AU FIL DES HOMELIES

AS-TU PENSE LE BAISER QUE JE TE DONNE?

Is 52, 7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-18
Noël – Messe du jour – année B (25 décembre 2017)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

Cela faisait environ trois ou quatre mois qu'ils étaient mariés. Tout s’était bien passé, le mariage avait été un triomphe. Ils avaient réussi à récupérer tous les cadeaux de la liste de mariage, ce qui montrait la générosité de la famille. Ils s'étaient installés, ils avaient retapé l'appartement. Puis la vie commençait à prendre ce train-train habituel : « Chéri, est-ce que tu as descendu la poubelle ? » avec son cortège de petits problèmes de la vie quotidienne qui meublent la vie conjugale et familiale.

Un matin, il était particulièrement pressé. Je ne sais pas ce qui s’était passé au petit-déjeuner, mais il y avait sans doute eu un incident de cafetière. Au dernier moment, il se prépare vite parce qu’il connaît à peu près les horaires de métro et qu’il ne veut pas être en retard. Il s'aperçoit qu'il a oublié un dossier à mettre dans son cartable. Il veut lui dire au revoir gentiment et lui fait ce qu'on appelle un baiser "à la sauvette". Et elle lui dit simplement ceci : « Mon chéri, est-ce que tu as pensé ton baiser ? ».

Elle avait raison. On ne peut pas faire comme si l'intimité amoureuse entrait dans le train-train de la vie habituelle. Peut-être que le mot "pensé" n'était pas tout à fait juste, peut-être qu’il lui aurait fallu trouver un autre mot, mais elle avait mis le doigt sur ce qui fait vraiment le problème et la question de très nombreux couples aujourd'hui : « Est-ce que le baiser que tu viens de me donner est le fruit de l'amour ou bien de l’habitude ? » Il est vrai que, quand c'est le fruit de l’habitude, cela n’est pas très bon signe. En vérité, ce qu'elle voulait dire est une chose très belle, très profonde : « Qu’est-ce que nous risquons de faire de notre intimité ? » Car l'amour humain n'est pas simplement la reconnaissance sociale par le mariage civil et religieux dans le meilleur des cas, c'est d’abord le mystère d’une intimité.

« As-tu pensé ton baiser ? » Cet exemple est la meilleure illustration que je connaisse de la fête que nous célébrons ce jour. Aujourd’hui, c'est la parole de Dieu qui vient dans le monde. Aujourd'hui, c'est le Fils de Dieu qui vient dans le monde. On l'appelle la Parole, non pas l’idéologie ni le savoir universel, parce que de toute éternité il n'y a qu'une parole dans le cœur de Dieu. Et cette parole n'est pas, contrairement à ce qu'on dit la plupart du temps, "Amour" – cela serait déjà pas mal ! – mais tout simplement : "Je t’aime". Car Dieu est quelqu'Un qui, à la différence de chacun d'entre nous, ne s'habitue jamais à l’amour que le Père, le Fils et l’Esprit ont les uns pour les autres.

Voilà ce que veut dire le début du prologue de saint Jean que nous avons entendu tout à l’heure. Ce n'est pas une théorie abstraite, mais : « Au commencement était un "Je t’aime" ». Et il n'y a plus rien eu d’autre, il n'y a eu que cela. Il n'y a eu que "Je t’aime". Ce "Je t’aime" fait la différence avec les nôtres que nous devons répéter un peu tous les matins, parce qu'on est un peu dur d'oreille et dur du crâne. En Dieu, ce "Je t’aime" est éternel. Nous voudrions bien y arriver mais nous savons que c’est impossible. C'est tellement impossible qu'à certains moments, ce "Je t’aime" que nous essayons de balbutier tous les jours est pris au piège de nos égoïsmes, de nos faiblesses, de nos soucis personnels. Petit à petit, ce "Je t’aime" peut se déliter, se dégrader et se briser.

