AU FIL DES HOMELIES

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LA GRATUITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

Is 9,1-6 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14
Noël - Messe de la nuit – (24 décembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Crèche de Saint Jean de Malte
Chers amis, peut-être que dans cette soirée de Noël, la confidence que je vais vous faire vous paraîtra celle d'un énorme naïf, d'un curé qui ne sait pas ce que c'est que la vie. Voilà ce que j'ai lu récemment dans un magazine hebdomadaire qui traduisait un article écrit dans le milieu anglo-saxon. Le sujet était le suivant : pourquoi la natalité aux Etats-Unis est-elle plus basse que jamais ? Il paraît qu'effectivement, ils ont atteint un plancher, mais la crise de dénatalité est terrible aux Etats-Unis. Je me suis penché avec intérêt sur cette question parce que c'est merveilleux en France quand on se promène et qu'on voit des poussettes un peu partout et des enfants qui piaillent. Mais pourquoi les américains atteignent-ils un taux de natalité aussi bas ?

Voilà l'explication et j'en suis resté abasourdi. Le taux de natalité américain est aujourd'hui de moitié inférieur à ce qu'il était en 1960. Il a atteint en 2012 son plus bas niveau historique. C'est inquiétant. L'une des principales raisons de ce phénomène est le coût sans cesse croissant qu'exige l'accompagnement de sa progéniture jusqu'à son indépendance. D'après le ministère de l'agriculture, un couple typique de la classe moyenne devra dépenser 241.080 dollars, c'est-à-dire 180.000€ pour élever son enfant jusqu'à dix-huit ans. Voilà donc la raison de la dénatalité aux Etats-Unis, c'est parce que les enfants, cela coûte cher ! Je savais que les enfants coûtaient cher, parce que lorsqu'on voit la sollicitude des parents : a-t-il bien dormi ? est-ce que j'ai fait exactement le repas qui lui plaît ? va-t-il tomber sur une bonne jardinière d'enfants ? est-ce que l'institutrice est à la hauteur du génie que j'ai enfanté ? C'est vrai que ce sont des soucis énormes et que cela coûte très cher. Moi-même, je vais vous faire une autre confidence : jusqu'à vingt-quatre mois, j'ai crié toutes les nuits à partir de trois heures du matin empêchant ma mère de dormir. Quand j'y repense, je me dis qu'elle aurait dû me jeter par la fenêtre ! Elle ne l'a pas fait, elle est très bonne ma mère !

Je devine, je pressens à travers un certain nombre de témoignage d'entre vous, tous les soucis que peuvent coûter les enfants, ce coût spirituel, je l'apprécie, je le devine, j'imagine ce que cela peut être et à certains moments il n'y a rien de plus terrible que son enfant est gravement malade, pour les parents, c'est un souci absolument terrible. Cela coûte de l'attention, de la présence, cela coûte une infinie patience. Je savais cela, mais je n'avais pas imaginé, et c'est là où je suis très naïf, je n'avais imaginé que maintenant on puisse considérer que le taux principal de dénatalité aux Etats-Unis, c'est le prix que cela coûte. Bien sûr, je sais, quand on a le premier enfant on dépenserait des sommes folles pour la poussette la plus confortable, avec des amortisseurs à chaque roue, avec des freins de sécurisation extrême pour que la poussette ne roule pas dans le talus. Je sais bien que les dépenses peuvent être parfois un peu folles, quand on aime on ne compte pas. Donc, ici c'est vrai, quand on a un enfant entre les bras, on se dit que cela n'a pas de prix. Ce que j'aurais aimé lire dans l'article, c'est sûr que peut-être que les enfants américains des régions agricoles coûtent 241.080 dollars, c'est possible, mais par rapport à ce qu'est la vie, le destin de l'enfant qui nous est confié, qu'est-ce que c'est ? Je sais bien qu'il y a la crise et des quantités de difficultés, mais n'est-ce pas méconnaître fondamentalement que quand il s'agit d'un enfant précisément, on entre dans un registre qui ne peut pas ou qui ne devrait pas être mesuré ou calculé économiquement. Je pense que personne ici n'aura jamais eu le cœur de dire à son enfant : tu me coûtes cher ! Voilà la note, voilà ce que j'ai dépensé cette semaine, c'est à cause de toi … c'est impensable.

