AU FIL DES HOMELIES

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LE REGARD DE DIEU SUR NOUS

Is 52, 7-10 ;He 1, 1-6 ;Jn 1, 1-18
Solennité de la Nativité du Seigneur –année C – (25 décembre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Au commencement était le Verbe ».

« Au commencement ». Frères et sœurs, je voudrais simplement vous poser ce matin une question d’actualité: pourquoi fait-on des cadeaux à Noël ?Je sais, vous allez me dire que c’est quand même un moyen de dire de l’affection, de la complicité, c’est un moyen d’être présent, de faire plaisir ; certes, généralement ça compte pour le choix du cadeau.Il est certain que selonqu’il s’agit d’un petit garçon ou d’une petite fille, on choisit en fonction de ses goûts, de ses tendances, et il est rare que l’on offre un camion de pompiers ou un train électrique à une petite fille, et ce n’est pas trèsbon d’offrir des poupées à des petits garçons. A ce niveau-là c’est vrai, il y a du choix, il y a la séduction :on veut séduire, on veut faire plaisir, on veut attirer. Est-ce vraiment la racine même des cadeaux ?

Je vous propose une hypothèse, je ne sais pas si elle est vraie, mais qui fait beaucoup réfléchir. Le cadeau est une manière de dire à quelqu’un : « Je veux retrouver le premier regard que tu as posé sur moi ou que j’ai posé sur toi ». Le cadeauest une sorte de nostalgie du commencement.C’est un fait, la vie est une réalité qui se déroule jour après jour parfois épanouissante, mais aussi usante. Il y a des moments où nous perdons toute la fraîcheur du regard, toute la joie et la beauté de l’échange et le cadeau est un moyen très simple, un peu fruste, il faut bien le constater, de dire à quelqu’un : « Et si on retrouvait la joie d’un commencement ? » Ou plus exactement, « si on retrouvait la joie de ce commencement par lequel s’est noué le lien qui nous unit encore aujourd’hui ? » Peut-être un lien blessé, peut-être un lien abimé. Mais là, ce geste tout simple nous dit qu’il faut renouer, il faut réinstaurer, il faut repartir. Le cadeau est là comme une sorte de geste tout simple, presque insignifiant, parce que le cadeau ce n’est pas nous-même, c’est simplement un geste, mais on est là, et on dit : « Te souviens-tu du commencement, quand on s’est connu, ou quand on t’a donné la vie – pour les parents vis-à-vis d’un enfant –, ou quand nous avons noué amitié – pour des relations amicales entre les gens ? » Ce petit geste du cadeau peut, peut-être, nous faire comprendre la profondeur de cet évangile qui est sans doute une des pages les plus sublimes de toute la littérature biblique et même de toute la littérature tout simplement.

« Au commencement était le Verbe et tout fut fait par Dieu, tout fut fait par Lui ».

Qu’est-ce que ça veut dire, sinon que tout ce qui existe a bénéficié d’un regard aux origines, un regard aimant et créateur de Dieu. Dieu, dans le moment même où Il a créé,a donné à ses créatures un regard de bienveillance qui est d’ailleurs formulé par le premier chapitre de la Genèse : « Et Dieu vit que cela était bon ».Ce n’est pas bon parce que c’est d’abord là, c’est bon parce que c’est riche et lourd de la bonté de Dieu. Oui frères et sœurs, parfois un certain christianisme nous a poussé à regarder les choses créées, les chosesmatérielles, comme des choses secondaires. Ce n’est pas vrai du tout. Tout ce qui est humain, tout ce qui est créé, Dieu vit que cela était bon. Et donc, notre commencement, le commencement de chaque chose, bien antérieur au big bang, bien antérieur à toutes les explications scientifiques que nous pouvons donner sur le temps et sur le commencement, ce début, ce commencement insaisissable, c’est le regard de Dieu sur toute chose, et sur nous-même.

C’est vrai, on ne se souvient pas du premier regard de Dieu sur nous, pas plus que l’on se souvient du premier regard de notre père ou de notre mère sur notre berceau, et pourtant ça a été décisif. C’est ce regard-là qui a tellement porté, qui a tellement eu de poids, qu’il nous a dit : « Nous voulons que tu vives, que tu grandisses, que tu trouves ta pleine stature et ton plein épanouissement ».En fait, l’avez-vous déjà remarqué frères et sœurs, nous ne sommes jamais contemporains de notre commencement, les vivants moins encore que les autres. Chaque fois que l’on essaie de remonter le plus loin possible, on sait qu’il y a toujours un instant d’avant ou quelque chose avant qui fait que ça a commencé. Le commencement est insaisissable.

