AU FIL DES HOMELIES

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 DIEU N’A PAS LE CHOIX : L’HOMME EST SA DERNIERE CHANCE …

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


« Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu ».
Frères et sœurs, je vous préviens : mon sermon va commencer un peu comme un sketch, mais cela finira de façon dramatique : préparez-vous ! Le sketch d’abord : la plupart du temps quand on prêche sur Noël, on essaye de dire quel regard nous devons porter sur l’Enfant. Normal ! nous sommes comme les bergers, nous sommes comme les Mages, nous sommes comme Marie, nous gardons toutes choses en notre cœur, nous sommes émerveillés comme Joseph, qui vient de passer le coup de téléphone à sa famille : « Le petit va bien, il pèse tant, l’ambiance est bonne ». Nous savons toutes ces choses là qui concernent la naissance vue par des yeux d’adultes. Mais si on essayait d’inverser en imaginant non pas notre regard à nous sur Jésus, mais le regard que Jésus pose pour la première fois sur le monde. Et là, “c’est le gag”. Parce qu’à la fois, il est vraiment le Verbe de Dieu, c’est par Lui que tout a été fait, comme nous venons de l’entendre dans le Prologue de l’Évangile de Jean. Donc il nous connait comme s’il nous avait faits, il sait exactement comment nous sommes faits, et cela fait quelques millénaires déjà qu’il nous supporte tels que nous sommes devenus. D’autre part, il vient du ciel : et pour lui, qu’il y ait des anges qui volent autour de son berceau, cela ne le surprend pas vraiment, c’est la cour ordinaire, pour le Fils de Dieu, les anges c’est le service quotidien à la cour céleste, c’est la moindre des choses que les anges servent le Seigneur et le Verbe de Dieu. C’est la raison pour laquelle ils ont été créés. Mais, il y a quand même des choses curieuses, surprenantes. Imaginez : à supposer qu’il ait eu un peu plus d’acuité visuelle que les bébés à la naissance, ce qui n’est pas difficile parce qu’ils n’en ont aucune, mais à supposer qu’il y voie un peu mieux, quand il ouvre les yeux, c’est quand même le museau d’un bœuf et les oreilles d’un âne qui ont été sa première vision du monde. Il ne pensait peut-être pas qu’il aurait dû en arriver là. Il n’est pas dans une mangeoire pour y être mangé, certes, mais il n’empêche que c’est assez inconfortable comme berceau : la paille, même à travers les langes, ça traverse les couches et vous pique le derrière : comme soins de puériculture on fait mieux habituellement. Et puis évidemment, il y a tout ce brouhaha, ces sonneries aiguës des galoubets et le grondement des tambourins, avec l’arrivée des bergers, cela, c’est déjà un peu plus sympathique. Voilà donc simplement pour planter le décor au moment de la naissance. Mais, au fur et à mesure qu’il va grandir, par son regard Jésus va commencer à découvrir que le monde n’est pas tout à fait comme il pensait : il nous avait créés à son image et à sa ressemblance, Il pouvait être quand même assez content de son affaire : il avait réussi un chef d’œuvre. Bien sûr, l’homme était un peu moins bien que les anges mais il avait quand même une certaine dignité, une certaine grandeur, des qualités, des vertus, la générosité, le désir de Dieu, et bien d’autres qualités encore.

Or, qu’est-ce qu’il va trouver ? Une société qui est quand même assez tristement abîmée. Suivez son regard, – pardonnez-moi l’anthropomorphisme mais c’est quand même la vérité –, il pouvait vraiment être tenté de se dire : « Mon Dieu, est-ce possible que le monde soit devenu tel que je le vois par rapport à l’état dans lequel je l’avais créé et que j’aurais tellement aimé voir en arrivant ici ?… » ; je ne dis pas que cela a été une divine surprise, mais il y a quand même quelque chose de cela. Vous imaginez, le projet créateur vu par les yeux d’un jeune enfant, ou d’un enfant qui grandit, et qui voit petit à petit le monde dans la situation pitoyable où il se trouve.