Si, c'est pensable, et je vous le signale, c'est dans une culture imprégnée de Bible, où l'on ne fait pas un pas sans prier et se recueillir pour savoir si l'on va avoir de la pluie ou si les récoltes vont être bonnes. Cela pose quand même quelques questions. Il y a quelque chose qui ne va pas dans le royaume des Etats-Unis.

Au fond, ce soir de Noël, il n'y a qu'une seule chose à faire, c'est de retrouver la gratuité du regard d'un enfant. Je pense que là Dieu nous a pris au piège. Il aurait pu arriver directement étant adulte, après tout, il n'en est pas à un miracle près. Quand Dieu a voulu se faire homme, quand il a voulu entrer dans le cœur des hommes, il a pensé que finalement, il n'y avait pas de meilleur moyen que d'entrer avec un visage, un regard, des expressions et des mimiques d'un petit enfant. Ce n'est pas du sentimentalisme, ce n'est pas de l'ordre de la séduction au premier degré, c'est de l'ordre de toucher en nous ce qu'il y a de plus vrai et de plus profond : c'est que nous soyons capables comme adultes de porter la destinée d'un enfant et de la porter non pas dans le calcul, dans la mesure, mais de la porter dans la gratuité du don de cette vie.

Il n'y a pas d'autre raison de donner la vie à des enfants. Il n'y a pas d'autre raison de vivre une vie familiale avec tous les soucis que l'on connaît bien qui sont là comme le lot de peines et de soucis quotidiens. Mais qu'il y ait au cœur de tout cela un enfant qui naît, une vie qui est donnée, une vie qui est accueillie par cet enfant, qu'il y ait tout ce cheminement dans lequel l'enfant peut découvrir à travers la tendresse et la sollicitude de ses parents, précisément sur le mode de la gratuité, de découvrir cela, c'est plus que craquant. Je pense que pour Dieu, c'était la première manière qu'il avait de se faire connaître à nous.

Frères et sœurs, je crois que vous, les parents ou grands-parents, n'oubliez jamais cela. Dieu est apparu sur la terre d'abord dans le visage d'un enfant. Il aurait pu prendre d'autres moyens comme je le disais, mais il s'est dit que si là on le reconnaissait comme un enfant, il mettrait tout de suite la relation entre lui et nous sur la bonne longueur d'onde. Cette longueur d'onde, je vous le disais, c'est la gratuité. De même que quand on accueille un enfant, on ne commence pas à lui donner des comptes, on ne commence pas à calculer ce que cela va coûter. On le reçoit dans la gratuité d'un petit être qui nous fait confiance. Dieu a voulu exactement passer par là. Il a voulu entrer dans la vie de l'humanité comme un enfant, comme un nouveau-né, avec les mêmes prérogatives que tout enfant quand il naît, avec les mêmes prérogatives vis-à-vis des adultes qui allaient l'entourer, le former, l'accueillir, vis-à-vis des autres enfants qui allaient jouer avec lui. Dieu a voulu passer par là car il sait que s'il veut rejoindre quelque chose en nous dans notre cœur qui est peut-être finalement la seule réalité en nous qui est inentamée, c'est cette réalité, ce regard qui est capable de regarder un enfant.

Frères et sœurs, ce soir, je crois ce n'est pas la peine de chercher des choses très compliquées : dire que Dieu s'est fait chair, dire que Dieu est né comme un enfant, dire que Dieu a été reconnu par ces hommes que sont les bergers, qui n'ont pas assez d'argent pour calculer, il a été reconnu par les mages qui n'étaient que des intellectuels, qui ne se souciaient pas trop de calculs puisqu'ils sont partis sur un chemin sans savoir où ils allaient. Dieu au fond, aime les gens qui au lieu de calculer, de mesurer la reconnaissance, ce que j'ai fait, aime simplement que nous ayons un regard et une relation gratuite. noël, c'est cela, c'est la gratuité du don de Dieu, c'est la gratuité de la présence de Dieu. C'est sûr qu'on veut la traduire le moins mal possible à travers des cadeaux, et on rentre dans une spirale infernale qui est du gâchis, mais normalement, si on a le cœur à la bonne place, quand on voit un enfant et qu'on se dit : cet enfant-là me rappelle le visage que Dieu a pris pour entrer dans notre vie et pour entrer dans notre humanité, alors je crois que nous avons fait le premier pas à où Dieu lui-même a fait un premier pas infiniment plus grand que le nôtre, c'est-à-dire de se faire tout petit pour nous faire connaître la grandeur de son amour.

 

AMEN

 

 

 
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