AU FIL DES HOMELIES

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LA NAISSANCE D'UN ENFANT

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (24 décembre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Que sera cet Enfant ?
"Un enfant nous est né, un Fils nous a été donné". Cette phrase frères et sœurs, a été prononcée 730 ans avant la naissance de Jésus et l'on connaît exactement dans quelles circonstances. C'est le prophète Isaïe, un noble de Jérusalem qui a proclamé cet oracle. Ce qui importe, c'est d'abord de comprendre le contexte. A cette époque-là, c'est une sorte de séisme qui embrasse le Moyen Orient. Ce ne sont pas les américains qui arrivent en Irak, mais ce sont les irakiens, en l'occurrence, les assyriens qui, avec un roi extrêmement fort, totalitaire, menaçant et très fier de lui, qui déséquilibrent totalement l'équilibre précaire qui existait dans cette région-là, l'Irak, la Syrie, la Palestine et même l'Égypte. Cet homme a pour lui la force et la puissance. Ce peuple a une armée redoutable, ce sont des chars d'assaut dans le pays. Partout où ils passent, ils écrasent tout. Ce roi ne supporte aucune révolte, aucune insoumission. Ce roi quand il arrive, déplace les populations, détruit tous les lieux de culte, disloque la structure politique du pays d'où la terreur. C'est l'équivalent, dans la mentalité des gens de l'époque, de ce qu'a pu être la deuxième guerre mondiale ou peut-être l'arrivée des américains en Irak dans cette guerre effroyable. C'est un moment de l'histoire dans lequel tout semble s'effondrer radicalement. Toutes les valeurs, toutes les références de paix, de convivialité de la vie ensemble, de foi, de culture vécue en commun, tout cela tout à coup est comme laminé par la force et la violence des armées.

Par bonheur, Jérusalem est épargnée, pour un moment seulement. La région est trop montagneuse et n'intéresse pas ce roi. Mais à Jérusalem où vit le prophète qui annoncé cet oracle, on s'inquiète : et si un jour, le roi arrivait jusqu'ici ? Il a déjà envahi le nord d'Israël, il a écrasé une partie des tribus du nord, il a tout laminé. C'est la description que nous avons lu tout à l'heure : les manteaux roulés dans le sang, le manteau des guerriers qui, à la fin de la bataille, sont couvertes de sang parce qu'ils ont écrasé leurs ennemis, les bottes qui claquent pour la bataille, les armes, le cliquetis des épées. On vit là dans une atmosphère d'apocalypse. Que sera demain ? on n'en sait rien. C'est la guerre, c'est la menace, cela peut éclater d'un jour à l'autre, et l'on n'y peut rien. Nous aujourd'hui on croit que tous ces conflits-là étaient des conflits de petits potentats locaux et que cela n'a rien à voir par rapport à nos grands enjeux de mondialisation. Pourtant, je crois que les gens le vivaient exactement de la même manière que nous et devaient avoir un certain nombre d'angoisses dans la rencontre des différentes traditions culturelles, religieuses qui nous inquiètent beaucoup.

Les habitants de Jérusalem de cette époque ont l'impression qu'ils ne tiendront pas face à cet ennemi, que cette armée est si forte, cette organisation du pays de l'Assyrie est si violente, si totalitaire et oppressante qu'ils seront laminés comme les autres. Or, le prophète annonce une parole absolument invraisemblable et si nous, nous l'avions écouté à leur place, nous n'y aurions pas cru. Le prophète dit en grande substance ceci : c'est vrai que dans les tribus du nord, l'ennemi a frappé, c'est vrai qu'il a écrasé et que nos frères du nord ont été réduits à rien et que maintenant, ils sont occupés et qu'ils n'ont plus d'espoir. Pourtant, sur les habitants du pays qui vit dans les ténèbres, les ténèbres de l'occupation, une lumière s'est levée, quelque chose qui n'est pas du même ordre.

On pourrait dire que c'est complètement absurde, car le prophète dit que cette lumière, c'est la naissance d'un enfant. On ne sait pas exactement à qui il fait allusion à ce moment-là, il semble que ce soit à un fils du roi de Jérusalem. Mais ce qui est intéressant, quel que soit l'enfant dont il est question, c'est que Isaïe le prophète met en balance d'une façon ahurissante, presque incompréhensible pour ses contemporains, il met en balance un pouvoir qui a toutes les caractéristiques d'un pouvoir mondial qui écrase, contre lequel on ne peut rien. Et le prophète dit oui, il y a ce pouvoir mais un enfant nous est né. Il met en balance les deux choses. Un événement qui est une catastrophe militaire, sociale, culturelle et religieuse, et il dit : pourtant, il y a un enfant qui est né. Il met à ce moment-là en opposition ce qu'on appelle la Grande Histoire et la naissance d'un petit bébé.