« Celui par qui tout a été fait » avait créé l’homme pour aimer et tout le monde se déteste, les gens se tuent, sont jaloux, haineux, malveillants. Le Fils éternel avait cru qu’il serait la référence, et celui à la ressemblance de qui tous voudraient se conformer. Or, que se passe-t-il ? Ce sont les hommes au pouvoir qui font fabriquer des images d’eux-mêmes, qui ne cessent de se proposer comme idoles les uns aux autres. Et même à l’intérieur de chaque homme, chacun organise sa vie avec ses petites idoles : depuis les choses et les comportements les plus simples, comme les projections des enfants sur les jouets, ces espèces de monstres en plastique qui envoient des rayons laser pour tuer, jusqu’aux adultes qui se projettent dans la richesse, le pouvoir et la manipulation de leurs frères à leur seul profit.

Cela devait être surprenant pour Dieu, à travers ses yeux humains, de découvrir un monde aussi terrible. Quelle chose étrange pour lui de voir que tout ce qu’Il avait voulu, puisque « tout fut fait par lui », se dégrader comme et devenir semblable à un paysage dévasté par la guerre … Ne serait-ce pas ce qui déclenche en nous une certaine nostalgie quand on relit le premier chapitre de la Genèse « Et Dieu vit que cela était bon » ?  Frères et sœurs, est-ce qu’en ce jour où il est né, Dieu a vraiment vu que cela était bon ? On voudrait croire qu’il a encore vu un peu de bonté et d’humanité dans le cœur des hommes, mais le bilan n’était pas vraiment éblouissant …

Et s’il naissait aujourd’hui ? D’abord, il y aurait eu des militaires autour de la crèche parce qu’il faut quand même protéger les religions dans un coin pareil. Ce ne serait plus des bergers, mais des jeunes recrues avec le pistolet mitrailleur qu’il aurait vu dès les premiers jours de sa vie. Nous sommes évidemment en pleine fiction, mais on ne peut s’empêcher de se demander : comment Dieu a-t-il pu, dès le berceau de Bethléem, tenir le coup ? Au fond, on a envie de demander : pourquoi et comment Dieu n’a-t-il pas baissé les bras ? Il avait, pardonnez moi l’expression, le pain et le couteau pour jeter l’éponge et se dire : « C’est trop compliqué, de toute façon, ils ne m’obéiront jamais, ils ne m’écouteront jamais, j’aurai beau leur dire tout ce que je voudrai partager d’espérance, les Béatitudes, etc…cela ne marchera jamais », et cela commence depuis le début. On pense aux enfants innocents qui sont tués par Hérode dans Bethléem : comment Dieu peut-il supporter cela, comment Dieu peut-il accepter une chose pareille ?

« Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu » ; cette phrase de l’évangile est terrible mais elle est quand même vraie : aujourd’hui encore les enfants innocents meurent sur les plages de la Méditerranée, et ce n’est pas le nombre des baptisés dans le monde qui dépasse le milliard qui semble changer quoi que ce soit au problème. Nous sommes toujours dans la non réception de la Parole de Dieu ; nous sommes toujours un peuple de pécheurs, une humanité marquée par le péché au plus profond d’elle-même. Et c’est bien cela le pire, car on ne peut s’empêcher de murmurer : oui, il s’est fait homme, il est ce nouveau-né dans une crèche ; mais il a quand même « les pleins pouvoirs », il pourrait arranger les choses et faire que ça marche comme il le souhaite. Rien ne l’empêche de proclamer : « Désormais, j’efface toutes les traces du péché originel et toutes ses conséquences sordides et cruelles », « j’efface tout » comme le chantait le célèbre cantique Minuit chrétiens. Alors, chacun filerait doux sur les sentiers de la vertu et l’amour universel !

Eh bien non, il n’a pas fait cela ! « Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu » et Il a accepté d’être mal reçu, il a pris le risque de venir chez les siens. Mais alors qu’est-il venu faire ? Qu’avait-il dans la tête et le cœur pour s ‘embarquer dans une pareille aventure ?

Frères et sœurs, nous sommes ici au cœur du mystère de Noël. La plupart du temps, on se dit qu’il faut surtout prêcher la paix, le bonheur, l’espérance et l’amitié de tous les peuples. D’accord, mais cela ne résout pas tout : depuis qu’il est né parmi les siens, on ne peut même pas dire que cela va un peu mieux, si on compte le nombre de victimes par siècle depuis vingt siècles, force est de constater que le siècle champion de l’horreur et de la persécution tous azimuts c’est le XXe siècle et le XXIe semble bien parti pour lui succéder voir le détrôner sur ce podium de la guerre et de la mort.

