité et à notre vulnérabilité. Dieu s'est fait homme pour découvrir avec nous que cette vulnérabilité était le seul lieu possible de salut.

En fait, être sauvé, parce que c'est le Sauveur que nous fêtons ce soir, qu'est-ce que cela veut dire ? C'est d'abord se reconnaître vulnérable, se reconnaître dans une situation à risques. Dieu ne nous a pas dit : je suis celui qui fait l'assurance tout risque, mais je suis celui qui avec vous et pour vous, commence dès ce soir à Bethléem, à m'exposer à tous les risques.

Frères et sœurs, je crois que nous avons beaucoup de chance d'avoir un Dieu pareil. Je ne sais si nous y croyons tous de la même manière, je ne sais pas si c'est facile pour nous de croire à cela, mais je vous assure que désormais, c'est le seul Dieu auquel on peut croire parce que si on continue à imaginer ce Dieu tout-puissant, ce Dieu qui écrase, qui tient les hommes et dirige leur destinée, ce Dieu qui est capable de nous piétiner nous l'humanité comme une fourmilière, ce Dieu-là, plus personne n'en veut et je le comprends. Ce Dieu-là, il est inacceptable. Mais précisément, et c'est peut-être ce que la foi chrétienne a apporté dans toute l'humanité, c'est qu'elle a donné, elle a cru à un visage de Dieu, un Dieu vulnérable, un Dieu qui accepte tous les risques parce qu'il savait lui-même que l'existence humaine était une existence à risques. Cela ne nous facilite absolument pas la vie. Demain sera comme aujourd'hui avec les mêmes difficultés et les mêmes problèmes, mais Dieu sera toujours là parce qu'Il l'a promis.

Frères et sœurs, la plupart du temps, nous n'y pensons plus quand on est devant une crèche, on n'imagine pas que ce qu'on regarde là c'est la vulnérabilité de Dieu , et pourtant, c'est la seule chose que nous avons à contempler et à voir, ce que Dieu a donné de lui-même c'est ce visage d'un homme qui pouvait accepter les risques jusqu'à être souffleté, défiguré, torturé, mis à mort. Frères et sœurs, que ce Dieu nous accompagne, qu'il nous redonne l'espérance, qu'il nous redonne l'enchantement de vivre pour lui, de vivre avec lui, et de chercher ce visage-là, c'est le seul qui nous apportera le Salut.

 

AMEN

 

 
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