Qu'est-ce que cela signifie ? Cela veut dire une chose décisive, et cela veut dire Noël et je voudrais vous dire pourquoi. Nous vivons aujourd'hui dans une atmosphère évidemment moins violente, peut-être moins menaçante pour notre propre vie, mais quand même nous vivons dans une atmosphère de violence parce que nous avons l'impression qu'à tout moment il peut y avoir au plan économique, social, au plan de la vie culturelle, au plan de l'équilibre et de la santé d'une nation, il peut y avoir à certains moments des sortes de crises qui peuvent casser tout ce qui a été construit patiemment d'année en année. Quand on regarde cela, on peut se demander que faire quand cela va craquer. Qu'y pouvons-nous ? Rien ! Nous sommes nous, chrétiens ou pas, peu importe, quand nous sommes devant cette dimension de l'histoire (appelons-là collective si vous voulez, mondiale puisque maintenant, c'est le mot), nous nous sentons dans une radicale impuissance. Nous n'y pouvons rien et nous avons alors envie de capituler en disant que c'est telle peuplade ou tel groupe ethnique qui va diriger la planète, et que le domaine européen va s'effondrer et qu'on n'y peut absolument rien.

Or, ce raisonnement n'est pas chrétien. Pourquoi ? parce que Isaïe déjà le dit, et dans la fête que nous célébrons aujourd'hui, c'est exactement la même chose ce qui justifie le choix de ce texte. Ce que dit Isaïe c'est ceci : à un niveau qui regarde de haut les grands événements, il y a peu de chance de s'en sortir. Et cependant, ce qui fait l'Histoire, c'est la naissance d'un enfant, c'est le surgissement d'un bébé, d'une chair nouvelle, d'un destin nouveau, d'une aventure humaine nouvelle, et c'est ce qui change tout. Frères et sœurs, vous avez tous à peu près ici, parents, grands-parents. Essayez de vous rappeler ce qui vous passe par la tête quand vous regardez pour la première fois votre fils ou votre fille dans un berceau, ou votre petit-fils ou votre petite-fille. Je ne parle pas des considérations habituelles et un peu superficielles : est-ce qu'il ressemble à sa mère, est-ce qu'il est gentil, est-ce qu'il fait bien ses nuits, c'est vraiment la surface des choses. Mais sur le fond, quand on se penche sur un enfant, que voit-on ? On voit de l'invisible, on devine une destinée, on devine le surgissement d'une existence dont on ne sait absolument pas ce qu'elle sera. Mais ce qu'on sait c'est que c'est une existence qui peut changer tout, qui a déjà changé pas mal de choses dans le cœur des parents dans la préparation de la naissance et qui petit à petit va voir se déployer le destin de cet enfant au cœur même de la vie, au cœur même d'une société. Et cela a un prix infini et extraordinaire. Le moment où l'on réalise que quand un enfant naît, il y a un surgissement de quelque chose de nouveau d'absolument inconnu et qui cependant est porteur d'une espérance, d'un appel, d'une sorte de demande qui ne se formule pas et qui pourtant nous dit que là, nous sommes obligés de répondre à cet appel et à cette présence. C'est plus fort que nous, c'est plus grand que nous. C'est curieux que celui qui est le plus petit à ce moment-là soit pourtant celui qui est le plus choyé, le plus soutenu, non seulement parce qu'il est petit et faible, mais parce qu'il porte en lui quelque chose qu'on ne voudrait jamais voir ni abîmé, ni gâché.

Quand on pense à Noël, il faut essayer de le voir non pas seulement par notre propre regard, mais par le regard de Dieu. Quand Dieu a décidé de venir parmi nous, il n'a pas dit : je vais changer le cours de l'histoire des choses en m'insérant dans les grands courants économiques, en essayant de bien me placer par rapport à l'empire romain, en essayant de tirer toutes les ficelles politiques et internationales que j'ai sous la main à l'époque. Dieu s'est inscrit dans l'Histoire, mais il n'est pas entré par la grande porte. Dieu s'est gravé dans l'Histoire, mais il y est entré comme chacun d'entre nous par la fragilité d'une naissance et d'une existence de bébé, d'enfant dans la chair la plus fragile qui soit. Quand on réalise cela, c'est là qu'on peut comprendre comment Dieu fonctionne. Dieu ne fonctionne pas en tirant les ficelles de l'Histoire comme les empereurs d'Assyrie, les empereurs romains, Napoléon ou tous les autres. Dieu n'a jamais voulu gérer l'histoire des hommes à travers les moyens du pouvoir et de la puissance. Plus tard, quand Jésus sera tenté au désert, il le refusera catégoriquement. Il ne voudra pas entrer dans ce jeu-là, mais c'est le contraire. Dieu a voulu lui-même entrer dans le jeu uniquement personnel d'une présence d'un petit enfant, puis d'un enfant, d'un adolescent et d'un homme et à travers cela nous dire qui il était.

