AU FIL DES HOMELIES

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COMMENCEMENT ET INNOCENCE

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 
Comment fallait-il commencer ? "Au commencement était le Verbe". En fait, au commencement, était la crèche. C'est pour cela que tout à l'heure j'évoquais ce petit satellite qui s'appelle bigle, je crois, bien qu'il soit européen, qui a réussi à tourner autour de Mars où il fait ce matin moins soixante degrés, où la surface de la planète est rouge, avec de gros nuages rouges qui couvrent le ciel rouge. Il n'y a pas traces pour l'instant, ni de plantes, ni d'animaux, ni de martiens. Nous sommes tout seuls, dans cet univers incroyable, apparemment. Et non seulement nous sommes seuls, et au cœur de la terre, dans un endroit bien précis, si obscurément caché, un enfant est né. Mais cela, ça arrive tout le temps.

Comment fallait-il commencer ? Comment fait-on une religion ? Parce que ce matin, naît une religion. Fallait-il convoquer des bataillons d'anges, qui couvriraient l'horizon, et auraient stupéfié l'humanité qui se serait mise à genoux, qui aurait reconnu le Créateur, des anges qui auraient tout couvert avec leur grand déploiement d'ailes, de gloire, de lumière, de paix ? Non ! Dieu a choisi cette chose à la fois si merveilleuse et si banale, qui est la naissance d'un enfant. Comment naît une religion ? Comment naît le christianisme ? En ce matin, une mince information : un enfant est né. Il y a des millions d'enfants qui sont nés ce matin, j'imagine, je ne sais pas combien … Et autour de ces enfants, j'espère pour eux en tout cas, qu'il y a un père, une mère, peut-être pas un âne et un bœuf (on peut toujours rêver), mais qu'il y a des visages d'adultes, de grands-parents, d'arrière grands-mères comme j'en ai vu hier, illuminés par le visage de l'enfant. Je visitais les familles qui sont à ma gauche dans le transept et dont on va baptiser les enfants, j'allais les visiter pour préparer le baptême. Chez l'une comme chez l'autre, le visage de l'enfant qui fait des grimaces, qui fait des essais de sourires, attire le regard des autres, tout le monde regarde et le moindre mouvement ou babillement de l'enfant réjouit tout le monde jusqu'à la grand-mère et l'arrière grand-mère qui trouvent cela merveilleux. Elles ont déjà vu d'autres enfants, mais qu'est-ce qui fait que dans le visage de l'enfant, c'est comme une religion ? Qu'est-ce qui fait que dans l'enfant on peut croire que quelque chose de nouveau peut advenir ?

Alors, on va essayer de parler de quelque chose qui est difficile à prononcer : l'innocence. Je sais bien qu'il y a des psychologues avertis qui vous expliquent que les enfants ne sont pas du tout innocents, et qu'ils donnent des bons coups de dents dans le sein de leur mère, comme une pulsion sadique cachée dans ces petits bambins. Ce matin, ce n'est pas cela qui est important, on s'en moque ! C'est une réaction inconsciente qui n'est pas de l'ordre de la religion. Mais il y a quelque chose d'écrit dans le visage de l'enfant qui fait que quelque chose en nous de merveilleux revient à la surface. Cela veut dire qu'au fond, on a gardé une sorte de nostalgie de l'innocence. Cela veut dire aussi qu'on l'a perdu. A quel moment avez-vous perdu votre innocence ? Quand on dit cette phrase-là, on pense à des quantités de choses très différentes. Alors, qu'est-ce que c'est l'innocence ?