J’avais un professeur de Bible qui disait : « Pouvez-vous arriver à penser le moment où vous vous réveillez ? »Non, ce n’est pas possible, parce que quand vous commencez à vous rendre compte que vous êtes réveillé, c’est déjà fait. Nous ne sommes jamais contemporains du moment où nous nous éveillons chaque matin, ça nous dépasse. C’est presqueavant nous, ça nous précède toujours, et notre regard,le regard présent,esttoujours d’une certaine façon une mémoire, c’est déjà un souvenir. Ce que nous voyons s’est déjà passé et dans notre expérience la plus courante,c’est déjà passéd’un cent millième de seconde,mais quand on regarde les étoiles aujourd’hui, on ne se rend pas compte que nous contemplons le ciel tel qu’il était, il y a je ne sais combien de milliards d’années.Nous sommes toujours en retardsur le commencement, nous nesaisissons pas, nous ne sommes pas les maîtres du commencement.

En revanche, aucommencement était le Verbe, dès le début.Dès le début, Dieu nous a saisis dans notre commencement. Il nous a saisis dans ce qu’Il voulait que nous soyons. Il nous a saisis dans une vérité qui nous échappe peut-être, mais qui ne Lui a pas échappé. « D’un amour éternel je t’ai aimé », c’est une des choses les plus belles. Déjà lorsque l’on sait que l’on est aimé par l’amour de ses parents, c’est déjà pas mal, mais « d’un amour éternel, je t’ai aimé » !Et cet amour éternel, c’était ce regard et le cadeau, c’était nous.En même temps qu’Il nous créait, qu’Il nous faisait exister, Il nous faisait ce cadeau d’être pour Lui et d’être sous son regard.Ça n’a pas toujours très bien marché, c’est vrai, mais ça n’empêche que ça reste fondamental et essentiel. Nous ne sommes pas les maîtres de nos commencements mais Dieu a cette sollicitude et cette délicatesse de se dire : « S’ils ont un peu oublié, il faut que je le leur rappelle ».

Dieu n’est pas un psychanalyste qui nous fait nous allonger sur son divan, ça ne l’intéresse pas l’anamnèse, mais Dieu est quelqu’un qui se souvient toujours, éternellement, du premier regard qu’Il a porté sur nous. On l’oublie, on ne s’en rend pas compte, et pourtant c’est ça. Et l’idée que Dieu a eue lorsqu’Il est venu s’incarner,Il a dit tous simplement : « Et si je venais leur rappeler ce regard, si je venais réveiller en eux ce regard que j’ai posé divinement sur eux, mais si je posais maintenant ce regard de Dieu que je suis à travers un regard humain », et c’est ça la révélation ! La révélation est un regard de Dieu sur nous, c’est la manière dont Il pose ses yeux sur chacun d’entre nous et qu’Il nous dit :« Ce regard éternel dont je t’ai aimé, maintenant tu peux le voir à travers la manière dont je suis homme avec vous et parmi vous ».

Cette journée de Noël, c’est cela. C’est réveiller en nous ce regard de Dieu. C’est retrouver en nous ce premier regard que Dieu a eu quand Il est venu, non seulement chez les siens par l’incarnation, mais ce premier regard qu’Il avait de toute éternité sur chacun d’entre nous.C’est pour ça qu’un certain nombre de grands prédicateurs dans l’Antiquité, lorsqu’ils prêchaient sur le jour de Noël disaient : « Homme, reconnais ta dignité ». Et qu’est-ce que la dignité ? Ce n’est pas de bomber le torse en annonçant son arrivée, la dignité est le fait de recevoir un regard qui nous grandit et qui nous fait exister au-delà même de ce que nous pouvons imaginer.Il n’y a rien de plus fascinant déjà dans l’amour humain,mais surtout dans l’amour de Dieu pour nous, que de deviner à quel point son regard nous fait être, nous grandit, nous accompagne et finalement nous révèle à nous-même.

Frères et sœurs, aujourd’hui c’est la fête de Noël, aujourd’hui nous sommes invités à reconnaître la dignité de chacun d’entre nous, non pas pour nous faire valoir, mais pour savoir que celui qui nous fait valoir, c’est Dieu même qui nous donne pour toujours et à jamais, par sa chair, par son sang, par son incarnation, notre dignité et qui vient réveiller en nous ce premier regard qu’Il a eu sur nous.Amen.

 
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