AU FIL DES HOMELIES

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ET LE VERBE S'EST FAIT CHAIR, IL A DEMEURE PARMI NOUS ET NOUS AVONS VU SA GLOIRE

Is 52, 7-12 ; He 1, 1-6 ; Jn 1, 1-18
Messe du jour de Noël – année A (25 décembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Et le Verbe s’est fait chair, il a demeuré parmi nous, et nous avons vu sa gloire.

Frères et sœurs,

Ne vous êtes-vous jamais posé cette question : pourquoi a-t-on dit : « Le Verbe s’est fait chair ? » Le verbe, c’est bien connu, c’est la propriété privée des intellectuels, des journaleux, des hommes médiatiques, des diffuseurs d’idées, et donc s’Il est le verbe, on aurait dû écrire : « Et le verbe s’est fait journaliste… Et le verbe s’est fait professeur d’université… Et le verbe s’est fait penseur ou le verbe s’est fait romancier… » On n’a rien dit de tout cela. On n’a même pas dit : « Et le Verbe s’est fait un génie religieux comme il y en avait eu avant Lui avec Moïse, comme il y en aura après avec Mahomet et comme il y en avait eu aussi dans des religions étrangères au monothéisme comme le bouddhisme, avec Bouddha l’Eveillé ». Non, on définit Celui en qui nous croyons non pas par ses capacités intellectuelles, non pas par sa manière de pouvoir transformer le monde par des idées comme nous le croyons si facilement et si naïvement, mais le Verbe s’est fait chair.

C’est pour cela que nous fêtons sa naissance. Nous ne fêtons pas sa rentrée à l’école primaire ou à la maternelle supérieure. Nous ne fêtons pas l’initiation de Jésus au savoir humain. On fait vaguement allusion à son entrée à l’école synagogale de Jérusalem mais c’est pour dire que déjà Il clouait le bec à tous les docteurs de la Loi, ce qui est quand même assez sympathique. Ici, nous disons le Verbe s’est fait chair, c’est d’une banalité désolante. Mais pourquoi a-t-on dit le Verbe s’est fait chair ? Que voulait-on manifester par-là ?

Celui qui en parle est un grand connaisseur puisque c’est saint Jean lui-même, celui qui a connu, fréquenté Jésus et qui a même tenu jusqu’au pied de la Croix, c’est le seul ! Donc la chair de Jésus, la chair du Christ, il sait ce que c’est. Peut-être n’était-il pas là à la naissance parce qu’il n’était sans doute pas né, mais pour ce qui est de la vie publique, du ministère de l’enseignement, lui qui a recueilli des enseignements si magnifiques de la part de Jésus, il aurait pu dire : « Et le Christ s’est fait l’enseignant à l’intensité maximale ». Non, Il s’est fait chair. Ce qu’il a voulu communiquer aux premières Eglises, aux premières communautés, c’est non pas l’idée de quelqu’un que l’on pourrait vénérer, chanter, célébrer à cause de ses prouesses spirituelles et intellectuelles, on Le vénère, on L’aime, on L’adore parce qu’Il s’est fait chair.

Alors qu’est-ce que ça veut dire ? Si on y réfléchit, il n’y a qu’une chose que l’humanité a en commun du moins sur cette terre et je crois de l’autre côté aussi : c’est la chair. Et Dieu sait que cette idée-là, ce principe ou cette reconnaissance-là, était loin d’être évidente dans le monde antique. Ce n’est pas parce qu’on était de la même chair que l’on avait les mêmes droits civiques, politiques, culturels et religieux, au contraire. Il fallait distinguer entre ceux qui étaient d’autres races et ceux qui étaient d’Athènes et les autres que l’on appelait des barbares parce que chez eux le verbe, au lieu d’être une parole compréhensible, c’était "barbarbarbar". Ça voulait dire que c’étaient des gens qui "tchatchaient" sans que l’on comprenne ce qu’ils voulaient dire.

Or ici, alors que les juifs eux-mêmes considèrent que ce qui constitue la judéité c’est l’obéissance à la Loi, dans cette première phrase, cette première thèse théologique de l’Evangile de saint Jean, Jésus ne s’est pas fait le modèle de l’exécution de la Loi, Il aura même plusieurs fois des soucis avec cette affaire-là parce qu’on Lui reprochera de ne pas agir selon la Loi : Il s’est fait chair.

A travers cela, nous touchons quelque chose d’essentiel : d’abord Il est comme nous, on en est sûr. Il n’est pas quelqu’un qui surpasserait par je ne sais quelle capacité, par je ne sais quel talent comme on essaie toujours de se distinguer dans la société ; non, si je m’adresse à Lui, c’est parce qu’Il est de la même chair que moi. Il relève de la même génétique, des mêmes cellules, du même ADN. Il a pris notre ADN et c’est ça le plus important. Le reste on le voit après. Mais c’est à cause même de cette insertion dans le tissu humain de l’humanité car sommes-nous encore conscients aujourd’hui que nous sommes tous de la même chair ? Bien sûr on essaie de le dire à travers les droits de l’homme, ce n’est pas si mal, c’est même un progrès, mais ce qui fonde les droits de l’homme, c’est la chair. C’est parce que tu es de la même chair que moi que tu as les mêmes droits que moi. C’est parce que tu es de la même chair que moi que tu as aussi les mêmes devoirs que moi, pour que nous nous respections et si possible que nous nous aimions, plus si affinités.