J'aime toujours cette phrase de Bernanos qui dit (je cite de mémoire) : "le premier jour où j'ai fait un péché, je me suis retourné pour voir si quelqu'un me regardait". Non seulement personne ne regardait, mais la terre continuait à tourner, le sang continuait à irriguer mes veines, je pouvais continuer à vivre. Vous savez, la première fois où vous avez fait un péché conscient, une transgression, vous avez voulu être méchant, mauvais, pour voir comment cela fait, ou pour vous défendre, et que vous avez perdu votre innocence, il y a une sorte de peur plus large que la peur psychologique. On franchit une barrière, on quitte un royaume pour un autre : cela s'est passé dans la cour de l'école, ou dans la chambre d'enfant, ou avec les parents, la maîtresse, choisissez dans vos mémoires et vos souvenirs. Un moment où vous avez quitté le royaume de cette innocence consciemment : vous avez dit du mal, vous avez menti, vous avez pensé du mal, vous l'avez signifié, vous avez tiré les cheveux de votre petite sœur … Il y a quelque chose qui s'est passé à un moment donné. Et comme vous avez vu et constaté que rien ne bougeait autour de vous, et qu'au fond, cela pouvait passer inaperçu, on a continué. Evidemment, si le soleil s'était arrêté à ce moment-là, ou si la foudre était tombée ce jour-là, on aurait eu peur de perdre cette innocence, ce manteau blanc, ce visage ouvert, ce plein d'avenir, cette espérance neuve.

L'innocence va être du côté de l'espérance. A force d'écouter les gens, (cela fait longtemps que je pense cela), mais à chaque fois que j'écoute quelqu'un, même si je ne l'aime pas, au bout d'un moment, je trouve toujours qu'il a raison dans son système à lui. Quand on écoute profondément quelqu'un, qu'on prend le temps de l'entendre, on lui trouve quasiment toujours des circonstances atténuantes, même si effectivement il provoque le mal autour de lui. J'ai envie de dire : quand on est devenu méchant (non ? Apparemment personne, sauf moi !), quand je suis devenu méchant, c'était au fond pour me défendre. Après coup on se justifie en se disant : j'ai bien raison d'être comme cela sinon je vais me faire manger par les autres. Il y a confusion entre innocence et soumission. Quand on a accepté qu'en nous il y ait des parts d'ombre et des parts de lumière, c'était d'abord pour ne pas qu'on nous prenne pour un agneau, qu'on puisse taper dessus, pour ne pas être le bouc émissaire, pour se défendre. Un peu de vigueur, que diable !

Comment s'est justifiée en nous la perte d'une certaine hauteur, d'une certaine grandeur, d'une certaine noblesse ? En fait dans l'enfant, il y a tout cela décrit comme à l'avance. Les colonnes sont impeccables, le cahier est à la première page, la page est blanche, tout est possible, c'est cela l'enfant, bien que vos enfants soient déjà déterminés par tout ce que vous êtes. N'empêche que quand on le regarde, on se remet à espérer, et pour lui, et pour soi, d'une innocence. C'est ce que voyait Marie, c'est ce que voyait Joseph, la fulgurance de l'innocence qui traverse le monde. C'est la naissance d'une religion, c'est la naissance du christianisme, l'innocence impeccable.

Quand on regarde la suite de l'histoire de ce petit de la crèche, l'innocence est dangereuse. Elle attire à elle la rivalité, la jalousie, elle attire à elle le mal. L'innocence, c'est une qualité qui est comme en attente de rencontre, l'innocence n'est pas quelque chose qu'on a pour soi, et puis on se met à l'abri. Ce n'est pas une sorte de protection style airbag contre le mal. L'innocence c'est une hyper vulnérabilité. C'est difficile de se maintenir vulnérable et humain. Nous choisissons souvent un ensemble de petites carapaces qui nous font perdre un peu de cette innocence, mais dont nous pensons quand même qu'elles sont nécessaires pour vivre face aux autres qui font comme nous. Et pourtant, la naissance de la religion que nous célébrons ce matin, c'est la naissance dans un enfant, d'une innocence qui doit être plus forte que tout et qui devrait l'emporter.

Regardons la vie du Christ. Il reste innocent et cela agace tout le monde. L'innocence ce n'est pas une façon de maintenir l'intégrité, de se protéger de tout. Au contraire Jésus, dans la vie qu'Il va mener après très rapidement, et j'adore cette histoire parce qu'elle est tellement vive et musclée, à peine quelques instants de naissance, puis après plus rien et ensuite trois ans. Et en trois ans, naît "la" religion. Il a suffi d'une mince information qui ne défraie aucune chronique, et cette information, nous la célébrons encore aujourd'hui, ce matin, la naissance d'une enfant, la mort de cet homme et la Résurrection.

