AU FIL DES HOMELIES

LE VERBE S'EST FAIT CHAIR ET NOUS AVONS VU SA GLOIRE

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

« Le Verbe s’est fait chair et nous avons vu sa gloire ».
Frères et sœurs, le grand tohu-bohu de la nuit est terminé, les anges sont rentrés au ciel, ils ont rangé leurs instruments, ils sont très fatigués de toute la musique et de toute l'aubade qu'ils ont données durant la nuit. Les bergers ont offert leurs moutons et puis ils sont repartis parce qu'il faut comme tous les jours garder le troupeau et reprendre le rythme de la vie quotidienne. Les grandes opérations du recensement d'Auguste sont terminées. Maintenant, on est revenu au calme et peut-être même que Marie et Joseph ont trouvé finalement une place à l'hôtellerie.
Frères et sœurs, ce matin, on a l'impression que la fête est finie. Vous avez certainement préparé des plats excellents pour ce midi mais il n'y a plus la même frénésie, la même excitation qu'à la messe de minuit quand on est tout à la joie de vaincre le sommeil pour essayer de dire notre joie de Noël. Aujourd'hui, c'est plus calme, plus doux, plus méditatif.
Et c'est pourquoi la liturgie nous propose un texte difficile et néanmoins l'un des plus beaux de la Bible. Un de mes professeurs disait que s'il ne fallait conserver qu'une seule page de la Bible, il faudrait choisir celle que nous venons de lire, le prologue de saint Jean, c’est-à-dire "la parole avant toute chose". Maintenant que nous sommes dans la paix et la contemplation de la joie de Noël, j'aimerais méditer avec vous dans le calme cette page pendant quelques instants.
Peut-être en entendant ce texte avez-vous pensé que l'on était retombé dans cette religion compliquée avec des notions que personne n'utilise tous les jours ou en tout cas de moins en moins, au point que je ne sais pas si on va nous autoriser encore longtemps à utiliser le mot "verbe" qui fait sans doute un peu trop savant... Dans ce texte, en effet, on parle du "Verbe qui s'est fait chair". Auparavant, on pensait que la chair était quelque chose de dangereux, l'esprit est prompt mais la chair est faible. Mais alors, que veut dire "le Verbe s'est fait chair", "voir la gloire" ? On n'a rien vu du tout ! Dans la crèche, c'était le moment un peu pathétique d'un accouchement mais il n'y avait pas de lumières et de rayons partout, c'était très modeste. Que nous propose donc l'évangile de saint Jean, la révélation chrétienne, à travers cette méditation ?
Elle nous propose quelque chose d'extraordinaire, l'expérience la plus quotidienne que nous faisons tous, la plus fondamentale, la plus existentielle, la plus profonde de notre vie : que fait-on lorsque l'on regarde un visage ou un regard ? Vous ne vous êtes jamais posé la question ? Et pourtant, la beauté, le visage et l'expression, ça ne se mange pas à la cuiller, ça se regarde. Pour peu que l'on ait le coeur à la bonne place, pour peu que l'on sache ouvrir les yeux, on est capable de voir des choses extraordinaires dans le moindre mouvement, battement de cils ou de paupières, le moindre mouvement de muscles du visage ou des lèvres, dans un sourire. C'est pour cela que lorsqu’on va visiter un bébé qui vient de naître, on se penche sur son berceau ; quand on regarde son visage, on est déjà capable d'y voir des choses extraordinaires : non seulement qu'il a les yeux de son père, le sourire de sa mère et le teint frais de sa grand-mère, mais on devine dans la contemplation de ce visage des choses qu'on ne peut même pas exprimer car le visage de l'enfant parle mieux que nos propres paroles d'adultes.
La chair de l'enfant, son visage, son regard, la vivacité de ses grands yeux fixes ronds comme des boulons qui ne vous lâchent pas et ne clignent jamais, ce grand regard ouvert sur nous, nous disent infiniment de choses. Et c'est ça qui fait l'émotion quand on regarde un visage.
Cela peut se renouveler dans le regard de celui ou de celle qu'on aime, d'un ami, de quelqu'un qui nous est cher, de parents etc. A certains moments, ce visage nous dit des choses extraordinaires. Non pas simplement le visage un peu fripé à l'heure du lever mais le visage le plus beau, le plus profond de celui qu'on aime : « Mon chéri, ma chérie, comme tu es beau, comme tu es belle ! » Quelque chose se dit qu'on ne peut pas vraiment exprimer car les mots ne suffisent pas. Le visage, la consistance même des traits, le détail du regard, l'équilibre global de tous les muscles du visage nous disent quelque chose d'une profondeur et d'une beauté incroyables, et peuvent dévoiler l'âme de celui ou de celle dont nous voyons le visage. Il faut d'ailleurs parfois se méfier parce qu'à certains moments, on vit sur des impressions en disant : « Celui-ci n'a pas une bonne tête » ou « celle-là, vraiment pas sympathique » etc. Mais là, c'est peut-être nous qui allons trop vite en besogne.