C’est cela que nous fêtons aujourd’hui. Un Dieu de la même chair que nous, un Dieu du même code génétique que nous, c’est incroyable, on hésite à le dire, on voudrait que ce soit une sorte d’idole. Mais si on le sort de la chair précisément on le matérialise en statue de bronze, de fer, d’argent ou d’or. Il ne veut pas de cela. Il ne veut pas être idolâtré, Il veut rester de la même chair que nous. Il a tellement voulu rester de la même chair que nous que lorsqu’il a fallu mourir, Il a dit d’accord, ça fait partie du prix du billet.

Frères et sœurs, c’est incroyable de fêter une chose pareille et ça a des répercussions immédiates car si nous sommes de la même chair que Lui et Lui de la même chair que nous, alors c’est pour cela que chaque fois que nous voyons un enfant venir au monde la première chose que nous devrions lui dire c’est : « Tu es la chair de ma chair et l’os de mes os, tu es ma chair et tu es de la chair de toute l’humanité ». Et c’est pour cela que l’on privilégie tant le rôle des enfants aujourd’hui. Ce n’est pas simplement parce que l’on a de l’affection à revendre – le "deal" des émotions n’est pas toujours du meilleur aloi –, mais parce que l’on est de la même chair. Ici, nous formons tous le corps de l’humanité. Il n’y a personne dont on puisse dire ici qu’il ne fait pas partie de notre communauté car chacun d’entre nous a la même chair reçue d’hommes et de femmes.

Ainsi, Jésus a voulu absolument être de la même chair que nous. Cette chair, c’est son être même. Et alors, c’est là que l’on arrive à la chose la plus étonnante : lorsqu’on dit qu’Il est de la même chair, on parle du rayonnement de la Lumière du Père. On ne peut pas le dire de chacun d’entre nous ! La plupart du temps, je ne sais pas quelle lumière on rayonne mais ce n’est pas nécessairement une lumière de première qualité. On n’a pas toujours l’électricité à tous les étages. Ici Jésus, Lui, a l’électricité à tous les étages. La lumière qu’Il porte en Lui, c’est la lumière de Dieu, mais comment la faire rayonner ? S’il était arrivé, par hypothèse impossible, pure lumière, nous serions tous mort d’éblouissement, on n’aurait plus rien vu, on n’aurait plus rien compris, on aurait vécu comme des aveugles, des gens qui ont la berlue, on aurait papillonné autour de Lui, on aurait peut-être crié son nom, mais rien de plus. Alors que là, Il a voulu – c’est le paradoxe le plus étonnant – que sa lumière rayonne dans la chair. Sa chair puis notre chair.

Si aujourd’hui nous fêtons Noël, c’est parce que la chair de chacun d’entre nous, la chair telle que nous sommes, pas nécessairement améliorée par Guerlain, Dior ou autres trafiquants de fond de teint, mais la vraie chair, devient le lieu de rayonnement du resplendissement du Christ. Croire cela aujourd’hui, c’est un peu fou, c’est un peu insensé mais c’est la vérité. Si je ne suis pas capable comme croyant, comme chrétien de dire ce que nulle autre religion n’a jamais osé dire parce que ça parait tellement insensé, si nous ne sommes pas capables de dire "oui" dans notre propre chair, dans toutes les fragilités de cette chair – il n’y a rien de plus fragile que notre chair –, nous ne comprenons pas que c’est dans la fragilité même qu’Il fait resplendir son être. Il est là, vraiment, parce que la chair, notre être de chair est fragile, parce que nous ne maîtrisons pas notre être de chair. Qui se donnerait à lui-même la vie ? Personne. Parce que personne ne se donne à lui-même la vie, Il a pris chair de la Vierge Marie, Il a reçu la chair humaine.

C’est ce qu’Il a voulu. Il a voulu être l’un de nous, Il a voulu être de notre chair, pétrie des mêmes cellules, pétrie des mêmes données génétiques que nous, pour nous dire que là dans cette chair qui est la nôtre, Il a pu faire rayonner la splendeur de la lumière qu’Il avait reçue du Père.

Frères et sœurs, Noël est vraiment une fête extraordinaire. Si la plus grande fête est Pâques – c’est là que nous commençons à voir que notre chair va pouvoir rayonner d’une lumière encore plus forte que celle que nous supposions –, avec Noël c’est le début, c’est le commencement, c’est le moment où on nous dit : « Chrétien, tu es frère du Christ, tu ne l’es pas par tes idées, tu ne l’es pas par une sorte de construction religieuse que tu essaierais de bâtir avec l’aide de grandes idées théologiques héritées aussi bien de Platon, d’Aristote de Moïse, que de David et de Salomon. Non, tu es frère du Christ parce qu’Il est ta chair, et que tu es sa chair ».

Frères et sœurs, que cette fête de Noël nous ramène aux fondamentaux, les fondamentaux de notre existence. Ça peut paraître bizarre de dire ça, on nous a tellement dit que la religion était au-dessus, indépendante de notre existence corporelle et qu’il fallait se priver, qu’il fallait faire de l’ascèse – si ça ne fait pas de bien ça ne fait pas de mal –, mais cette réalité, ce cœur même de notre existence c’est notre chair, c’est notre fragilité, c’est le fait que notre chair mortelle a besoin d’être portée, d’être habitée par cette lumière.

Frères et sœurs, le Verbe s’est fait chair et nous en sommes aujourd’hui les bénéficiaires et les témoins. Amen.

 
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