AU FIL DES HOMELIES

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QUAND NOTRE DIEU PREND UN REGARD D'ENFANT

Is 52,7-10 ; Hb 1, 1-6 ; Jn 1, 1-5.9-14
Noël - Messe du jour – (25 décembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Tout fut fait par Lui, et sans Lui rien n'a été fait. Le Verbe s'est fait chair, Il a demeuré, Il a planté sa tente parmi nous et nous avons vu sa Gloire". Ce matin de Noël, si vos enfants ne sont pas trop grands, il vous est peut-être arrivé une expérience assez bouleversante, une expérience tout humaine, mais que je crois très enrichissante. Quand ils se lèvent, le matin, les yeux encore tout ensommeillés et qu'on les conduit à l'endroit où ils avaient mis leurs chaussures pour découvrir les cadeaux qui leur ont été apportés secrètement la nuit par qui vous savez, à ce moment-là, les enfants ont une sorte de regard absolument extraordinaire. Et en voyant leur regard, vous êtes vous-mêmes partagés par des sentiments extrêmement mélangés. Le premier sentiment c'est évidemment la joie, la joie d'avoir donné quelque chose, la joie d'avoir pu réaliser ce moment de communion intense et extraordinaire, car vous lisez dans le regard de votre enfant, toute la gratuité tout le bonheur et toute la joie profonde de se savoir aimé.

Mais en même temps, je pense qu'il y a, au fond de votre cœur un autre sentiment qui n'est pas tout à fait de la joie, mais comme une espèce de nostalgie, pas tellement la nostalgie de redevenir un enfant, mais une nostalgie plus profonde par laquelle on a envie de se dire : "Au fond de nous-mêmes, c'est ce regard-là que nous devrions avoir ce matin !" C'est plus encore que le sentiment du temps passé le fait que nous sentons dans ce regard d'enfant quelque chose d'absolument virginal et limpide, une sorte d'émerveillement et d'admiration devant la vie toute neuve, devant la vie donnée, devant la joie reçue. Alors que nous-mêmes nous sentons, que notre propre regard s'est tellement obscurci et embué, à la fois à cause de notre propre péché, à cause de nos faiblesses, à cause de la perte de cette innocence profonde qui nous fait vivre pour Dieu et appartenir totalement à Dieu, mais aussi indépendamment même de notre péché à cause de tout ce qui a pu frapper notre vie, de tout ce qui a pu nous toucher au plus vif et nous blesser profondément : ainsi d'une certaine manière, même si nous voulons croire encore à la possibilité de ce regard, il y a quelque chose qui est dur et qui résiste en nous parce que ce coin de notre cœur est blessé et mal cicatrisé.

Ainsi ce regard des enfants nous réveille et nous rappelle la réalité de ce regard même que nous voudrions ou devrions avoir sur le monde. Nous nous disons : "Au fond, c'est ce regard-là qui est vrai c'est cette tendresse émerveillée qui est la vérité". Nous pressentons, mystérieusement, que dans cette lumière et dans cette flamme qui illumine le regard d'un enfant, il y a peut-être toute la vérité de sa vie, la vérité profonde de ce qu'il devrait demeurer toujours.

Et quand nous essayons d'y réfléchir davantage, nous nous apercevons que c'est humainement impossible. C'est vrai que, humainement, nous ne pouvons pas garder par nous-mêmes cette espèce de regard très pur, très profond, clair et limpide, cette espèce de transparence totale au mystère qui nous est donné, à ce qui est offert, simplement pour la joie gratuite d'aimer et d'être aimé. Il y a quelque chose de trop abîmé et trop blessé en nous pour que nous puissions par nous-mêmes le ressusciter et le réveiller.

Ce qui est humainement impossible à l'homme, impossible dans notre propre chair et dans notre cœur, voici qu'en réalité, aujourd'hui, et c'est le sens de la fête de Noël, cela devient possible à Dieu et par Dieu. Voyez-vous, ce regard d'enfant émerveillé, très pur et très profond, c'est humainement un très pâle reflet, mais un reflet quand même, du regard que Dieu a eu l`audace de porter sur le monde, en ce jour de Noël. "Il a demeuré parmi nous. Nous avons vu sa Gloire". Or nous avons vu sa gloire dans des yeux d'homme, dans un regard humain. Nous avons vu sa gloire dans un regard de petit enfant et chose extraordinaire, cette gloire, cette lumière et cette transparence du regard ne se sont jamais éteintes, mais brillent encore aujourd'hui.