Cependant, c'est aussi un vrai "Je t’aime" parce que tout se fait par lui. Si Dieu a tout fait par lui, Il n'a pas pu le faire autrement que sur le modèle du "Je t’aime" éternel par lequel les couples se disent ensemble leur amour éternel. Même si nous ne sommes pas toujours à la hauteur, il y a quelque chose au fond de nous qui est plus fort que tout, même que la mort, qui dit "Je t’aime" quoi qu'il arrive. Encore faut-il avoir pensé son baiser : « As-tu pensé ton "Je t’aime" ? » Quand Dieu a vu que nous étions en train d’oublier à certains moments de penser notre "Je t’aime" et de penser notre baiser, Il s'est dit que cela risquait d'être l’échec de sa création. Il s’est dit qu’il fallait qu’Il vienne restaurer en nous le sens de l'intimité de l’amour.

Frères et sœurs, c'est ce que nous fêtons aujourd'hui et c'est pour cela que nous sommes concentrés sur toutes les relations les plus profondes et les plus belles de l'amour que nous pouvons avoir les uns avec les autres, notamment dans le domaine familial. Mais pas exclusivement, puisque nous sommes ici ce matin dans cette église, c'est aussi parce qu'il y a un "Je t’aime" que nous ne pensons pas souvent, que nous pensons comme le devoir dominical, celui d’aller à la messe. Non, c’est chaque dimanche matin : « As-tu pensé ton "Je t’aime" ? ».

Dieu s’est dit qu'il fallait nous réapprendre à penser ce "Je t’aime". Dieu s’est dit qu'il n'y aurait pas d'autre méthode que de venir partager l'intimité de l'humanité. « Et le Verbe s'est fait chair » et le "Je t’aime" s'est fait chair. Un peu comme dans un couple, le "Je t’aime" fait des enfants. Et là, plus profondément, le "Je t’aime" est la manière dont Dieu scelle avec nous une alliance fondée en Lui et pas seulement en nous. Nous chrétiens, même si nous n'en sommes pas dignes et n'avons aucune prérogative pour savoir pourquoi nous nous avons été baptisés ou non, nous sommes confrontés à cette intimité de Dieu. C'est cela Noël, c'est le fait de penser le baiser de Dieu pour nous, c'est le fait de penser la manière dont Dieu nous dit "Je t’aime".

Il y a de nombreuses théories pour expliquer que Dieu nous aime. Des philosophes s'en sont donné à cœur joie. En général, cela ne convertit pas grand monde, car si le "Je t’aime" reste dans les livres, cela ne va pas très loin ; c’est même parfois terriblement ennuyeux ! Mais là, nous avons vu sa gloire, nous avons vu la manière dont Il était capable de nous aimer et de réveiller en nous ce "Je t’aime" qu'Il avait mis au fond de notre cœur dès le début de notre existence. Tel est le sens de ce magnifique texte – s'il fallait perdre toutes les autres pages de l'Ancien Testament, tant qu’on garderait celle-là, cela irait – qui est de nous dire : « Vous ne vous en rendez pas compte mais chaque fois que vous vivez une expérience d’intimité, de bonheur partagé et que, comme disait la jeune femme, vous pensez à l’acte même du bonheur qui vient se sceller entre vous, pour Dieu c'est la même chose ». Dieu ne considère pas l'humanité comme extérieure à Lui. Dieu n'est pas une sorte de superordinateur qui dirige de haut et de loin notre existence avec ses aléas, son lot de souffrance et de bonheur. Dieu est quelqu'Un qui, quoi qu'il arrive dans nos vies, vient vivre avec nous et pour nous le mystère de son intimité.

Frères et sœurs, il est vrai qu’aujourd'hui nous vivons dans une société qui la plupart du temps s'éparpille par tous les procédés d’extériorisation. Nous vivons dans un monde de publicité, qui certes rend quelques services, mais qui sur le fond retire de l’intimité. Ici, c'est l'inverse : ce que Dieu nous propose aujourd’hui est sans publicité. Il veut nous rejoindre au plus intime de nous-mêmes. Il veut nous dire simplement : « Voilà, J'ai pensé l'amour que J'ai pour toi, Je l'ai voulu de tout mon cœur, Je te l'ai donné et Je ne cesserai de te le redonner. Mais toi, as-tu pensé le baiser que Je te donne ? »

 
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