C'est cela qu'Isaïe voulait dire à ses contemporains : que regardez-vous ? que voyez-vous ? Vous voyez l'Histoire telle qu'elle vous écrase, comme vous le lisez quotidiennement dans le Monde ou dans le Figaro ! et plus vous le lisez, plus vous êtes déprimés et c'est normal disait Isaïe, lisez l'Écriture, cela vous remontera le moral ! Si vous croyez que vous entrez dans la compréhension de la destinée du monde vu par Dieu, en essayant de vous couler dans les grands mouvements de l'Histoire parce que c'est le vent de l'Histoire, parce que c'est moderne, parce que cela se fait, parce qu'il faut comme ci ou comme çà, en réalité, vous vivez sous la menace des Assyriens. Vous vivez dans la peur de rater le train, vous vivez dans la peur de ne pas savoir ce qu'il faut faire au bon moment pour être dans le vent. Mais ce n'est pas le problème. Le problème c'est : un enfant nous est né. Et cet enfant, c'est chacun de nous. Il ne tient qu'à nous de renaître du plus profond de nous-même de ce cœur d'enfant que nous croyons perdu. Il ne dépend que de nous de reconnaître dans le cœur de nos enfants un avenir que nous avons à cultiver et à faire grandir de la façon la plus profonde et la plus vraie. Il ne dépend que de nous de voir dans la présence de Dieu le cœur et la vie et la chair fragile d'un enfant et non pas de vouloir purement et simplement de vouloir assimiler la présence de Dieu à celle de la puissance et du pouvoir de la manipulation de l'histoire de l'humanité.

Frères et sœurs, ce n'est pas croyable de fêter Noël. C'est vrai que Noël est la fête des enfants, mais peut-être pas toujours comme on le pense. Ce n'est pas simplement la fête qui flatte l'ego des enfants : "lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris" ! Non, quand on fête l'enfance à Noël on fête l'enfance de chaque homme au sens où dans son destin, sa fragilité, sa liberté individuelle sont le lieu de la révélation de la présence de Dieu ? C'est ce qu'Isaïe voulait dire à ses contemporains. Il veut dire aux gens de Jérusalem : oui, vous avez peur de ce que vous voyez autour de vous. Mais qu'est-ce que vous êtes vous ? Vous êtes l'enfant chéri de Dieu.

Et vous ce soir, assemblée de chrétiens, peu croyants, très croyants, croyants folkloriques, tout ce que vous voudrez, qu'est-ce que vous êtes ? Vous êtes la prunelle des yeux de Dieu, vous lui êtes aussi précieux qu'un enfant est précieux aux yeux de son père et de sa mère. Nous sommes tous comme Église, comme croyants, nous sommes tous ces enfants qui ont besoin de la présence de Dieu pour la révéler et la porter, pour la faire brûler en nous et pour en témoigner. C'est cela Noël, c'est ce moment où Dieu nous appelle à redécouvrir notre côté le plus faible et le plus pauvre, pour nous dire qu'à travers cela Dieu nous révèle qu'il est celui qui fera resplendir dans notre vie et la vie des autres sa propre gloire. Alors, on comprend que les habitants du sombre pays c'est nous tous qui habitons dans ce sombre pays fait de sombres nouvelles et de sombres "vingt heures". Et cependant, une lumière a resplendi, c'est Noël qui ne braque pas le projecteur sur l'actualité, mais braque le projecteur sur chacun d'entre nous, sur ce qu'il est au plus profond de lui.

Frères et sœurs, que ce jour de Noël ravive en nous cette joie et ce bonheur d'être ce que nous sommes, cette joie et ce bonheur d'être des créatures fragiles, des libertés fragiles, mais des libertés aimées, des libertés sans cesse suscitées, ressuscitées par Dieu pour nous rappeler que nous sommes dans ce monde la lumière qui resplendit au cœur même de la nuit de Noël.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 
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