L'Incarnation qu'est-ce que c'est ? C'est Dieu qui nous ayant créés. Tout est fait par Lui Dieu qui nous ayant façonnés avec tant de tendresse, de délicatesse et d'amour, pour que nous vivions pour Lui et avec Lui, c'est Dieu qui, voyant que nous étions sortis de son regard et de sa lumière, prend la décision de venir nous sauver en se disant, "Il ne me reste plus qu'une seule solution, c'est que j'aille habiter leur regard et leur cœur".

Voilà ce que nous fêtons aujourd'hui "Il a habité parmi nous", cela veut dire : Il a habité notre chair. C'est Dieu Lui-même qui habite notre vie, notre cœur, notre âme, notre regard et, nos yeux et nos oreilles. Et voyez cette immense miséricorde de Dieu, et voyez cette merveilleuse imagination de Dieu qui prend nos yeux pour voir le monde, Dieu qui se laisse éblouir en prenant un regard humain sur cela même qu'Il avait fait, Dieu se laisse caresser par les mains humaines de sa Mère à qui Il a donné la vie, Dieu qui se laisse enchanter par le chant des bergers, Lui qui est le familier du chant des anges, Dieu qui connaît la beauté des astres, la beauté de la lumière, la beauté du soleil, alors que comme Dieu Il les avait façonnés et créés. Et voici qu'Il ouvre tout grand ses yeux pour accueillir cette lumière qui n'est pourtant que le symbole et le signe de la lumière qu'Il est vraiment Dieu qui va apprendre à marcher, Dieu qui va apprendre à jouer, Lui qui est la Sagesse qui jouit de toute éternité aux pieds de son Père, Dieu qui va apprendre à aimer, qui va se laisser cajoler et câliner Lui qui est l'amour infini et la miséricorde sans limite, mais Dieu aussi qui va connaître dans ce tissu de relations où Il va s'insérer et prendre racine, Dieu qui va connaître la puissance du mal, Dieu qui va connaître aussi l'aspect redoutable du péché, et de toutes les formes de l'oppression et de tous les refus d'aimer, et de tous les refus de vivre en vérité et en liberté pour Lui et pour son Père, ce Fils qui est le pardon, ce Fils qui est la tendresse miséricordieuse du Père. Mais, alors même qu'Il mourra sur la croix, son regard restera aussi pur, aussi beau, aussi grand et aussi transparent ; Il regardera le monde avec le même amour, dans la détresse de l'abandon qu'Il criera vers son Père : "Pourquoi m'as-tu abandonné ?" Cette lumière ne cessera jamais.

Et aujourd'hui encore, nous avons la nostalgie de ce regard d'enfant, dont nous savons qu'humainement, nous ne pourrons jamais le recréer en notre chair, par notre seule force, nous devenons participants de cette aventure de Fils de Dieu, car s'Il est venu chez les hommes, s'Il a souffert, s'Il a connu notre vie d'homme, notre regard humain et nos mains humaines, s'Il a entendu et parlé avec des mots d'homme, c'est pour que tout notre être soit transfiguré, nous, nous ne le pourrions pas, mais Il est venu pour nous et pour notre salut, afin qu'un jour rejaillisse au plus intime de nous-mêmes la possibilité même de ce regard que nous croyons avoir irrémédiablement perdu et qui demeure pourtant vivant secrètement en nous. Ce que nous sommes n'a pas encore été manifesté. Ce que nous avons à être est caché au plus intime de nous et au plus intime de Dieu. Quand nous regardons l'Enfant de Bethléem, c'est notre visage éternel que nous contemplons, c'est la lumière même de-notre regard que nous voyons comme en un reflet, car Dieu se fait le miroir éternel de l'homme, Dieu qui se fait la Lumière dans laquelle on peut contempler notre visage d'éternité.

Et aujourd'hui, en baptisant Xavier et Yohann, c'est ce regard-là qui s'instaure au plus intime d'eux-mêmes, c'est ce regard d'éternité qui commence à les saisir et à s'emparer d'eux, et ce regard ne sera plus simplement le leur, ce regard ne sera plus simplement celui qui leur a été donné par le don déjà si grand et si beau d'une vie humaine, mais ce regard c'est la lumière et la flamme du regard de Dieu qui va s'établir au plus intime d'eux-mêmes :"Il a demeuré parmi nous". Il demeure encore parmi nous. Il n'y avait que Dieu pour inventer une chose pareille : l'Incarnation.

 

AMEN

 
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