En revanche, quand on est dans un contexte harmonieux, interpersonnel, heureux, on découvre tout à coup dans les traits du visage une sorte d'appréhension globale du mystère de la personne. Un philosophe contemporain disait : « L'esprit se lit dans le regard » et je crois que c'est tout à fait vrai. Le cœur même du cœur de la personne peut effectivement se lire dans son regard et quand on voit ce regard, on devine quelque chose, on "voit de l'invisible" dans le visage des gens. Personnellement, je crois que l'on n'a pas besoin de preuve de l'existence de l'âme – c'est encore des histoires de philosophes avec Descartes et quelques autres – en fait, l'esprit se voit, se lit, se découvre directement dans le regard que l'on peut porter sur quelqu'un et dans la manière dont il se révèle à nous. Ce peut être parfois magnifique, mais cela peut être aussi un regard d'une incroyable tristesse, un regard de grande détresse, un appel à l'aide, un S.O.S, un regard marqué par la souffrance, le deuil, ou au contraire le regard incroyable des enfants le matin de Noël au pied du sapin. Les parents sont capables de dépenser n'importe quoi simplement pour avoir ce regard-là... C'en est même parfois un peu excessif.
Vous comprenez dès lors que ce que l'on fixe sur la pellicule, ou plutôt sur les pixels de son portable, ce n'est rien par rapport à ce que cela livre du secret et du mystère de la personne qui est en face de nous. Et c'est pourquoi il n'y a rien de pire qu'un regard éteint, même si un regard éteint a encore une certaine flamme pour dire le désespoir ou la détresse dans laquelle se trouve la personne. Quand saint Jean dit : « Le Verbe s'est fait chair », il fait appel à notre pouvoir de compréhension humain et donc précisément à ce registre-là.
Qu'est-ce que Dieu a voulu ? Il a voulu que sa chair – c'est-à-dire sa condition humaine –, tout ce qu'Il a fait, tout ce qu'Il a vécu, tout ce qu'Il a partagé avec nous, nous permettent de voir sa gloire, c'est-à-dire Lui-même. Car la gloire n'a rien à voir avec le fait de frimer, de dire : « Regardez, me voilà ! » Jamais Jésus n'a adopté une telle attitude, la gloire est le secret de la personne de Dieu. Et le Verbe s'est fait chair pour qu'on lise "à chair ouverte" le mystère de Dieu.
Frères et sœurs, peu d'expériences religieuses dans l'histoire de l'humanité ont osé dire une chose pareille. On a le plus souvent pensé que Dieu n'avait rien à voir avec la chair, avec le corps, avec les traits du visage, qu'Il était purement spirituel. Or, Il n'a pas voulu cela. Quand Il a voulu se manifester, ce fut par ce qu'il y avait de plus fragile mais de plus "disant", de plus parlant dans notre être d'homme ou de femme : le visage. Et nous avons vu dans le visage du fils de Dieu le secret même de l'Amour de Dieu. C'est pour cette raison que Noël est une fête aussi géniale, aussi grande, c'est même peut-être pour cela qu'elle peut se traduire dans presque toutes les cultures y compris dans les pays où l'on n’a jamais entendu parler du Christ ou qui ont subi soixante-dix ans d'athéisme militant. Si Dieu lui-même est capable de faire resplendir le secret de son être dans un visage humain, alors tout visage humain est capable de faire resplendir quelque chose de son propre secret et, qui sait, quelque chose du secret de Dieu. C'est cela la grandeur de la fête que nous célébrons aujourd'hui.
Et ceci ne peut se faire que le matin de Noël, et non dans la nuit de Noël, quand le bébé repose dans la crèche, qu'il entrouvre de temps en temps les yeux et que l'on commence à deviner le mystère d'une tendresse, d'un amour, d'une fidélité que nous n'aurions jamais pu imaginer. Ainsi, si Dieu s'est fait chair, c'est pour que nous voyons sa gloire et qu'à travers les traits les plus humbles, les plus simples d'une humanité, nous puissions contempler l'absolu et l'infini de l'Amour de Dieu. C'est ce que nous nous souhaitons tous en ce matin de Noël. Amen.

 
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