Quand je demandais tout à l'heure : comment fait-on pour faire naître une religion, comment commence-t-on ? On commence comme on finit. Dans la naissance, il y a tout de la mort du Christ. La fin et le commencement se ressemblent. Il y a une sorte d'unité profonde de l'individu, c'est cela l'innocence. Jésus est le même de la crèche à la croix Et c'est pour cette raison que les traditions orthodoxes ont maintenu la présence du linceul dans la crèche pour signifier à l'avance que chaque moment du Christ tient tous les moments de sa vie et que chaque moment du Christ contient tous les moments de chaque homme. En Lui est écrite l'histoire de chacun d'entre nous, cette page totale dans laquelle toutes nos vies sont écrites. Jésus passe, mais il n'évite pas, il n'esquive pas, il ne fuit pas la rencontre. Il traverse, Il propose, Il parle, il fait rejeter, il se fait haïr, et crucifier. L'innocence c'est une sorte de point de provocation contre l'inertie du monde qui ne veut pas choisir, par paresse, par laisser-aller, un peu de méchanceté, ou un peu passionnément, à la folie.

Nous chrétiens qui visitons ce matin la crèche, nous avons à résister, à proposer une résistance à la diffusion du mal. Le mal ce sera toujours les grandes orgues, ce sera toujours énorme, spectaculaire, première page du journal. C'est toujours cela le mal, c'est souvent très collectif. C'est l'effondrement, l'acharnement, c'est de ces registres-là. Le bien, c'est toujours un petit point particulier, singulier : un enfant, une crèche, un autre enfant, un troisième. Le bien, cela se dit de cœur à cœur et de corps à corps, cela se diffuse comme cela. Cela ne fait pas la "une" de nos vies. L'innocence qui est l'indication de ce que nous sommes comme chrétiens, elle doit recommencer en chacun de nous, elle doit renaître en chacun de nous. Nous ne sommes pas là uniquement pour voir un enfant, mais nous sommes là pour faire renaître le meilleur de l'enfant en nous, pour illuminer cette innocence qui est notre appartenance au Christ et à Dieu. Nous offrons une résistance, seuls et ensemble, contre le monde, contre le mal. C'est cela que nous venons faire ce matin. En contemplant dans la crèche l'Enfant et toute l'espérance explosive qu'il y a en Lui, nous nous remettons dans le chemin nous-mêmes aussi de l'innocence retrouvée cette fois-ci : pardonnée, transfigurée, ressuscitée. Choisissez. C'est cela que nous faisons et c'est cela la naissance du christianisme, c'est que l'homme peut retrouver en lui-même par la contemplation de l'Enfant, en suivant les traces de cet Enfant et de cet homme Jésus, retrouver cette innocence qu'il a au fond de lui, le sens de la bonté, de la grandeur, de la noblesse, tout ce que nous pouvons nous souhaiter les uns les autres, les vrais vœux du meilleur de notre cœur.

Le chrétien est celui qui croit que cela commence par lui, et peu importe si l'autre ne le fait pas. La méchanceté c'est quand nous croyons qu'il faut nous protéger et l'innocence, c'est quand nous croyons que le salut commencera par le bien que je ferai en moi-même et que si je ne fais pas, quelque chose manque au monde, au cosmos, à Dieu.

Frères et sœurs, en ce matin de crèche, ce matin si simple, en ce matin de la naissance de la religion, où Jésus-Christ va choisir de s'immerger dans les actes les plus simples et les plus humbles de la vie naissance d'un enfant, repas des hommes, les choses les plus sacrées, les plus profondes et les plus incroyables, nous sommes re-convoqués à redevenir ces fils de Dieu, ces innocents qui croyons toujours que le bon, le bien, l'amour, sont plus forts que la mort.

 

AMEN


 

 

 
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