Alors, pourquoi les siens ne l’ont-ils pas reçu, et comment Dieu peut-il réagir face à ce refus de l’accueillir ? Eh bien, me semble-t-il, il a eu une réaction très simple, désarmante même. Il s’est simplement dit : « il faut quand même tenter le coup. Il faut que j’essaye de les sauver coûte que coûte. Cela n’ira pas tout seul, et c’est déjà l’horizon de la mort sur la croix qui se profile. Mais je n’ai plus d’autre atout en mains, et maintenant que j’y suis, j’y reste ». C’est-à-dire en clair : j’ai décidé d’entrer dans cette humanité, il faut que je “fasse avec”, et avec ma propre humanité. Et le seul joker qui reste dans les mains de Dieu, nous ne nous en rendons pas compte, le seul joker qui lui reste, c’est notre humanité, c’est nous, les hommes. Car, le défi du Dieu qui s’est fait chair », c’est le défi d’un Dieu qui n’a pas le choix. Il sait que s’il se montrait à nous comme un Dieu tout puissant et manipulateur de notre liberté, un Dieu qui tire les ficelles de notre personnalité et qui invente le nouveau logiciel du salut, faisant que chacun soit manipulé par la propagande, s’il inventait internet avant la lettre, s’il se ralliait à cette solution, quel serait le résultat ? … c’est l’homme qui serait détruit. C’est déjà bien assez que l’homme se détruise par lui même, dans un usage caricatural et pitoyable de sa liberté, pour que Dieu n’ait pas envie de diminuer en l’homme ce qui reste de l’homme. Ce qui reste humain en l’homme, Dieu le respecte infiniment puisque c’est lui qui en est la source vive et c’est l’enjeu de sa venue parmi nous.

Mettez-vous à sa place, si je puis dire, cela n’a rien de facile. Se dire qu’on a créé un partenaire, qu’on est porteur pour lui d’un projet de salut, d’une promesse, et s’apercevoir ensuite, quand on est sur le terrain, que personne ne vous écoute, que le brouhaha est assourdissant, que les hommes se battent et se détestent, qu’on persécute les artisans de paix, que les religions se détestent, voilà qui constitue un constat terrible et affligeant. Il faut être Dieu pour oser se dire : «  Il faut quand même que je continue, il faut quand même que j’y arrive » ?

Au fond, c’est peut-être cela le message de Noël, beaucoup plus grand et beaucoup plus profond qu’on ne pouvait l’imaginer. On ne sait pas de quoi 2016 sera fait, comme dirait l’autre (Anne Roumanoff, en l’occurrence), « on ne nous dit pas tout », et donc, nous nous trouvons en face du mystère insondable de notre histoire : aussi bien au plan collectif que personnel, nous sommes en face de ce mystère de l’homme qui « ne reçoit pas » Dieu. Ne disons pas trop vite que ce sont les autres qui ne le reçoivent pas : nous non plus, nous ne le recevons autant que nous pourrions le faire. Et, pourtant, Dieu insiste, c’est comme s’il disait : de toute façon, pour vous sauver, je n’ai que vous. Pour accomplir la promesse que j’avais voulue dans mon projet créateur avant la fondation du monde, je n’ai que vous maintenant. Pour vous montrer que je ne peux vous sauver que par votre humanité, je l’assume et je la fais mienne cette humanité. Viola la grandeur de Noël et saint Grégoire le Grand disait simplement ceci le jour de la fête de Noël : « Oh, homme, reconnais ta dignité ! ». Noël, bien que nous soyons tous d’une manière ou d’une autre, tordus, abîmés, blessés par le péché, malgré notre peur d’accueillir Dieu, Noël nous dit simplement ceci : « Peut-être que vous, les hommes vous êtes lassés de votre humanité, mais moi, Dieu, j’y crois encore ».

Quand Jésus a ouvert les yeux sur la vie humaine, il a d’un seul regard embrassé toute la détresse de l’homme et les immenses dégâts de sa vie de pécheur et, cependant, il a vu d’un seul regard aussi qu’il n’avait pas d’autre atout, pas d’autre joker. Alors, frères et sœurs, faisons lui honneur, jouons le jeu, et profitons-en. Amen.

 

 
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